SUR LE BIEN (et le mal)
J’en reviens toujours aux philosophes grecs pour cerner la notion de bien (et de mal) car, les copains, que je m’amuse à questionner (par vice) sur les sujets de la vie sans qu’ils ne s’en rendent bien compte, ne me donnent jamais la même définition de ce terme pourtant si employé au quotidien… au point que cela me gave. Il y en a même qui me disent, satisfaits d’eux-mêmes (comme quoi…) : ben, le bien c’est bien… non ? et le mal c’est pas bien… Ouais, j’ai des connaissances (et de la famille) sans grandes qualités philosophiques, je sais ; qui se ressemble s’assemble (pratique de l’évitement) et les chiens ne font pas des chats (je n’y puis pas grand-chose). Avant d’entamer d’autres petites histoires de philosophie, post-Antiquité -je saute le bas Moyen-âge-, attardons-nous sur le simple des simples.
Aristote et ses potes disaient du bien :
1) C’est ce que l’on veut pour soi. Dans la liste des biens individuels, c’est à dire ceux du mâle exclusivement (notion phallocratique), ils mettaient : la maison, le mobilier, les champs, les animaux domestiques, la femme de son propriétaire, ses enfants et les esclaves. Ça, c’était bien du temps d’Aristote. Mais c’est aussi une façon de voir qui dure et qui n’a gêné personne des siècles durant, jusqu’au néo-esclavagisme des temps modernes. Peut-être un peu quand même si l’on farfouille bien dans ce qu’on nous a caché ; voir dans les Pages HEDONISME, les philosophes traqués, pourchassés, martyrisés (II – Le christianisme hédoniste). Il y a d’autres manières de penser le bien.
2) Il y a des biens communs, c’est à dire qui doivent être accessibles à tous (dans l’antique Athènes, la richesse et la vertu faisait la distinction entre les citoyens, et les autres, les barbares) : pour l’eau et pour l’air, cela semblait évident, mais ils ajoutaient la justice et l’éducation comme pieux desideratum. Pour la sécurité, la sûreté, la santé, la culture, la liberté… il a fallu patienter pour que la liste s’allonge au fil du temps ; en deux mille ans, on a fait du petit-communisme sans le savoir et, en son temps, Platon proposait même de mettre les femmes et les enfants dans la liste des biens communs. Cependant, nos petits Grecs -et plus tard les Romains- s’imposaient, comme uniques représentants du Bien vrai (celui des civilisés), à leur opposé, c’est à dire le Mal qu’il faut soigner, autrement dit : les barbares (la force faisant office de raison raisonnable déjà à cette époque).
3) Enfin ou presque. Pour ne pas faire long ni compliqué, il y a aussi le souverain-bien : tout bêtement nommé bonheur (PLAISIR OU BONHEUR ? PAS LA MÊME CHOSE). C’est là que tout se corse puisque chacun en a sa propre idée et que la discussion n’est pas clause. La liberté est un grain de sable qui donne la grippe ! Du prude Platon, du chaste Aristote, on saute d’un coup au très libertin marquis de Sade. Entre les deux, mon cœur balance, Epicure est mon bon Maître : il prône le plaisir ataraxique, c’est à dire la fuite raisonnée des problèmes pour un non-déplaisir. Le plaisir, c’est le non-déplaisant. Personnellement, j’ai opté pour le plaisir de vivre, quelle que soit la situation et tant pis pour l’ataraxie, je passe mon temps à réaliser que tel et tel plaisirs me mettent inévitablement dans la merde ; il faut dire de la philosophie d’Epicure, qui est ma colonne vertébrale de petit penseur, que je l’ai habillée d’oripeaux divers et variés faisant patch-work, comme un zeste de stoïcisme, par exemple, nécessaire garde-fou pour trouver l’équilibre, et être moins tenté par les mauvais plaisirs. Souplesse et rigueur, subtile mélange dur à trouver.
Terminons :
4) Il est le Bien et il est le Mal : d’un point de vue de la morale (en rapport avec les dieux ou Dieu le plus souvent), cette préposition est vraie. Cependant, la morale est-elle vraie, je veux dire Juste ? Remarquons qu’elle change d’une région du monde à l’autre (morale géographique), d’une époque à l’autre (morale historique), d’un peuple à l’autre (morale ethnique) et d’une religion à l’autre (morale idéologique). Cela fait beaucoup de morales -il y en a d’autres- en fin de compte, sans compter les combinaisons diverses qu’on en fait (syncrétisme). D’autre part, si la morale ne peut se passer de hiérarchie, c’est bien qu’il y a une injustice à la base de nos systèmes -du préhistorique au contemporain ; la hiérarchie est un ordre artificiel qui pallie au désordre (rupture de l’ordre naturel) dû à l’injustice des hommes, vils hommes qui ne veulent rien partager. Ce que j’en pense :
Il n’y a ni bien ni mal et encore moins le Bien et le Mal ; ça n’existe pas, ce sont de pures inventions de l’esprit, de l’illusion, du vent… faits pour servir les intérêts du plus fort (ou de tout ego en réalité), du plus riche, c’est kif kif. Certaines choses peuvent être bonnes (agréables), et c’est bien, au sens premier : je le veux pour moi ; d’autres peuvent s’avérer mauvaises (désagréables), et ce n’est pas un bien, toujours au sens premier : je n’en veux pas pour moi. Au-delà, il n’y a rien, c’est du doux zéphyr titillant notre orgueilleuse glande, la pituitaire. C’est par le truchement des échelles de valeurs inaccessibles à l’homme (idée d’absolu) que ce dernier à inventé Dieu, l’Être parfaitement bon. Par définition, nous sommes tous mauvais, à des degrés apparents différents certes, mais qualitativement, nous sommes tous très vraisemblablement mauvais. Comme une mathématique, le produit d’une qualité négative et d’une autre positive, est négatif. Du coup, l’homme social n’est pas bon, la résultante le montre, le monde marche sur sa tête, ne sachant jamais comment se mettre. Bien sûr, il y a du bon (agréable) dans ce monde, mais le mauvais (désagréable) gâche tout, comme un tout petit champignon amer peut foutre en l’air un excellent plat.
S’il n’y a ni bien ni mal, aucun homme, aussi bon fût-il, ne peux en juger un autre dignement. Tant que la justice sera parodiée sur la scène, bien théâtrale, de l’humanité, ce sera ainsi : les juges jugent mal et vainement, toujours, et les autres ne font pas mieux. Si le juge n’a jamais volé le bien d’un autre, il ne sait pas de quoi il s’agit, il ne peut juger juste ; s’il a déjà volé, il ne peut être juge. Le meilleur pour soi, c’est de ne plus porter de jugements, ni sur soi ni sur les autres, et on n’imagine pas à quel point ça peut soulager. Devenir comme un dieu, voilà une ligne droite et ascensionnelle qu’on peut se choisir pour Chemin : être, au-dessus du monde-illusion. Mais elle n’est pas facile cette route, car les plaisirs n’y sont jamais immédiats et sont sans doute un peu plus éthériques. Ni bien ni mal… simplement de la matérialité qu’il s’agit de remettre dans son contexte de réalité impalpable et spirituellement inutile -n’en dire rien qui sera de toutes manières faux ; puis une éthique (morale comportementale du Soi, avec ou sans dieu(x), peu importe) solide, d’homme debout. L’humanité doit mûrir pour ne pas mourir ; elle doit dépasser son stade d’enfant habilis (habile et rusé) et grimper au grade d’erectus (l’homme élevé, exhaussé). Et oublier l’illusion des sapiens… Faire vite, car elle dispose de biens capables de la réduire à ce qu’elle est déjà peut-être : du néant.

ARISTOTE ET LA JUSTICE
* Puisque l’injuste ne respecte pas l’égalité et que l’injuste se confond avec l’inégalité, il est évident qu’il y a une juste mesure relativement à l’inégalité. Cette juste moyenne, c’est l’égalité. Dans les actes qui comportent le plus et le moins, il y a place pour une juste moyenne. Si donc l’injuste, c’est l’inégal, le juste est l’égal. Pas besoin de raisonnement pour que tous s’en aperçoivent.
Or, puisque l’égal consiste dans une juste moyenne, il pourra en être ainsi du juste. L’égal suppose au moins deux termes. Il faut donc que le juste, qui est à la fois moyenne et égalité, ait rapport à la fois à un objet et à plusieurs personnes. Dans la mesure où il est juste moyenne, il suppose quelques termes : le plus et le moins, dans la mesure où il est égalité : deux personnes; dans la mesure où il est juste : des personnes d’un certain genre. Nécessairement, le juste implique au moins quatre éléments. Pour qu’il se réalise, il faut deux personnes et deux objets par rapport auxquels il existe. Il en sera de même de l’égalité, si l’on examine les personnes et les choses. Le rapport qui existe entre les objets se retrouvera entre les personnes. Si les personnes ne sont pas égales, elles n’obtiendront pas l’égalité dans la façon dont elles seront traitées.
De là viennent les disputes et les contestations, quand des personnes sur le pied d’égalité n’obtiennent pas des parts égales, ou quand des personnes, sur le pied d’inégalité, ont et obtiennent un traitement égal. Ajoutons que la chose est claire si l’on envisage l’ordre de mérite des parties prenantes. En ce qui concerne les partages, tout le monde est d’accord qu’ils doivent se faire selon le mérite de chacun; toutefois, on ne s’accorde pas communément sur la nature de ce mérite, les démocrates le plaçant dans la liberté, les oligarques dans la richesse ou la naissance, les aristocrates dans la vertu.