Archive for the Philosophie de la morale Category

La fable des abeilles

Posted in Philosophie de la morale, Textes rapportés with tags , , , , on 4 février 2014 by alzaz

« La fable des abeilles ou Les vices privés font le bien du public« , date du début du XVIIe siècle. L’auteur, Bernard de Mandeville (1670-1733), qui peut être vu comme le père des utilitaristes libéraux à l’éthique cynique, y décrit le monde de cette époque, monarchique, un monde qui semble ne pas avoir été bien altéré par le temps ni par l’instauration de la République. Voici le résumé qu’en fait Michel Onfray :

« Soit une ruche prospère, vivant dans le luxe et le confort, brillant de tous ses feux grâce à ses armes et ses lois, ses sciences et son industrie, ignorant tout autant la tyrannie que la « versatile démocratie », gouvernée par un roi limité par les lois. Dans cette communauté d’abeilles, certains travaillent durs, péniblement, d’autres vivent dans le luxe, l’abondance, et ce sans jamais reculer devant ce qui ce passe habituellement pour vicieux : mensonge, vilénie, hypocrisie, fourberie. Les seconds ne travaillent pas, leur activité consiste à détrousser les premiers.

Dans le détail de cette ruche, les avocats lambinent, car, plus ils font traîner leurs affaires, plus ils se remplissent les poches ; les médecins préfèrent leurs honoraires à la santé de leurs malades ;les militaires marrons, faciles à soudoyer, perdent les batailles pendant que les valeureux partis au combat paient de leur vie leur engagement sincère ; les embusqués font fortune ; les rois et les ministres, insoucieux du bien public, pillent les caisses ; les vendeurs, les commerçants trichent sur le prix de leurs marchandises et volent le chaland ; la justice se laisse acheter, elle rend ses jugements en fonction des sommes perçues ; les magistrats épargnent les puissants, chargent les misérables ; rien que de très normal…

Chaque partie est vicieuse, certes, mais le tout est prospère : les crimes contribuent à la grandeur, les canailles au bien commun, le paradis se construit avec des morceaux d’enfer… »

S’il n’en était pas ainsi, parce que la morale et la probité fairaient force de loi, « les prix chutent, puisque les vendeurs les fixent honnêtement, sans escroquer le client ; les prétoires se vident, car plus aucun litige ne survient depuis que les débiteurs paient les sommes dues de leur plein gré ; les huissiers se tournent les pouces et n’ont plus de travail ; la délinquance disparait ; les prisons se vident ; les serruriers qui vivaient de ce commerce  mettent la clé sous la porte ; les géoliers chôment ; le bourreau n’a plus de tâches. Dans le même temps, les médecins effectuent vraiment leur travail, donc le nombre de leurs collègues diminue dangereusement ; les prêtres, de moins en moins utiles, sont réduits à la portion congrue ; une fois n’est pas coutume, il ne leur reste plus qu’à pratiquer la charité ; les ministres vivent dans la frugalité ; les parasites s’évaporent… Afin de payer leur dette, puisqu’ils sont devenus honnêtes, les créanciers vendent à bas prix équipages, carosses et chevaux. Dès lors, les artisans qui vivaient de ce commerce font faillite : les châteaux disparaissent pour une ridicule poignée d’argent ; les maçons, les charpentiers, les tailleurs de pierre et tous les artisans du bâtiment n’ont plus de chantiers. Les buveurs ayant vidé les tripots, les tenanciers de débits de boisson ne font plus recette. La vertu triomphant, la chasteté menant le bal, les filles de petite vertu, les maquerelles, les souteneurs n’ont plus un sou. Les soupers fins ne sont plus donnés, donc les cuisiniers, les serveurs, les gens de service, les fournisseurs chôment. Les vêtements de soie, de brocart, brodés d’or, les tissus précieux n’ont plus aucune raison d’être, en conséquence les tailleurs, les marchands de tissus, les cousettes, les petites mains sont sans emploi. Les militaires, qui vivaient de passions vicieuses, refusent de porter les armes, ils ne défendent plus le territoire national et laissent entrer quiconque veut s’en emparer… Plus aucun mercenaire ne peut plus être appelé à la rescousse.

La ruche dépérit, sa splendeur passée n’est plus…

Cessons de nous plaindre du cours vicieux du monde, la vertu conduit au dépérissement des nations, le vice en augmente la richesse et la prospérité qui sont les causes du bonheur commun. Se vouloir honnête, c’est se condamner à vivre de glands… »

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DE L’INTOLERANCE PHILOSOPHIQUE #1

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie de la morale with tags , , , , , on 28 mai 2011 by alzaz

Drôle de sujet, non ? Bel oxymore aussi ! Car l’image habituelle que nous avons du philosophe nous ramène presque toujours, et inconsciemment, au bonhomme Socrate ; un vieil homme qui a de la bouteille, d’une extrême sagesse, pas un mot plus haut que l’autre, le bonheur tranquille en plus pour le même prix. Qui peut penser qu’un philosophe pourrait être le contraire de cela : intolérant ? ou encore raciste borné ? Deux exemples de philosophes, et non des moindres, vont illustrer la position parfois douteuse que peuvent prendre certains amoureux inconditionnels de la sagesse : le premier, Diogène de Sinope, né au Ve siècle avant notre ère, fera preuve de beaucoup de cynisme (#1), j’en ai déjà parlé ; et le second, Georg Wilhelm Friedrich Hegel, né en 1770, laissera comme un goût âpre d’antisémitisme d’avant-garde (#2), de quoi inspirer tout le romantisme allemand sur la supériorité de la race… aryenne.

De Diogène, des cyniques en général

Le cynisme, ce mouvement philosophique qui a duré près de neuf siècles (du IVe a.v. J.-C. -au Ve siècle de notre ère), ne s’appuie pas sur un corpus doctrinaire comme les autres courants classiques de la philosophie, il propose seulement des idées-forces et une mise en pratique au quotidien d’un mode de vie fondé sur l’ascèse physique. On pourra toujours rigoler, mais la quête du cynique se veut absolument morale. Cela contraste avec nos habitudes et l’idée qu’on se fait de la morale, mais cette philosophie repose, en pratique, sur la provocation systématique et une franchise bien dérangeante pour plus d’un citoyen. Choquer, installer la gène qui ronge, rendre une situation insupportable, c’est pour le bien de l’homme-esclave endormi sur le bien-fondé des choses pré-établies du système. Le cynique passait son temps à agresser verbalement, à apostropher violemment les citoyens normaux, tout simplement parce qu’il jugeait leurs normes comme étant autant de fausses valeurs, qui plus est, imposées par la société ; tout ce qu’il y a de plus arbitraire en tout cas. Inversement, le cynique passait aux yeux de tous comme un emmerdeur, un empêcheur de tourner en rond, comme l’être le plus intolérant qui fut. Paradoxalement, quand on sait les idées-forces développées dans le cynisme, son adepte est le moraliste le plus permissif de tous, bien trop en avance sur son temps, limite intolérable… donc un incontestable tolérant. Recommandant de braver les tabous, de repousser les interdits que s’était fixé la société grecque (latine ensuite), le cynique est intolérant à l’intolérance ! Ceux qui défendaient la Civilisation et la Cité étaient, puisqu’il ne toléraient pas qu’on puisse les remettre en cause, les moins tolérants finalement.

C’est toujours dans les contextes socio-économiques les plus difficiles, au sein de la classe des déshérités (esclaves, exilés, mendiants, pauvres), que s’est développé le mouvement cynique,  ce par opposition à l’arrogance affichée des plus riches de la société. Les écarts de niveau économique (pauvres/riches) étaient énormes, loin, loin en tout cas du rapport de 1 à 5 préconisé par Aristote, l’homme du juste milieu. On est cynique face à l’injustice, mais aussi devant la vanité et la sottise des nantis. A Rome, ce seront les petits métiers (cordonniers charpentiers, foulons et cardeurs de laine…) qui nourriront le mouvement dans sa version latine. Le cynisme peut paraître rebelle mais il ne veut déclencher aucune révolution qui pourrait renverser un régime ; ce n’est pas un mouvement politique mais une réelle philosophie, puisqu’on y incite au réveil libérateur de l’individu. Diogène, tout grossier qu’on puisse le voir, n’a jamais fait que proposer un processus d’individuation, au sens noble du terme. Une rupture définitive de nos chaînes qui nous emprisonnent sans que nous nous en rendions compte : chaînes du désir superflu, chaînes de l’orgueil de l’ego, chaînes de la peur, de la peine. Pour Diogène, était aussi triple-esclave celui qui se laissait vaincre par le ventre, le sexe et le sommeil ! Les valeurs qui nous font vibrer (renommée, honneur, richesse, pouvoir, gloire, devoirs sociaux), forgées de toutes pièces par l’arbitraire social, les règles pré-établies sans qu’on n’ait jamais eu droit d’en dire mot, sont dans le collimateur de la critique cynique. Tout ce qui conduit au désir non naturel est à bannir, si l’on cherche le bonheur.

Un bon cynique se contente du peu qu’il trouve autour de lui – il revendique son parasitisme qui ne fait que reprendre à l’un ce qui devrait revenir à tous -, il s’identifie ouvertement à l’animal lorsqu’il ne cherche à vivre que selon ce que la nature a fait de nous. Rappelons que les Grecs de l’Antiquité croyaient qu’il y avait eu autrefois un Âge d’or de l’humanité, révolu depuis l’Âge du fer, une lointaine époque préhistorique où l’homme vivait libre et heureux, et qu’il était possible d’y revenir d’une manière ou d’une autre. Si l’image du chien dont on affublait les cyniques grecs n’allait pas sans leur déplaire – ils en avaient fait leur mascotte -, ils s’en servaient le plus souvent possible comme objet pédagogique, comme exemple philosophique à imiter : le chien ne se préoccupe que de satisfaire ses besoins naturels et nécessaires, il sait se contenter de ce que la nature lui offre ; de plus, le chien remue de la queue quand il est content, et aboie après ceux qu’il n’aime pas, va jusqu’à les mordre s’ils deviennent menaçants. A l’instar du chien, le cynique se fiche pas mal du quand-dira-t-on, ne s’embarrasse pas de pudeur, urine ou défèque là où il se trouve, ne connaît pas les fausses contraintes auxquelles se soumettent les gens normaux. Quand on est cynique, on ne fuit pas la foule, même si la foule est folle ; on va où se trouve la populace, dans les rues bien fréquentées, aux jeux olympiques, à la porte des temples ou dans les ports. Le cynique est un urbain, un philosophe de la ville. On pourrait y réveiller en masse les masses d’individus qui s’ignorent ; on blesse, toujours verbalement, de façon injurieuse le plus souvent. Le cynique appelle alors à l’inversion des valeurs coutumières, à leur falsification.

En langue grecque, le terme nomisma avait deux sens : il signifiait la monnaie mais aussi la coutume. C’est en falsifiant (avec son père qui était banquier) un jour la première que Diogène a réalisé la falsification symbolique de la seconde : altération des valeurs traditionnelles et conventionnelles en leur en substituant de nouvelles, plus naturelles. Poussant les choses à leur extrême et pour heurter les consciences, il faisait exprès de faire en sens inversé ce que les autres faisaient dans le soit-disant « bon ordre » : marcher à reculons par exemple ; que l’ordre soit tel ou encore tel, il faut le rejeter pour son côté ridiculement conventionnel. Mais ce qui déplaisait le plus à Diogène et aux autres du même courant, c’était les religions, quelles qu’elles fussent. Toutes relèvent de l’hypocrisie la mieux cultivée. On s’attaquera donc aux diverses croyances et aux superstitions qui font le lit de l’ignorance et donne le pouvoir aux plus malins. A propos des purifications rituelles, Diogène aurait dit, selon Diogène Laërce, «qu’il serait absurde de penser que l’eau des purifications puisse nous débarrasser davantage de nos fautes morales que de nos fautes de grammaire». Diogène exécrait les charlatans et les bonimenteurs qu’il distinguait fort bien des authentiques savants (médecins, philosophes, mathématiciens…). Les premiers nous hypnotisent avec leurs sornettes, quand seuls les seconds pourrait réveiller notre conscience supérieure ; les premiers sèment le désordre et le tumulte en insufflant des inepties perturbatrices, quand les seconds prônent tout simplement la tranquillité de l’âme, la sérénité et la paix intérieure, bref, l’apathie au sens où l’entendaient les anciens.

Donc, le cynique n’est pas moral au sens où nous le voyons. Quand il s’attaque à la moralité des autres, en plus dans une tenue vestimentaire déplorable aux yeux de tous, c’est leur immoralité qu’il combat en réalité. Lui, trouve sa morale dans l’a-moralité, ce qui n’est pas pareil. Les gens qui se disent, ou se trouvent, tout à fait moraux le sont par orgueil, pis, par vanité. Rappelons-nous lorsque Diogène, éclairé d’une simple lanterne, se promenait un soir en disant chercher un homme – entendons un vrai, un comme Platon les aimait, prétendant qu’il y en avait (lui et Socrate, sans doute). Et bien pour Diogène, cet homme idéal n’existait pas et seul l’ascète sans manières pouvait trouver grâce à ses yeux (Diogène ne rate pas d’esquinter quelque peu Socrate, pourtant son ami, tout simplement parce que ce dernier ne crachait pas sur un minimum de confort) : nourriture frugale, abris de fortune, coucher à la dure, pauvreté engagée, volontaire, liberté surtout, liberté absolue. Le cynisme est donc intolérant, il n’y a aucun doute là-dessus, mais cette intolérance est tournée contre ceux qui s’adaptent parfaitement au moule social, ne se posant aucune question pertinente, endormis mollement dans un ronron imperturbable. Ceux-là, les moutons de Panurge, mettent le philosophe en pétard, car c’est par leur comportement « normal » que le monde est ce qu’il est : un enfer d’hypocrisie sociale et de mensonges collectifs. Qui est le plus intolérant ? le non-conformiste qui réveille à la vie ou la société qui se leurre, face à la réalité d’une cité invivable pour les infortunés, ou d’une civilisation basée sur l’inégalité de rang ou de sang ?

Soyons cyniques, c’est facile, ça ne fait appel à aucune connaissance particulière, pas besoin de se rendre dans une école du cynisme, peu de choses comptent : l’honnêteté, la franchise, la simplicité, un franc penchant pour l’austérité matérielle… être vrai, car être vrai, c’est être libre. L’objectif du cynique est donc bien moral, pas politique puisqu’il prône l’individualisme et l’autarcie. Comment faire pour être un authentique philosophe ? à la manière des cyniques, j’entends bien. Marie-Odile Goulet-Cazé (Directeur de recherches au CNRS) donne une description qui peut en effrayer plus d’un : «(Le cynique) déambule pieds-nus dans les rues avec son bâton, qui est à la fois pour lui un bâton de voyageur, de mendiant, et un sceptre royal, avec sa besace symbolique qui contient tout ce qu’il possède, c’est à dire le strict nécessaire pour vivre au jour le jour, avec enfin son petit manteau crasseux, tout mince, en méchante laine, qui lui sert de couverture la nuit et de manteau hiver comme été. Il porte en plus la barbe et les cheveux longs, signes extérieurs de sa volonté d’ensauvagement». Le cynique exprime un fort rejet de la civilisation prométhéenne, celle du progrès volé aux dieux, et propose en échange un retour à la nature sauvage. Un hippie ? un clochard ? Le cynique va plus loin. Diogène se masturbait sur la place publique ; Cratès de Thèbes et sa nana Hypparchia forniquaient en pleine rue, aux yeux et au su de tous… Ces actes étaient-ils mauvais, étaient-ils bons ? Ni l’un ni l’autre disent les cyniques, ils sont indifférents en réalité. C’est la coutume de dire que cela ne ce fait pas, c’est la convention qui les rend impudiques.

Tout intolérant qu’il semble être, Diogène bravant tous les interdits (sauf, Laërce le dit, celui de la violence physique faite à autrui), il fait de la tolérance absolue la règle d’or de son système philosophique. Dans son ouvrage la République, on dit qu’il vantait les mérites d’une sexualité libérée, de l’union libre, de l’absence de classe sociales ou de castes, de l’égalité homme/femme, de la disparition des armées, donc des guerres, de la suppression de l’argent qui les entraîne… L’inceste n’est pas proscrit, l’anthropophagie va jusqu’à être conseillée ! Rassurons-nous, ni Diogène ni aucun autre cynique n’a jamais mangé d’homme, l’histoire ne le dit pas. La morale cynique, si elle peut paraître choquante, a au moins le mérite de nous mettre en garde sur le monde que l’on se crée : «Il s’agissait de faire comprendre que la morale traditionnelle n’est qu’une convention humaine soumise aux intérêts de la société et qu’on ne peut échapper au relativisme éthique qu’en se référant à l’universalité de la nature : aucune morale sociale ne peut prétendre à l’universalité et par conséquent nul n’a le droit d’imposer à autrui ses règles, ni de transformer en dogme ses propres croyances». Quoi de plus tolérant finalement ? Les idéologies concernant la race supposée, la patrie mystifiée et de la religion inventée s’effondrent ; la monnaie n’a plus lieu d’être puisqu’on n’accumule plus pour de cupides raisons ; les guerres deviennent  donc inutiles ; enfin, l’égalité est absolue, tout autant que la liberté des êtres humains peut être réalisée. Cette philosophie des pauvres, des non-instruits, des illettrés et des analphabètes se passe d’école puisqu’elle se réalise tous les jours dans la vie quotidienne. Facile à mettre en pratique, elle n’est pas réservée à une élite intellectuelle ou argentée : elle s’adresse à chacun d’entre nous.

EPICTETE, L’ESCLAVE PHILOSOPHE

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie de la morale with tags , , , , , on 22 mars 2010 by alzaz

Epictète le boiteux, héritier de Socrate, d’Aristote et de Diogène le cynique, était un stoïcien tardif, de l’époque impériale romaine ; son enfance se passe sous Néron et il verra se succéder 10 autres empereurs, jusqu’à Hadrien. Juste un rappel sur l’Ecole du stoïcisme, ou Ecole du portique (stoa en grec), pour dire qu’elle avait été fondée vers 300 av. J.-C. par Zénon de Cittium (une ville de Chypre).

Pour le commun des mortels, le stoïcisme est synonyme de « rester de marbre face aux aléas de la vie » ; on le croit de principe égoïste, et non par sagesse, le plus souvent. Le stoïcien est à la fois respecté et raillé benoîtement. Derrière la résignation, il y a, en vérité, une belle tranche de sagesse et c’est l’anecdote de la jambe cassée qui, par la morale de l’histoire, nous montre le chemin. Depuis Thalès à Epictète et bien après, la philosophie Antique nous invite à comprendre le monde tel qu’il est, et se donne le pouvoir de nous fournir les hypothèses quant à l’ordre qui semble le régir. C’est nous qui le leurs réclamons, pour la paix de notre « âme »…

Alors qu’il était esclave, Epictète s’était vu emprisonner le pied par son maître dans un brodequin de torture pour lui faire abandonner son impassibilité. « Tu vas me casser la jambe », l’aurait averti Epictète, ce qui arriva : « je t’avais prévenu, tu viens de me casser la jambe » aurait-il conclu… sans se départir de son calme. (in Cahiers de vacances / L’Etudiant). Epictète sentais la douleur comme tout le monde, ne se réfugiait dans aucun corps astral, il acceptait ce qui advenait du monde, impassible, sagement.

Comme je l’ai déjà expliqué dans d’autres posts et d’une autre manière, nous ne sommes jamais satisfaits par le réel. Du coup, nous nous en inventons un, meilleur, et dans lequel le rôle que nous nous assignons par conditionnement, par habitus, nous confond en fausseté. En réalité, le monde que nous vivons virtuellement et quotidiennement semble correspondre aux désirs de chacun sans pour autant être vrai (lire la rubrique « le vrai le faux »). Lorsque le monde nous dit NON, nous en sommes bien affectés. Cette affection est proportionnelle au degré de virtualité où nous nous positionnons. Celui qui saisi rapidement ce qui lui arrive réellement souffre moins longtemps que l’autre, effondré s’il ne pige rien. Le doux rêveur a des hauts, certes, mais des bas abyssaux aussi. Le sage est celui qui connaît la constance, la fluctuation raisonnée. Est-ce cela être stoïque ? Pour Epictète, c’est sans doute insuffisant, il ne suffit pas d’accepter le monde tel qu’il est, mais de le vouloir ainsi qu’il est fait.

Rappelons nous l’enfant qui se détache de son monde par des NON successifs s’imposant à lui de l’extérieur (Lire L’EGO ISTHME DE CORINTHE). Dans son rapport magique au monde, il pleure par opposition mais en vain. Il peut crier, cela n’y change rien, le monde n’est pas lui. Et il n’est pas le monde. Du stade foétal à la naissance, les couches de neurones se mettent en place. Après la gestation, ce sont les contacts entre les neurones qui doivent s’établir. Plus le monde de l’enfant est divers, plus les ramifications sont nombreuses. Plus il aura dit non et fini par comprendre, plus on le dira intelligent. L’éducation consistera ensuite à lui mettre en forme un schéme mental, il apprendra à raisonner. L’âge adulte, qui n’a strictement rien à voir avec l’âge de la majorité civile, n’est atteint que par un petit nombre, chez qui les processus d’encéphalisation ne s’arrêtent pas en cours de route, sinon pour cause de pathologie. Il y a dans les sociétés modernes de plus en plus d’adulescents et l’on vient presque de créer le concept d’adulenfants ! Raisonner se confond trop facilement avec son homonyme, résonner. Que peut nous apporter Epictète, docteur de l’âme ? Qu’il faut distinguer ce qui dépend de soi et ce qui ne dépend pas de soi*. Gagner au loto ne dépend pas de moi, jouer du piano, si. Mourir ? ça dépend puisque le stoïcisme autorise le suicide. Il ne sert donc à rien de refuser ce à quoi notre puissance d’exister ne peut rien, au contraire, y mettre toute la volonté de l’être rend libre celui-ci, le ramène à l’essentiel, à soi et le monde.

En dehors de ce que je pense, que je fais, que je peux maîtriser, le bien et le mal n’existent pas. La Morale se doit donc d’être Ethique, elle ne s’applique qu’à soi. Rien n’a d’importance sinon soi dans ses actions. Notre jugement des choses extérieures est vain et inutile. Les choses ? des simulacres à déconstruire, à remettre à leur place, dans l’ordre, et le bon ! Il est parfois difficile de distinguer la part du stoïcisme et celle de l’épicurisme mais, si l’épicurien fuit la souffrance par ataraxie, le stoïcien l’adopte par apathie (vivre selon sa raison en chassant les passions), en état de sympathie avec le monde. En tous cas, ici aussi les dieux ne sont pas à craindre et il ne sert à rien de les prier ; la mort n’est pas un problème, bien au contraire, elle fait partie du kit de départ. Suicide-toi, mon gars, suicide-toi… lalala.

Leçon d’Epictète :

Si le monde extérieur n’a aucune espèce d’importance, si les autres qui nous entourent ne représentent rien que des hommes et des femmes, si les maux qui nous veulent accabler n’ont pas à être craints, tout cela doit être pris selon sa vraie nature, être voulu, désiré, c’est la meilleure façon de se conduire dans l’univers dont tout fait partie, également partie. En comprenant, en intégrant et en rendant son vrai sens à chacune de ces parties, plus rien n’est en opposition avec le sage et, dans un esprit libre et actif, il trouve son souverain bien, le bonheur. Il pourra ainsi jouer de sa personne dans le rôle que l’univers lui aura attribué, sur le grand casting de notre histoire commune. Le stoïcisme rétablit tout simplement l’harmonie du film.

ACCUSER LES AUTRES DE SES MALHEURS, CELA EST D’UN IGNORANT ; N’EN ACCUSER QUE SOI-MÊME, CELA EST D’UN HOMME QUI COMMENCE A S’INSTRUIRE ; ET N’EN ACCUSER NI SOI-MÊME NI LES AUTRES, CELA EST D’UN HOMME DEJA INSTRUIT

* Puisque l’homme libre est celui à qui tout arrive comme il le désire, me dit un fou, je veux aussi que tout m’arrive comme il me plaît. – Eh ! Mon ami, la folie et la liberté ne se trouvent jamais ensemble. La liberté est une chose non seulement très belle, mais très raisonnable, et il n’y a rien de plus absurde ni de plus déraisonnable que de former des désirs téméraires et de vouloir que les choses arrivent comme nous les avons pensées. Quand j’ai le nom de Dion à écrire, il faut que je l’écrive, non pas comme je veux, mais tel qu’il est, sans y changer une seule lettre. Il en est de même dans tous les arts et dans toutes les sciences. Et tu veux que sur la plus grande et la plus importante de toutes les choses, je veux dire la liberté, on voie régner le caprice et la fantaisie. Non, mon ami : la liberté consiste à vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent. Épictète, Entretiens, 1,35.

PAS DE TONNEAU POUR DIOGENE

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie critique, Philosophie de la morale with tags , , , , , , on 7 février 2010 by alzaz

Dans le monde de la philosophie occidentale, vous trouverez de nombreux Diogène. Sur cinq siècles durant,il y a le pré-socratique, le stoïque, le très connu Diogène de Laërce, philologue et historien de la philosophie, l’épicurien… Donc, ne pas confondre. Notre Diogène, dit le cynique (de cynos = chien), né à Sinope (Asie mineure) vers 410 et mort à Corynthe (ou à Athènes) vers 320 av. J.-C.. Contemporain de Socrate, bien qu’il ne l’ait pas connu car trop jeune, Il suivra le tracé philosophique d’Anthistène qui est, sans aucun doute, l’initiateur de la pensée cynique. Diogène de Sinope et consorts parachèveront l’oeuvre du maître en fondant l’école cynique, concurrente des autres écoles de période classique (l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Epicure, le Portique des stoïciens…). Il est utile de préciser qu’il fût contraint à l’exil pour avoir aidé son père à falsifier de la monnaie.

Du sage philosophe, Diogène n’en donne pas l’image. Au contraire, plutôt que dispenser de longs discours, il adoptait en permanence une attitude provocante et arrogante dont on pouvait tirer de vraies leçons de philosophie, à condition de posséder un esprit très ouvert ! Mais ce comportement devait plus déranger et choquer qu’il n’aidait à faire progresser les âmes. Socrate, considéré comme l’exemple du philosophe, vivait humblement et était vêtu pauvrement, mais son attitude n’avait jamais été provocatrice. Diogène marche pieds-nus ; il mendie ; il n’a pas de vie privée où nous l’entendons, car il mange, se masturbe, défèque… devant tout le monde ; il dort dans une amphore en pleine place publique (le tonneau, d’invention gauloise, n’existait pas en Grèce à cette époque) et bien d’autres anecdotes nous parlent d’un homme bizarre, aux allures éternellement étranges.

« Ôte-toi de mon soleil« , aurait-il balancé au grand Alexandre qui lui demandait, devant la bouche de son amphore, ce qu’il pouvait désirer de plus cher. Réponse du Macédonien : « Si je n’avais pas été Alexandre, j’aurais aimé être Diogène« . C’est dire que, malgré la réputation de chien (cynique) qui lui était faite, ceux qui comprenaient Diogène l’appelaient « grand », cela venant même de plus grands encore. Il y a deux façons de percevoir Diogène. La plus répandue décrit ce philosophe à l’état brut, totalement réduit à l’apparence, une bête en somme. Il n’y a rien à en retenir sinon le mauvais exemple qu’il nourrira. La seconde, plus subtile, nous mène à faire une critique des normes sociales par le renversement de leurs valeurs.

Quand Platon définit l’homme comme un bipède sans plumes et sans cornes, l’outrancier personnage plume un poulet, lui coupe les ergots et l’exhibe au public en criant haut et fort « voici l’homme de Platon !« . Platon de rajouter alors : « aux ongles plats« . L’Histoire nous a imposé Platon et autorisé l’autodafé de l’oeuvre de Diogène. C’est ainsi. Plus tard, Diogène portera sa célèbre lanterne en expliquant qu’il cherche un homme, sans doute l’homme idéal de Platon. Pour ce dernier, Diogène, c’est Socrate devenu dingue. Fraudeur à l’occasion et calculateur un peu radin, il ne falsifiera pas seulement la monnaie, il passera toute sa vie à contre-faire les mœurs de la société athénienne.

Car Diogène n’est pas le négateur des valeurs sociales, il les renverse. Si Aristote et Platon parent l’homme d’une nette supériorité morale sur l’animal, Diogène prône une vie à l’exemple du chien, car lui, simple bête, est dépourvu, à l’instar du divin, d’angoisses et de désirs. Le chien est bien supérieur à l’homme. Les conventions font tous nos maux ? renversons-les, soyons libres et heureux. La civilisation, c’est la guerre ? soyons barbares mais pacifiques. Les beaux discours servent le pouvoir ? aboyons, mordons…

Leçon de Diogène :

Premièrement, ni l’intelligence ni la pensée de l’homme ne font de lui un être supérieur ; bien au contraire, cela l’handicape, par rapport à l’animal, en le privant de sa véritable liberté. Deuxièmement, la cité fermée n’est pas le modèle idéal pour l’accomplissement humain ; les repères, que sont les lois, représentent le meilleur moyen de perdre son âme ; les lois ne sont jamais justes et servent les puissants. Vivre sans cité (sinon cosmopolite), sans maison (le premier abri fait l’affaire) et sans règles politiciennes (anarchisme), cela ne fait-il pas de Diogène le précurseur du développement durable ?

Bonus : Il existe infiniment plus d’hommes qui acceptent la civilisation en hypocrites que d’hommes vraiment et réellement civilisés.
[ Sigmund Freud ]

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