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CORAN, MODE D’EMPLOI (3)

Posted in Religions, Textes rapportés with tags , , , , , , on 15 août 2014 by alzaz

coran

Chapitre 1

Le Coran dans la vie des musulmans

Farid Esack se remémore l’enfant qu’il était, allant à la madrasa (École coranique) avec le Livre auquel on devait porter plus que de l’attention. Une dévotion bienveillante et exclusive.

« Nous étions reliés à une tradition musulmane universelle et séculaire d’apprentissage de la lecture du Coran. Notre expérience du Coran commence avec l’alphabet, se poursuit en assemblant les mots et, au-delà, en arrive au premier chapitre (al-Fatiha). Elle saute ensuite tout le livre, pour aller directement aux chapitres courts de la fin de la trentième partie du Coran, d’où nous parcourons notre chemin « à reculons ».
Il s’ agit « d’intérioriser les rythmes internes, les structures stables et les dynamiques textuelles. »

Plus tard, le Coran est invoqué dans les situations de la vie. Au quotidien et dans les moments particuliers : pendant la prière, à des funérailles et dans les rituels de rappel, chanté à côté du nouveau-né, du malade ou du mourant. Des versets ornent les intérieurs des maisons qu’ils semblent protéger.

« Sa langue, l’arabe, est une langue sacrée pour les musulmans, constitutive de notre identité. » Un hadith dit 《Les gens aiment les Arabes pour trois raisons : je (Muhammad) suis arabe, le Coran est en arabe et la langue du paradis est l’arabe》(Ibn Manzûr).

Si le Coran assume dans la vie des musulmans beaucoup des fonctions que la Bible assume dans celle des chrétiens, il représente pour les musulmans ce que Jésus-Christ représente pour les chrétiens pieux.

Le Coran est vivant

« Pour les musulmans, le Coran est vivant et possède une personnalité quasi humaine. Mahmoud Ayoub, le savant libanais contemporain, l’explique ainsi :

《Bien que le Coran ait pris la forme et la physionomie d’un discours humain, il reste dans son essence un archétype céleste libre des limitations des sons et des lettres humains. Parce que le Coran est à l’intersection du plan humain de l’existence et de la parole transcendante de Dieu, il est doté de cette personnalité quasi humaine, de sentiments et d’émotions, et il est même prêt, le jour de la résurrection, à s’ opposer à ceux qui l’ont abandonné dans cette vie et à intercéder pour ceux qui se sont nourris de ses enseignements. (Encyclopedia of Religion, page 76).》 »

« Si nous avions fait descendre ce Coran sur une montagne, on aurait vu celle-ci se fendre de la crainte de Dieu. » C.59:21. C’est dire la puissance du Livre. Ce qui entraîne une croyance souvent mêlée de superstitions, cela va sans dire.

« Le Coran assume dans la vie des musulmans : récitation et guidance. »

Le Coran comme parole récitée de Dieu

Dans toutes circonstances le Coran est récité. Il apporte la consolation dans l’au-delà. Mais surtout, sa récitation donne immédiatement réconfort et guérison en ce monde. Le Livre semble continuellement rappeler : « Quoi qu’il en soit, sois assuré que Dieu est là ! Contente-toi d’écouter Sa parole. »

« Le Coran se décrit lui-même comme

《ce qui apporte aux croyants guérison, miséricorde. C.17:82》

Le musulman pieux pense, croit que le Coran rend tout possible, même l’incroyable. Jusqu’à stopper un tremblement de terre !

Sa lecture apporterait une récompense correspondant à dix bonnes actions pour chaque lettre du Coran lue, selon un hadith. Et quand bien même, sa simple récitation, un verset suffirait presque, est un acte vertueux en soi. Livre de guidance morale et légale, le Coran doit avant tout se réciter. Lentement*. Il faut comprendre le discours de Dieu autant que ne pas le comprendre, selon Abû Hâmid al-Ghazâli, cité par Qasem (1979, p. 26).

Le Prophète, qui l’avait pourtant révélé, prenait plaisir à ce qu’on lui récitat le Coran, selon Ibn Mas’ ud. Et les larmes lui coulaient des yeux…

Qur’an signifie re-citation. Le livre à feuillets est secondaire (mushaf). Il ne fait que rappeler : Dis ! Qul !.

* »N’agite pas ta langue pour le hâter : à nous de l’assembler et d’en fixer la lecture et quand Nous l’aurons lu, suis-en bien la lecture. » C.75: 16-18

« Ne prétends pas hâter le Coran. » C.20:114

« Nous avons rendu le Coran facile, en vue du rappel. » C.54:17

« Et psalmodie le Coran distinctement. Nous lancerons sur toi une parole dense. » C.73:4

D’après Sells (1999), il y a en lui (le Coran) quelque chose de spécial : cela se voit dans l’amour des gens pour la voix du Coran, dans l’entremêlement des allusions et des rythmes coraniques dans la production de l’art, de la littérature et de la musique, dans la façon dont le Coran est récité dans les grandes occasions comme dans les circonstances les plus humbles de la vie quotidienne, et dans le zèle que les gens manifestent pour l’apprendre afin de le réciter correctement en arabe… »

Le Coran comme écriture contestée

Un texte qui possède du pouvoir entraîne une concurrence acharnée chez les groupes capables de tout pour gagner le droit de le posséder et de l’interpréter. Traditionalisme et modernisme finissent toujours par s’ affronter. Mais des islamistes se revendiquent aussi du progressisme.

« La pensée religieuse contemporaine a été largement façonnée par les savants traditionnels. Formés dans les matières traditionnelles telles qu’elles sont supposées s’être développées à partir du Prophète Muhammad au cours des siècles médiévaux, ces érudits sont appelés ‘ulamâ ou savants. Mais uniquement au sens où ils sont porteurs de cette tradition. Peu peuvent cependant prétendre posséder une quelconque forme de compréhension approfondie du Coran, ni ne sont engagés dans une étude systématique et continue du texte. » Dans le doute (dalâl, bâtil), l’exégèse s’ appuie sur l’oeuvre d’un commentateur orthodoxe classique. Le Coran s’ est par conséquent retrouvé à une distance respectueuse, qui le rend impossible à approcher de façon cognitive, même par les diplômés de ces institutions. Leur recrutement se faisant sur des élèves à potentiel moins élevé que chez ceux qui passent par les écoles laïques, on peut être étonné des quelques génies qui en sont sortis.

« Coupés de leur environnement pendant leur formation, ils ignorent les problèmes contemporains. Dans les sociétés qui accordent une grande valeur à l’érudition et à la compétence intellectuelle tout en ignorant le pouvoir de l’oralité, il est difficile d’imaginer que trois années passées à mémoriser un livre sans rien comprendre à son contenu puisse catapulter quelqu’un vers le leadership socio-religieux. »

« Beaucoup de musulmans formés à l’occidentale, et qui cherchent des réponses contemporaines et religieusement fondées aux problèmes qu’affronte une société injuste, ressentent que le ‘ulamâ traditionnel ne peut être d’aucune utilité pour leur investigation.

À travers le monde musulman, les liens émotionnels et spirituels que de nombreux jeunes salariés et intellectuels entretiennent avec l’islam les poussent à se tourner ailleurs pour obtenir des réponses qui étayent leur engagement religieux et nourrissent leur vie spirituelle.

Selon un entretien avec Daud Mall (fondateur de l’Arabic Study Circle) du 12 janvier 1990, Mall dit :
《Quant aux clercs, ils étaient embourbés dans la tradition et produisaient un type de musulman replié sur lui. Le groupe étudia le Coran dans le cadre de la langue arabe et d’un engagement dans l’islam des Lumières. Il chercha à promouvoir l’étude de l’islam pour faire de l’arabe la lingua franca des musulmans d’Afrique du Sud, et du Coran un message vivant, significatif et dynamique dans tout foyer musulman de la République d’Afrique du Sud.》

Les oulémas, craignant de perdre leur pouvoir, mirent en garde contre ces étudiants profanes qui 《allaient se perdre.》L’ASC répondit que c’était précisément parce qu’ils étaient perdus qu’ils voulaient accéder au Coran, en se sentant mis en présence 《de nouveaux horizons et de perspectives nouvelles》. Les étudiants se trouvaient 《fortifiés dans leur perception intellectuelles et dans leur vie spirituelle.》

L’Arabic Study Circle représentait en fait le libéralisme islamique et se concentrait sur la pensée et l’action individuelles. Il a montré la voie pour comprendre le Coran à la lumière des conditions socio-religieuses dominantes. Le modernisme a poursuivi sa route avec le Muslim Youth Movement fondé en 1970… »

« Le Muslim Youth Movement (MYM) a développé le modernisme en interagissant avec les mouvements islamiques tels que Jamati Islami (Pakistan), les Frères musulmans (Egypte) et la Muslim Student Association (USA). Ils s’ attachèrent à étudier des traductions du Coran et aborder ce que Sugirtharaja appelle l’《exégèse communautaire》. Leurs réflexions sur le Coran étaient complétées de lectures en groupe d’oeuvres d’autres figures éminentes du mouvement islamique (Hassan al-Bannâ, Sayyid Qutb et Abu l-‘Alâ Mawdûdi). »

Suite aux troubles qui ont eu lieu dans les années 70 en Afrique du Sud, « la prise de conscience accrue des injustices de la société d’apartheid qui en est résulté a conduit de nombreux jeunes musulmans à rechercher des réponses nouvelles aux défis de la vie dans une société divisée. Trois idées maîtresses permirent au MYM de lutter contre l’apartheid :
– l’islam comme religion et comme puissance temporelle,
– la continuité du jihad,
– le Coran comme base exhaustive pour la guidance personnelle et socio-économique quotidienne.

La période qui a immédiatement suivi les soulèvements de juin 76 contre l’apartheid dans l’éducation a vu émerger un modèle bien défini, qui trouvait un sens à leur action politique, tout en contournant le clergé.

« À l’érudit comme au soufi, à la femme au foyer qui veut préparer en abondance pour nourrir une bouche supplémentaire, comme à l’enfant terrifié face au chien qui approche, au modernisme libéral comme au révolutionnaire radical, au clerc traditionaliste et en retrait comme au membre d’une tribu afghane armé d’une kalachnikov, le Coran fournit une signification. L’islam est une ceinture de sécurité coranique. »

 

CORAN, MODE D’EMPLOI (2)

Posted in Religions, Textes rapportés with tags , , , , , , on 14 août 2014 by alzaz

Préface (Extrait)

« L’approche originale de Farid Esack se manifeste dès son introduction. Alors que d’ordinaire le Coran est présenté à partir de l’histoire de sa 《descente》 telle qu’elle est transmise depuis des siècles par la tradition apologétique musulmane, il commence par mettre en valeur ce que représente pour les musulmans d’aujourd’hui ce texte vivant qui 《possède une personnalité quasi humaine》. Car un texte ne se révèle néanmoins vivant qu’à partir du moment où des lecteurs et des auditeurs s’ en saisissent. » Comme le dit Abdennour Bidar, il y a au moins autant de lectures du Coran qu’il y a de lecteurs. L’uniformité et la répétition sont contraires à la vivance du texte.

INTRODUCTION

1er niveau

« Le premier niveau d’approche du Coran peut être comparé à celui d’un amoureux sans esprit critique vis-à-vis de sa bien aimée. Il voit tout en elle. N’est-elle pas

une clarification de toutes choses (C.16:89),
un remède pour tous [les maux] qu’on peut trouver au fond des coeur ? (C.10:57)

Elle est d’ascendance noble, engendrée par delà le monde de la chair et du sang, et née dans la

Mère des cités (C.42:7).

2ème niveau

« Le deuxième niveau d’approche du Coran est celui de l’amoureux érudit. Il veut montrer au monde pourquoi sa bien-aimée est si sublime. Il se lamente sur l’incapacité des autres à reconnaître ce que sont la beauté de sa bien-aimée, l’harmonie de sa conformation et sa sagesse, qui dépassent tout ce qu’on peut imaginer et qui inspirent le respect.

Les érudits sont, entre autres :
Abû l-‘Ala Mawdûdi
Amin Ahsan Islahi
Husayn Tabâtabâ’i
Muhammad Asad
‘A isha ‘Abd al-Rahmân
Muhammad Husayn al-Dhahabî
Muhammad ‘Abd al-‘Azîm al-Zarqani
Abû al-Qâsim al-Khu’i.

3ème niveau

« Le troisième plan de lecture est celui de l’amoureux doué du sens critique.
Sur la question de savoir si le Coran est la parole de Dieu, sa réponse pourrait être : 《Oui, mais cela dépend de ce que l’on entend par « parole de Dieu ».》

Parmi ces amoureux l’on peut citer Fazlur Rahman, Mohammed Arkoun, Abû Zayd et Fuat Sezgin.

4ème niveau

Et maintenant le plan d’approche passe à « l’ami de l’amoureux ». Un intéressé par la relation qu’il a avec l’amoureux et sa bien-aimée.

Celui de l’amoureux doués d’un sens critique et celui-ci sont proches. Il s’ agit en général de non-musulmans qui passent une bonne partie de leur vie à l’étude du Coran et/ou de l’islam. On compte parmi eux :

Wilfred Cantwell Smith,
Montgomery Wyatt,
William Graham et
Kenneth Cragg.

5ème niveau

Le « voyeur », lui, est un pur observateur. Il porte un regard critique et historique sur le texte et sur la religion. Il n’est pas intéressé. Il se veut rationnel, cartésien et analytique. Parfois carrément révisionnistes. citons :

Patricia Crone,
Michael Cook,
John Wansbrough,
Andrew Rippin,
Christoph Luxenborg.

« Ces chercheurs « objectifs » prétendent n’avoir, dans leur approche du Coran, aucune motivation de nature confessionnelle, ni aucune arrière-pensée autre que celle d’analyser le corpus dans l’intérêt de l’érudition. »

6ème niveau

Le dernier plan d’approche de la lecture du Coran est celui que prend le polémiste. Le polémiste a sa propre bien-aimée. Biblique ou sécularisée. Il peut se revendiquer du gnosticisme ou de l’athéisme. Il ne supporte pas que la bien-aimée de l’autre soit plus qu’humaine. D’essence divine. Il veut ramener l’aimée divine au rend de sa propre aimée : simplement humaine et terrestre. De l’ici-bas. Il ira jusqu’à défigurer cette autre pour faire paraître plus belle la sienne.
Jusqu’à accuser l’amoureux de prérogatives religieuses. « Le Coran ne demande-t-il pas de tuer ?, avancent-ils. C’est la bien-aimée qui le lui chuchote. Perfide n’est-elle pas ? » Il faut donc démasquer la bien-aimée, la remettre à sa place.

« Les pamphlets, les tracts et Internet sont les supports d’expression des polémistes. » Ils n’apportent rien au moulin qui puisse le rendre plus efficace.

Pour finir, Farid Esack ne dit pas que son travail avant tout descriptif est désintéressée : « je suis un musulman à l’esprit critique et progressiste, qui étudie le Coran et qui respecte tout effort de recherche sérieuse. « 

Il ne promeut pas une position particulière.

intro

POUR CLARIFIER QUELQUES TERMES.

« Dans l’islam, comme dans toute autre religion, la doctrine s’est développée sur une longue période, et l’un des mots à utiliser avec précaution dans tout travail de recherche critique, pour définir l’opinion de la majorité des érudits musulmans sur un sujet particulier, est « orthodoxie ».
Ce terme suggère qu’il y a une croyance fixée, déterminée par un corps de savants universellement reconnus, que ceux qui sont en désaccord avec elle ou avec des points de détail sont des « hérétiques » et que cette croyance représente l’opinion de la majorité, voire de tous les musulmans.
Ce mot en lui-même est étranger à la tradition savante islamique, où l’on ne trouve que les termes ‘qawl al-salaf al-salih’ (l’opinion des prédécesseurs pieux) ou ‘jamhûr’ (le peuple). »
Pas d’Église en islam, pas de clergé. Une oumma soumise à cette « opinion majoritaire, traditionnelle ou progressiste », populaire ou rurale, non scripturaire ou ésotérique. Il n’y a pas de véritable courant dominant.

L’islam est pluriel et divers.

LES RELIGIONS ET LA PHILOSOPHIE #2

Posted in Petites histoires de philosophie, Religions with tags , , , , , on 10 juin 2010 by alzaz

SUITE de Les religions et la philosophie #1 

Maimonide (1138-1204)

Contemporain d’Averroès, Maimonide (Moshe ben Maimoun) est né également à Cordoue. Juif, il devra fuir l’Espagne pour le Maroc puis pour l’Egypte afin de préserver sa vie et l’exercice libre de sa religion, menacés par l’intolérance des Almohades (tribus berbères du Sud algérien), et de pouvoir continuer à exercer son métier de médecin.

Le XIIème siècle est celui de l’étude approfondie de la philosophie grecque retrouvée, avec Aristote en tête de proue. D’Aristote, on retient qu’il faut user de sa raison si l’on veut comprendre le monde, dans le but de moins souffrir, mieux, avec le bonheur comme seul objectif. Si le prosélytisme n’est pas de rigueur chez les croyants du judaïsme, les textes ne sont même pas divulgués librement, il devient alors difficile d’ouvrir le débat philosophique sur la composition de la Tora ou du Talmud et de penser leur cohérence. Comment croire si l’on ne peut réfléchir et comment peut-on réfléchir si l’on ne croit ? Du judaïsme, peu de philosophes médiévaux sortiront.

Maimonide était rabbin, exerçait une grande influence sur ses contemporains et penseurs juifs, et s’était engagé à lutter contre toute superstition et tout délire mystique, habituels à cette époque. User de sa raison pour aller à Dieu peut avoir des conséquences bonnes comme mauvaises. Si la raison défaille, on aboutit à l’apocalypse, car vouloir faire correspondre la Parole donnée et les faits réels, le spirituel et le temporel, on applique une justice exterminatrice, jusqu’au-boutiste quand on voudrait éradiquer le mal sur terre. Bien comprise, la religion est utile individuellement comme collectivement (les juifs attachent beaucoup d’importance à la multitude), personnellement comme communément ; la raison permet alors de cheminer, avec la vérité et sa fille, la justice, pour compagnes dans la Vie éternelle (différente de la vie-mort biologique) et en Dieu. Rien n’empêche le mariage religion-raison. Il est temps, si je me réfère à Maimonide, de cesser de lier Dieu à nos concepts d’humains, de Le mêler à nos histoires de pauvres petits granulats cosmiques. Dieu mérite mieux que nos superstitions sensées nous tourner vers Lui. Connaître Dieu, c’est connaître la gouvernance du monde, c’est savoir où commence et où s’arrêtent nos libertés ; ce n’est que par les actions qu’on s’en approche ou bien qu’on s’en éloigne. Maimonide rejoint Averroès sur le plan des allégories scripturaires, des images utilisée pour que le profane en profite un peu, lui aussi pense que la lettre nous égare alors que l’esprit peut nous éclairer.

Maimonide s’est plongé dans la problématique de l’existence de Dieu en émettant deux hypothèses : ou bien le monde est créé, ou bien il est éternel et a toujours été. Dans le premier cas, on admettra sans problème qu’il y a un créateur puisque toute chose engendrée l’est par une cause. On peut évidemment chercher à remonter à la cause première, mais c’est un autre problème. Dans le deuxième cas, si le monde est éternel et qu’on a la preuve que les corps matériels sont corruptibles et éphémères, alors, c’est qu’il existe quelque chose qui n’est pas altérable et qui sera toujours, après que tous les corps matériels ne seront plus. Cet être est forcément sans cause, immuable et éternel… dans tous les cas, Dieu existe bien !

Il faut que tu saches qu’en croyant à la corporéité ou en attribuant à Dieu une des conditions du corps, tu le rends jaloux, tu l’irrites, tu allumes le feu de sa colère, tu es adversaire, ennemi hostile. 

Saint-Thomas d’Aquin (1225-1274)

Comme le XIIème, le XIIIème siècle sera aristotélicien. Thomas d’Aquin sera disciple du philosophe grec, comprenant assez tôt que ce système rationnel conduit à bien des vérités. Mais comment aborder une philosophie qui ne veut pas qu’on croie et conserver sa foi ? Peut-on raisonner et croire en même temps ? Faut-il renier des vérités révélées et non démontrables qui touchent pourtant au plus profond de l’être ? Les vérités d’Aristote sont-elles suffisantes ? Ce sont ces questions qui tarabustent le philosophe médiéval, le poussant à énoncer ses cinq preuves de l’existence de Dieu :

Dieu, premier moteur immobile : dans ce monde, nul corps matériel n’est au repos ; tout se meut, tout est en perpétuel mouvement. Or, pour que les choses soient en mouvement, c’est qu’une force motrice les y a mises. Si l’on remonte, de force en force de la force, à la force première, au premier moteur, il faut bien admettre qu’il ne se meut pas. Il s’agit là, de Dieu, premier moteur non mû.

Dieu est la cause efficiente première : Tout évènement se produisant dans la nature est l’effet d’une cause. En remontant à la cause première de toutes les causes, alors, cette ultime cause, non causée, c’est Dieu -sauf à penser qu’on peut remonter comme ça à l’infini… mais c’est illogique, il faudrait encore une transcendance pour l’expliquer. S’il n’y avait pas de cause première dépourvue de cause, rien ne serait, le monde n’existerait pas.

Dieu est nécessaire en soi, c’est la première nécessité : les choses naissent et meurent, existent et n’existe pas. Or, si tout est de même nature, il n’y aurait plus rien depuis longtemps. Et ce qui n’est pas, doit bien avoir un commencement, ce qui est impossible s’il n’y a pas quelque chose qui est auparavant, et qui en est la raison. Cette chose, non soumise aux lois de l’entropie, est immuable et, de plus, ne peut être une chose. S’il n’y avait rien à un moment donné, il est impossible que rien ne commençât. Or, il y a quelque chose et pas rien, nous en sommes les témoins vivants. Les choses événementielles ne sont pas seulement possibles, il y a du nécessaire dans les choses, bien qu’elles ne possèdent pas en elles la raison de leur nécessité. Si l’on procède comme plus haut, en remontant de nécessité en raison de nécessité, il faut admettre que, contrairement aux choses, il existe quelque chose ayant en lui-même le fondement de sa nécessité, [qui ne prend] pas ailleurs la cause de sa nécessité, mais fournissant leur cause de nécessité aux autres nécessaires.

Dieu est le modèle parfait : le quatrième énoncé tire beaucoup de Platon et d’Aristote ; de Platon, les Idées-formes, parfaites, éternelles et immuables (le Beau, le Vrai, l’Amour, la Justice…) ; d’Aristote les extrêmes, les milieux et les degrés dans les qualités observables des choses. Certains sont à moindres degrés de perfection que les autres, mais jamais le maximum n’est atteint, puisque les choses sont périssables. Parce qu’existe cette échelle des degrés, qui nous situe dans le plus ou moins beau, le plus ou moins vrai… il faut admettre qu’il y a donc quelque chose qui est pour tous les êtres, cause d’être, de bonté et de toute perfection. C’est ce que nous disons Dieu.

Dieu est le guide intelligent de toutes choses : les choses de la nature obéissent à des lois. Toutes n’ont pas l’intelligence d’aller vers leur fin par elles-mêmes. Il faut ordre, une ordination, qui vient de l’extérieur. Les êtres doués d’intelligence, comme l’homme, ne décident pas de naître par eux-mêmes et ainsi de suite en remontant en arrière. L’ordre du monde (l’œil ordonné à la vue, le prédateur à la prédation…) semble vouloir (non par hasard) que chaque chose atteigne son but le meilleur. Si une chose ne dispose pas d’intelligence, il faut bien admettre qu’elle est subordonnée à une intelligence extérieure et supérieure. En remontant en amont d’intelligence ordinatrice en ordinatrice intelligence supérieure, Il y a donc quelque être intelligent, par lequel toutes choses naturelles sont orientées vers leur fin et cet être, nous le disons Dieu.

Il faut faire le bien et éviter le mal. Le but le plus élevé de l’homme est le bonheur.

 

Kant (1724-1804)

Quasiment huit siècles après saint-Anselme -puis Descartes qui aura ajouté Dieu possède toutes les perfections ; or l’existence est une perfection, donc Dieu existe, Kant reprendra l’assertion de l’évêque pour la critiquer : Anselme ne fait que déduire l’existence de Dieu à partir de son seul concept. Or, 100 € possibles ont strictement la même valeur que 100 € réels. Le fait que les réels le soient, n’ajoute rien à leur concept ; l’existence d’une chose n’a rien à voir avec la représentation qu’on en a, elle n’ajoute aucune propriété nouvelle au concept de 100 €. Dire que Dieu existe n’ajoute donc rien au concept qu’on se fait de Dieu, on tourne en rond. Comme si on pouvait retrancher ou ajouter une propriété au concept du carré (voir C’EST QUOI L’IDEAL), celui-ci est invariable. L’existence n’est pas quelque chose qu’on ajoute ou qu’on retranche ainsi en en faisant un prédicat au concept, elle n’est pas une grandeur, pas plus que la notion de perfection ne l’est. On peut simplement dire qu’en vérité l’idée de Dieu existe bel et bien. Mais personne ne peut prouver ni son existence ni sa non-existence, tout est question de foi.

Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous sommes. L’Être suprême est tout aussi indémontrable qu’irréfutable. Obéir au devoir, c’est la liberté elle-même.

LES RELIGIONS ET LA PHILOSOPHIE #1

Posted in Petites histoires de philosophie, Religions with tags , , , , , on 15 mai 2010 by alzaz

Dieu existe-il ? A-t-il créé le monde ? Peut-on le prouver ? Ces questions qui en rongent plus d’un débordent le cadre de la croyance, elles ont torturé maints philosophes du judaïsme, du christianisme et de l’islam ; des croyants, donc. Le dilemme croire ou comprendre s’est toujours posé à l’homme raisonnable. Croire à l’improbable, c’est prendre (accepter) de manière passive ce qui est un mystère (l’incompris), alors que comprendre (prendre en mettant avec soi) va de l’ordre du vouloir et de la participation-action ; la raison est impliquée. Or, il y a des chances pour que l’envie de concilier philosophie et lecture des Ecritures saintes (Tora, Nouveau Testament et Coran) nous entraîne dans d’indépassables contradictions.

Il existe trois grandes religions dans le monde : le christianisme, l’islam et l’hindouisme. Ignorant tout de la dernière, je n’en parlerai pas. De toute façon, nous n’en sommes pas imprégnés suffisamment pour que cela influe dans nos vies. En revanche, je pourrais aborder le monothéisme abrahamique en commençant logiquement par le judaïsme ; suivraient alors le christianisme et l’islam. Cependant, libre de mon choix, ce sont les naissances des penseurs et croyants ayant posé leur pierre à l’édifice du savoir -je me limite aux plus célèbres- qui primeront dans l’ordre du texte. Pour vous simplifier la tâche, je mets du bleu pour les penseurs du judaïsme, du orange pour le christianisme et du vert pour l’islam. Entre parenthèses, les années de naissance et de décès.

 

Saint-Augustin (354-430)

Si les philosophes n’ont pas toujours eu une vie exemplaire -je pense à Diogène, Augustin fut un gros pécheur avant d’être placé au rang des saints. C’est grâce à son expérience de jeune bringueur, constamment attiré par les plaisirs charnels et jamais satisfait dans ses désirs immédiats de les assouvir, qu’il trouva un jour son inspiration spirituelle dans les Epîtres de saint-Paul. Je précise d’Augustin qu’il était numide -honneur donc à l’Algérie- et qu’il fait partie des derniers philosophes de l’Antiquité.

Dans ses Confessions, Augustin décrit son engouement pour le sexe opposé et décortique les processus qui l’ont conduit à cette situation. Il reconnaît avoir aimé l’amour sans avoir jamais aimé personne. Se posait alors le problème de la fin et des moyens : l’amour, en soi, n’est rien s’il ne va pas à quelqu’un. Prendre le moyen pour le but est une ineptie, un véritable non sens qui mène à l’inversion des valeurs, ainsi qu’on le fait aujourd’hui avec l’argent, les choses et les personnes ; c’est confondre l’amour et l’objet de l’amour. Car il est certain que l’amoureux aime l’état dans lequel il se trouve, ce qui n’implique pas forcément qu’il aime la personne qu’il dit aimer.

Notre jugement se plie à nos sens. Nous agissons comme si la quantité des plaisirs primait sur leur qualité. Nous partons donc dans tous les sens, nous dispersons nos êtres puis nous les perdons dans l’insatisfaction de plaisirs inassouvis. Nous quantifions le bonheur sans être jamais heureux tout à fait. Ce qui sauve Augustin de cette vie qu’il juge dégradante, c’est l’acceptation que les êtres vivants possèdent une essence, profonde. Peu facile à admettre pour un ancien jouisseur matérialiste. Ce focaliser sur cette nature éthérique permit à Augustin de se retrouver, de se rassembler et de ne plus se perdre. L’essence de l’être serait une unité stable, incorruptible et éternelle, une hypostase selon la philosophie grecque. Le reste est éphémère et changeant, et finira de sa belle mort, un jour. Pour Augustin, l’essence de l’être est Dieu, que tous les humains partagent dans leur nature profonde et cachée ; Dieu est plus intérieur à moi-même que moi-même, dit-il pour expliquer comment il est préférable de se détacher des choses vaines de ce monde.

Crois et tu comprendras ; la foi précède, l’intelligence suit. 

 

Saint-Anselme (1033-1109)

La question de l’existence de Dieu restait à prouver et Anselme, un évêque italien, va en proposer une démonstration qui fera autorité durant sept siècles.

Que dit la Tora de Dieu ? Qu’il est le plus grand, c’est à dire que rien de plus grand ne peut être pensé. Si c’est le cas, alors ce plus grand est Dieu. Allahou akbar le rappelle et il est faux de le traduire par Dieu est grand (kebîr). Bien. Pour Anselme, l’athée est insensé puisqu’il nie quelque chose qui peut être pensé. Si on le pense, c’est qu’il existe, se dit Anselme. Comment un être qui aurait le maximum de grandeur ne pourrait-il être pensé ? or, si on peut le penser, c’est bien qu’il existe, nom de d’là. La preuve, c’est que le négateur d’une chose, est bien obligé de penser la chose pour la nier. S’il la pense, c’est qu’elle existe… Il faut pouvoir concevoir l’existence de Dieu si on veut la nier. En pensant Dieu, l’incroyant prouve qu’il croit ! C’est du saint-Anselme, qui rajoutera : la non-existence de quelque chose de tel que rien de plus grand ne peut être pensé n’est pas pensable. Est-ce parce qu’une chose est possible (pensée) qu’elle existe forcément ?

Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre. 

 

Averroès (1126-1198)

Philosophe berbère et musulman (‘abû al-Walîd Muhammad ibn Ahmad ibn Ruchd) né à Cordoue, il sera, après avoir été reconnu, considéré comme hérétique pour les idées qu’il défendait et finalement exilé ; il s’opposait aux théologiens de l’époque qu’il accusait d’être à l’origine de guerres, de conflits et de haines, en s’accrochant à leurs dogmes de manière aveugle.

Dans de très nombreux versets, le Coran s’adresse à ceux qu’il doit fidéliser en commençant par Ô, vous qui êtes doués d’intelligence… ; c’est pourquoi il a été facile, aux musulmans des premiers temps, de faire usage du logos, tel qu’ils le découvraient dans la philosophie grecque d’Aristote, égarée par l’Occident par ailleurs. Le syllogisme d’Aristote sera considéré par Averroès comme le moyen le plus parfait pour apporter la preuve de l’existence de l’être le plus parfait. Or, la preuve n’est apportée que par la connaissance des choses. Au XIIème siècle, le Coran est pris à la lettre, et les théologiens ne disposent d’aucun sens critique à cet égard, car usant de dialectique préformée voire de sophistique bien mal élucubrée.

Pour Averroès, le Coran se présente comme un texte programmatique de la connaissance ; il s’adresse à la réflexion, ce serait commettre une erreur que de croire qu’il doit prendre aux tripes. La connaissance de Dieu est intellectuelle mais simple, le reste, obscur, est superstition ; quiconque le veut peut comprendre la Parole donnée, en saisir l’esprit. Pour cela il faut apprendre à cheminer dans la métaphore. Ainsi, quand les théologiens décrivent la création comme une volonté de Dieu, Averroès leur répond que Dieu n’est pas un homme, que sa volonté de faire exister le monde n’implique pas que celui-ci ait été créé ; au contraire, Averroès montera que l’Univers a peut-être toujours existé (non créé), qu’il pourrait tout aussi bien être éternel et incorruptible et, qu’avec Dieu, où tout se situe dans la métaphore et se lie par l’esprit, il faut s’attendre à tout, même à du n’importe naouak.

Les preuves de l’existence du créateur se réduisent à deux genres : la preuve tirée de la providence et la preuve tirée de la création.

 

L’ARCHE DE NOE ET LA SCIENCE

Posted in Epistémologie, Religions with tags , , , , , , , on 15 mai 2009 by alzaz

arche-de-noe-2L’arche de Noé, après des siècles et des siècles de christianisme, est devenue un objet culturel qui semblait aller de soi il y a encore peu même dans le milieu scientifique ; nombre de géologues et de biologistes partaient encore au XXème siècle à l’aventure sur les traces génésiques de l’humanité. Pour le croyant, Dieu, voyant la méchanceté des hommes, avait décidé de les noyer. Noé, homme juste et intègre, avait trouvé grâce à ses yeux et reçu le plan à suivre.
D’après la Genèse : « L’Eternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur terre et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal.
Et l’Eternel dit : j’exterminerai de la face de la terre l’homme que j’ai crée, depuis l’homme jusqu’au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. Mais Noë trouva grâce aux yeux de l’Eternel… »
« Alors Dieu dit à Noë : la Terre est remplie de violence. Fais-toi une arche de bois de cyprès. Tu disposeras cette arche en cellules et tu l’enduiras de poix en dehors et en dedans.
Elle devra avoir 150 m de long, 25 m de large et 15 m de haut, tu feras à l’arche une fenêtre, que tu réduiras à 50 cm de haut, tu établiras une porte sur le côté de l’arche et tu construiras un étage inférieur, un second et un troisième… »
« Dieu se souvint de Noë et Dieu fit passer un vent sur la Terre et les eaux se retirèrent. Au bout de 40 jours, Noë ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche, il lâcha le corbeau puis la colombe pour voir si les eaux avaient diminué sur la Terre. Noë ôta la couverture de l’Arche ; il regarda et ouï, la surface de la Terre avait séché. Alors Dieu parla à Noë en disant : « Sors de l’arche, toi et ta femme, tes fils et tes belles-filles. Fais sortir avec toi, tous les animaux de toute chair qui sont avec toi : qu’ils se répandent sur la Terre et qu’ils soient féconds et multipliez sur la Terre.
Les fils de Noë étaient Sem, Cham et Japhet. C’est leur postérité qui peupla toute la Terre. »

Après l’holocauste qu’il offrit à Dieu, celui-ci promit de ne plus jamais nous détruire par les eaux. Voilà l’histoire rabâchée oralement, diffusée par l’écriture dès Gutenberg mais aussi largement utilisée dans l’iconographie.

delugeA la lecture du texte peuvent surgir mille questions. La première qui se posait au scientifique abordant le sujet sous l’angle de la météorologie et de la géologie portait sur l’universalité du déluge. Le reste suivait. Y avait-il des saisons à cette époque ? Quelle est la date du déluge ? Toute la terre a-t-elle été inondée ? Et d’où venait l’énorme quantité d’eau capable de recouvrir les plus hautes montagnes ? Y avait-il des montagnes ? Ces eaux venaient-elles des abysses souterraines ? ou bien du firmament ? Est-ce pur miracle ou bien la cause est-elle simplement tectonique (Ensemble des mouvements, des déformations de l’écorce terrestre ayant affecté des terrains géologiques postérieurement à leur formation) ? Et où est passée toute l’eau ? Les spéculations allaient bon train qui dérangeaient les dogmes de l’Eglise imposant ses visions, mais c’est de questionnements critiques de ce genre que naîtront sans doute les sciences de la terre.

lyellVers 1830, Lyell fait paraître son « Principes de géologie » (véritable acte de naissance de la géologie moderne). Le déluge est sans cesse évoqué dans le premier chapitre ainsi que les spéculations de l’époque. Sa théorie fournit les thèmes majeurs à la spéculation théologico-philosophico-scientifique qui conduisit à la démytisation progressive du récit biblique. Il ne va pas sans dire que cette libido sciendi ou désir démesuré de savoir ne plaisait pas aux autorités éclésiastiques et ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle que la critique scientifique atteindra son développement complet, l’institution scientifique ayant acquis du poids et une certaine autonomie. Le conflit science/religion, né quatre siècles auparavant, prit alors une tournure socio-culturelle précise qui scindait le pays en deux camps dont beaucoup étaient ou sont chrétiens avant tout. Ce long processus de rationalisation s’est déroulé à l’intérieur de la pensée chrétienne. C’est parce qu’on voulait une explication rationnelle du déluge dans le cadre d’une exégèse physico-théologique, que se sont développées les théories scintifiques qui se retournèrent plus tard contre la religion.

fossiles-coquillagesLes hérétiques, ou mauvais chrétiens, nous ont en fait ouvert les voies de ce processus de rationalisation. Contrairement à ceux qui y voit un miracle de Dieu, les rationalistes pensaient que ce dernier opérait par des causes secondes et qu’on pouvait expliquer le déluge à l’aide des seules lois naturelles. La religion était à la fois un stimulant et un obstacle. A vouloir s’opposer systémétiquement aux dogmes de la bible (Quirini) ou bien faire coincider la Génèse et la réalité du terrain (Woodward), les premiers géologues débouchaient sur des impasses. On pensait par exemple que les fossiles retrouvés en montagne étaient la preuve irréfutable du déluge. Or, l’on sait maintenant qu’ils sont antérieurs à la formation de la montagne (orogénèse). D’autres théories se transformaient en chimères et l’imagination zoologique n’en était pas moins stimulée.

arche-de-noeDu jour où l’on commença à connaître et à classer le vivant, un autre problème majeur se posa : comment faire entrer toutes les espèces dans l’arche puisqu’elles n’auraient survécu que grâce à elle. L’arche devait être forcément immense, titanesque pour accueillir des couples. Plus on découvrait d’espèces, moins il devenait possible de croire à une telle histoire. Même en excluant les poissons et les hybrides faits par croisement contre-nature (mulet par exemple) ou en embarquant par genre plutôt que par espèce. Mais si l’eau du déluge était salée, les poissons d’eau douce durent en mourir et vice-versa. A moins qu’il n’y ait eu moins d’espèces aux temps anté-déluviens. On croyait aussi à la génération spontanée des insectes qui n’avaient donc pas besoin d’arche. Mais Pasteur…

paresseuxAu retrait des eaux, l’arche s’est retrouvée proche du mont Ararat (Asie mineure). La découverte de l’endémisme géographique a rajouté de la complexité au problème. Comment les animaux amérindiens ont-ils bien pu se rendre si loin à un endroit séparé par un océan. Comment a fait l’aï, ou paresseux, pour se retrouver en Amérique du sud ? lui qui est si lent. Et pourquoi n’y a t-il qu’en Australie qu’on croise des kangourous ? Plus la science et le mode de déplacement nous ouvraient au monde, plus les questions affluaient et moins nous croyions au mythe de Noé.

ivresse-de-noeLes interrogations provoquées par l’arche évoluaient avec la technique. De quel matériaux était fait ce bateau ? Selon quel plan ? Comment s’organisait la vie à bord ? Copulait-on ? Si oui, où trouver la place pour les nouveaux-nés ? Comment a-t-on pu nourrir autant d’animaux pendant quarante jours ? Peut-être en les donnant à manger aux carnivores. Les païens avaient aussi leur légende d’un déluge, notamment les amérindiens. L’universalité de l’événement une fois de plus démontrée ? Rien ne prouvait que le déluge des uns et celui des autres étaient contemporains. Puis, à la découverte de tablettes de terre cuite assyriennes, il fallu admettre que le récit biblique n’était qu’une adaptation de mythes et de légendes antérieures, souvent d’origine chaldéenne. Les défenseurs de la Bible n’en démordaient pas et ont même essayé de faire croire, à partir d’une étrange inscription hébraïque, que Noé s’était installé en Autriche après le déluge ! Les germains descendants des hébreux. En tout cas, la culture du XIXème siècle sera, vers la fin, très influencée par ce mythe ; peintres, poètes et dramaturges s’en emparent (L’ivresse de Noé, l’irrévérence de son fils Cham), mentionnant au passage de sombres histoires d’inceste et de castration.

thuillerQu’en est-il aujourd’hui ? La Bible ne semble plus vouée à nous apporter la connaissance mais délivre un message spirituel. Son problème est le salut des âmes. Il ne sert donc à rien d’opposer le discours scientifique et la parole de Dieu. D’autant plus que l’Eglise s’est emparée de la science, du logos ; nombre de prêtres sont des chercheurs. Si la Bible a pu prétendre dire la vérité dans tous les domaines, ce fondamentalisme a décliné jusqu’à être mis en veilleuse. En 1899, le « dictionnaire de la Bible » concède et envisage trois possibilités : 1) L’universalité du déluge a été absolue et géographique, 2) Elle a été relative et limitée au terres habitées, 3) Elle a été restreinte à une partie de l’humanité seulement. Notons qu’universalité restreinte est un oxymore. Le recul de l’Eglise est encore plus marqué dans le « Dictionnaire apologétique de la foi catholique » de 1925. L’universalité est donnée comme seulement relative. Le coeur n’y est plus et ils sont de moins en moins nombreux ceux qui croient aux miracles. Pierre Thuiller terminera cet article en écrivant « de Tertullien aux temps modernes, on constate une remarcable continuité dans l’histoire culturelle du déluge : la même tension s’exerce entre une attitude fidéiste et une attitude critique, entre le désir de croire et celui de comprendre. » Mais, si la science paraît avoir vaincu, il n’est pas sûr que tout le monde ait pu entériner cette transformation. Les débats pourraient à n’importe quel moment reprendre sur le nombril d’Adam.

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