CORAN, MODE D’EMPLOI (3)

coran

Chapitre 1

Le Coran dans la vie des musulmans

Farid Esack se remémore l’enfant qu’il était, allant à la madrasa (École coranique) avec le Livre auquel on devait porter plus que de l’attention. Une dévotion bienveillante et exclusive.

« Nous étions reliés à une tradition musulmane universelle et séculaire d’apprentissage de la lecture du Coran. Notre expérience du Coran commence avec l’alphabet, se poursuit en assemblant les mots et, au-delà, en arrive au premier chapitre (al-Fatiha). Elle saute ensuite tout le livre, pour aller directement aux chapitres courts de la fin de la trentième partie du Coran, d’où nous parcourons notre chemin « à reculons ».
Il s’ agit « d’intérioriser les rythmes internes, les structures stables et les dynamiques textuelles. »

Plus tard, le Coran est invoqué dans les situations de la vie. Au quotidien et dans les moments particuliers : pendant la prière, à des funérailles et dans les rituels de rappel, chanté à côté du nouveau-né, du malade ou du mourant. Des versets ornent les intérieurs des maisons qu’ils semblent protéger.

« Sa langue, l’arabe, est une langue sacrée pour les musulmans, constitutive de notre identité. » Un hadith dit 《Les gens aiment les Arabes pour trois raisons : je (Muhammad) suis arabe, le Coran est en arabe et la langue du paradis est l’arabe》(Ibn Manzûr).

Si le Coran assume dans la vie des musulmans beaucoup des fonctions que la Bible assume dans celle des chrétiens, il représente pour les musulmans ce que Jésus-Christ représente pour les chrétiens pieux.

Le Coran est vivant

« Pour les musulmans, le Coran est vivant et possède une personnalité quasi humaine. Mahmoud Ayoub, le savant libanais contemporain, l’explique ainsi :

《Bien que le Coran ait pris la forme et la physionomie d’un discours humain, il reste dans son essence un archétype céleste libre des limitations des sons et des lettres humains. Parce que le Coran est à l’intersection du plan humain de l’existence et de la parole transcendante de Dieu, il est doté de cette personnalité quasi humaine, de sentiments et d’émotions, et il est même prêt, le jour de la résurrection, à s’ opposer à ceux qui l’ont abandonné dans cette vie et à intercéder pour ceux qui se sont nourris de ses enseignements. (Encyclopedia of Religion, page 76).》 »

« Si nous avions fait descendre ce Coran sur une montagne, on aurait vu celle-ci se fendre de la crainte de Dieu. » C.59:21. C’est dire la puissance du Livre. Ce qui entraîne une croyance souvent mêlée de superstitions, cela va sans dire.

« Le Coran assume dans la vie des musulmans : récitation et guidance. »

Le Coran comme parole récitée de Dieu

Dans toutes circonstances le Coran est récité. Il apporte la consolation dans l’au-delà. Mais surtout, sa récitation donne immédiatement réconfort et guérison en ce monde. Le Livre semble continuellement rappeler : « Quoi qu’il en soit, sois assuré que Dieu est là ! Contente-toi d’écouter Sa parole. »

« Le Coran se décrit lui-même comme

《ce qui apporte aux croyants guérison, miséricorde. C.17:82》

Le musulman pieux pense, croit que le Coran rend tout possible, même l’incroyable. Jusqu’à stopper un tremblement de terre !

Sa lecture apporterait une récompense correspondant à dix bonnes actions pour chaque lettre du Coran lue, selon un hadith. Et quand bien même, sa simple récitation, un verset suffirait presque, est un acte vertueux en soi. Livre de guidance morale et légale, le Coran doit avant tout se réciter. Lentement*. Il faut comprendre le discours de Dieu autant que ne pas le comprendre, selon Abû Hâmid al-Ghazâli, cité par Qasem (1979, p. 26).

Le Prophète, qui l’avait pourtant révélé, prenait plaisir à ce qu’on lui récitat le Coran, selon Ibn Mas’ ud. Et les larmes lui coulaient des yeux…

Qur’an signifie re-citation. Le livre à feuillets est secondaire (mushaf). Il ne fait que rappeler : Dis ! Qul !.

* »N’agite pas ta langue pour le hâter : à nous de l’assembler et d’en fixer la lecture et quand Nous l’aurons lu, suis-en bien la lecture. » C.75: 16-18

« Ne prétends pas hâter le Coran. » C.20:114

« Nous avons rendu le Coran facile, en vue du rappel. » C.54:17

« Et psalmodie le Coran distinctement. Nous lancerons sur toi une parole dense. » C.73:4

D’après Sells (1999), il y a en lui (le Coran) quelque chose de spécial : cela se voit dans l’amour des gens pour la voix du Coran, dans l’entremêlement des allusions et des rythmes coraniques dans la production de l’art, de la littérature et de la musique, dans la façon dont le Coran est récité dans les grandes occasions comme dans les circonstances les plus humbles de la vie quotidienne, et dans le zèle que les gens manifestent pour l’apprendre afin de le réciter correctement en arabe… »

Le Coran comme écriture contestée

Un texte qui possède du pouvoir entraîne une concurrence acharnée chez les groupes capables de tout pour gagner le droit de le posséder et de l’interpréter. Traditionalisme et modernisme finissent toujours par s’ affronter. Mais des islamistes se revendiquent aussi du progressisme.

« La pensée religieuse contemporaine a été largement façonnée par les savants traditionnels. Formés dans les matières traditionnelles telles qu’elles sont supposées s’être développées à partir du Prophète Muhammad au cours des siècles médiévaux, ces érudits sont appelés ‘ulamâ ou savants. Mais uniquement au sens où ils sont porteurs de cette tradition. Peu peuvent cependant prétendre posséder une quelconque forme de compréhension approfondie du Coran, ni ne sont engagés dans une étude systématique et continue du texte. » Dans le doute (dalâl, bâtil), l’exégèse s’ appuie sur l’oeuvre d’un commentateur orthodoxe classique. Le Coran s’ est par conséquent retrouvé à une distance respectueuse, qui le rend impossible à approcher de façon cognitive, même par les diplômés de ces institutions. Leur recrutement se faisant sur des élèves à potentiel moins élevé que chez ceux qui passent par les écoles laïques, on peut être étonné des quelques génies qui en sont sortis.

« Coupés de leur environnement pendant leur formation, ils ignorent les problèmes contemporains. Dans les sociétés qui accordent une grande valeur à l’érudition et à la compétence intellectuelle tout en ignorant le pouvoir de l’oralité, il est difficile d’imaginer que trois années passées à mémoriser un livre sans rien comprendre à son contenu puisse catapulter quelqu’un vers le leadership socio-religieux. »

« Beaucoup de musulmans formés à l’occidentale, et qui cherchent des réponses contemporaines et religieusement fondées aux problèmes qu’affronte une société injuste, ressentent que le ‘ulamâ traditionnel ne peut être d’aucune utilité pour leur investigation.

À travers le monde musulman, les liens émotionnels et spirituels que de nombreux jeunes salariés et intellectuels entretiennent avec l’islam les poussent à se tourner ailleurs pour obtenir des réponses qui étayent leur engagement religieux et nourrissent leur vie spirituelle.

Selon un entretien avec Daud Mall (fondateur de l’Arabic Study Circle) du 12 janvier 1990, Mall dit :
《Quant aux clercs, ils étaient embourbés dans la tradition et produisaient un type de musulman replié sur lui. Le groupe étudia le Coran dans le cadre de la langue arabe et d’un engagement dans l’islam des Lumières. Il chercha à promouvoir l’étude de l’islam pour faire de l’arabe la lingua franca des musulmans d’Afrique du Sud, et du Coran un message vivant, significatif et dynamique dans tout foyer musulman de la République d’Afrique du Sud.》

Les oulémas, craignant de perdre leur pouvoir, mirent en garde contre ces étudiants profanes qui 《allaient se perdre.》L’ASC répondit que c’était précisément parce qu’ils étaient perdus qu’ils voulaient accéder au Coran, en se sentant mis en présence 《de nouveaux horizons et de perspectives nouvelles》. Les étudiants se trouvaient 《fortifiés dans leur perception intellectuelles et dans leur vie spirituelle.》

L’Arabic Study Circle représentait en fait le libéralisme islamique et se concentrait sur la pensée et l’action individuelles. Il a montré la voie pour comprendre le Coran à la lumière des conditions socio-religieuses dominantes. Le modernisme a poursuivi sa route avec le Muslim Youth Movement fondé en 1970… »

« Le Muslim Youth Movement (MYM) a développé le modernisme en interagissant avec les mouvements islamiques tels que Jamati Islami (Pakistan), les Frères musulmans (Egypte) et la Muslim Student Association (USA). Ils s’ attachèrent à étudier des traductions du Coran et aborder ce que Sugirtharaja appelle l’《exégèse communautaire》. Leurs réflexions sur le Coran étaient complétées de lectures en groupe d’oeuvres d’autres figures éminentes du mouvement islamique (Hassan al-Bannâ, Sayyid Qutb et Abu l-‘Alâ Mawdûdi). »

Suite aux troubles qui ont eu lieu dans les années 70 en Afrique du Sud, « la prise de conscience accrue des injustices de la société d’apartheid qui en est résulté a conduit de nombreux jeunes musulmans à rechercher des réponses nouvelles aux défis de la vie dans une société divisée. Trois idées maîtresses permirent au MYM de lutter contre l’apartheid :
– l’islam comme religion et comme puissance temporelle,
– la continuité du jihad,
– le Coran comme base exhaustive pour la guidance personnelle et socio-économique quotidienne.

La période qui a immédiatement suivi les soulèvements de juin 76 contre l’apartheid dans l’éducation a vu émerger un modèle bien défini, qui trouvait un sens à leur action politique, tout en contournant le clergé.

« À l’érudit comme au soufi, à la femme au foyer qui veut préparer en abondance pour nourrir une bouche supplémentaire, comme à l’enfant terrifié face au chien qui approche, au modernisme libéral comme au révolutionnaire radical, au clerc traditionaliste et en retrait comme au membre d’une tribu afghane armé d’une kalachnikov, le Coran fournit une signification. L’islam est une ceinture de sécurité coranique. »

 

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