La Mothe Le Vayer et la jouissance de soi-même

Personnage très discret, presque inconnu du grand public, François de La Mothe Le Vayer laisse derrière lui une œuvre intéressante pour sa fraicheur et son originalité. Comme la plupart des philosophes libertins érudits de son époque, il sera raillé et attaqué dès son décès. René Pintard, le commandeur des spécialistes du libertinage selon Michel Onfray, le faisait passer pour un athée dogmatique avançant masqué, un opportuniste volage, et le comparait à une anguille “ preste à onduler pour échapper au jugement ”. A cette époque on usait aisément de calomnies pour combattre les idées du penseur trop hors du commun ; on portait, sans que personne ne trouve à redire, des attaques dégeulasses ad hominem, à défaut d’arguments raisonnables et imparables. Peu importe aussi si les modernes, nos contemporains, n’arrivent pas à se mettre d’accord pour étiqueter l’homme ; il est tantôt un sceptique disciple de Pyrrhon, tantôt un épicurien avéré, quand il n’est pas vu comme adepte d’Anthistène ou d’Aristippe. Rien n’est évident chez le penseur. Michel Onfray utilise le bestiaire des classiques – La Mothe Le Vayer s’en est beaucoup servi en créant le sien propre – pour définir brièvement ce dernier : la seiche,  car il envoi son encre (en usant de discours assez brouillés pur ne pas être compris complètement) pour se tirer des pires situations ; le chat, car, comme lui, il avance avec grande prudence ; le boeuf, dont il imite la lenteur à réagir pour ce qui est de porter des jugements ; l’âne, car, bien qu’ignorant et ingénu, il est le plus sceptique des animaux, si l’on se réfère à l’image donnée par la bourrique de Buridan. En tous cas, La Mothe Le Vayer est loin d’être « un auteur mineur, un penseur moyen, un “ Plutarque français ” » ; M. Onfray l’inscrit comme philosophe barroque à ne surtout pas négliger, pour son érudition, malgré son fidéisme interdisant toute implication philosophique et critique dans la politique ou le discours religieux. L’avènement de l’athéisme occidental n’aura lieu qu’un siècle plus tard, lorsque l’abbé Meslier se déclarera, de façon posthume, non croyant (un comble pour un curé !) et même certain de l’inexistence de ce dieu-ci ou bien d’un autre. Mais c’est une autre histoire.

Né en août 1588, enfance passée au Mans, études de droit fort brillantes, notre gars est dès l’âge de 18 ans placé comme avocat au Parlement, substitut du procureur. Plus tard, il sera tour à tour précepteur du jeune duc d’Anjou, le futur duc d’Orléans, conseiller de Richelieu, puis de mazarin et d’Anne d’Autriche pour lesquels on peut presque parler d’amitié réciproques. Vers la quarantaine, il est admis à l’Académie française. Pour l’anecdote, c’est Racine qui héritera de son fauteuil. Marié tardivement vers 33 ans, il aura un fils qui sera abbé et qui l’aidera beaucoup dans ses travaux d’écrivain. Veuf à 67 ans, il perd son fils neuf ans plus tard, celui-ci ayant sans doute été empoisonné lors d’un mauvais traitement médicale avec une potion surchargée en antimoine… sans jeu de mot. Il se remarie à 76 ans à une jeunette de la quarantaine à peine, meurt 8 ans plus tard, en mai 1672. Son caractère le portera à fuir la foule dont il avait une profonde abjection (la sotte multitude) ; il préfèrera toute sa vie être en compagnie réduite, en cercles restreints composés de vrais lettrés, d’avant-gardistes aux claires lumières. Il écrira quelques ouvrages qui seront adressés à peu de personnes, en vérité, à ceux qui savent lire, écrire, penser (et comprendre) ; ce qui limitait très sérieusement le nombre d’adeptes possibles à sa philosophie.

Pour avoir laissé planer le doute avec certains de ses écrits jugés obscènes – dans “ De l’Antre des Nymphes ” où Homère est revisité, l’homme de la légende revient non pas vers un lieu géographique ou géologique particulier, mais vers le sexe douillet de sa tendre épouse, Pénélope – il sera couvert d’opprobre : « athée dissimulé, mécréant caché, auteur à décoder, rhéteur habile et fourbe, adepte du double langage, chrétien dans la lumière doublé d’un libertin dans l’ombre, opportuniste avec tous les grands… ». Personnage gênant pour la société, n’apportant que désordre. Mais, pour Onfray, il ne faut pas s’arrêter à ce genre de jugement, l’homme vaut bien plus que cela : il est nécessaire de tenir compte du travail intellectuel phénoménal qu’il a accompli au sein de divers groupes, dont celui de la Tétrade, une amicale académique réunissant Pierre Gassendi, Gabriel Naudé, Guy Patin… ; il est de la lignée de Montaigne (son philosophe préféré) dont il a hérité, via ses relations amicales avec Marie de Gournay, d’une partie de la bibliothèque ; il est admirateur de Pierre Charron dont il a lu le De la sagesse ; il a fréquenté Cyrano de Bergerac… tous des libertins, mais pas encore anarchistes, pas du tout athées. Chrétien, La Mothe Le Vayer l’était forcément, sceptique sans aucun doute, mais épicurien sous pas mal d’aspect, on le découvre peu à peu tout au long de l’œuvre. Accusé également de dogmatisme, voire d’homme sûr de lui-même, ne doutant de rien… il semblerait que ce fut l’inverse puisqu’il se décrit (cela est rare dans ses travaux, c’est un homme réservé et discret) ainsi : « indécis, indéterminé, instable d’esprit, sujet à la contradiction ». Cependant, il semble assez formel lorsque, toujours dans un des ses Petits Traités intitulé De l’amitié , il affirme que nul ne peut se vanter de “ vivre bien en accord avec soi-même ”, ou encore que l’amitié n’existe pas – dans son sens romain en tout cas -, car il est un franc compagnon des gens qu’il aime. Ce dont il se méfie, ce sont les excès : en certitude, en amitié, mais aussi en ce qui touche aux plaisirs. Ne faisant jamais l’apologie des orgies pantagruéliques, il ne s’adonne jamais à la diète ou au jeûne, ne pratique pas une forme d’ascèse particulière, rejette toutes privations. Il faut donner au corps ce qu’il réclame de façon justifiée et raisonnable, juste ce dont il a besoin. Peut-être une ou deux fois l’alcool sera montré sous un beau jour (dans le Banquet sceptique), mais ce sera à des fins dés-inhibitrices : on trouve parfois mieux l’inspiration en l’esprit quand il a un petit coup dans l’aile ! De même pour les modes vestimentaires, il n’affectionne pas et mettra entre elles et lui autant de distance qu’il sera capable d’en mettre avec l’argent. De la mesure, de la modération, le juste milieu.

On pourrait rétorquer que, pour un discret, il a sacrément fréquenté la cour, mais s’il fut courtisan et courtisé, c’était pour vivre au quotidien, s’alimenter et se loger pour le moins. Métier, profession… boulot alimentaire. Il a donc beaucoup rédigé à la demande, de façon tellement précise quant aux destinataires que l’ensemble de l’œuvre peut paraître bien hétérogène, peu cohérente. Faux, dit Onfray ; le philosophe, baroque ne l’oublions pas, non seulement sait aussi exprimer le fond de sa pensée autrement que dans des textes de circonstance, mais ni ne se contredit ni ne se discrédite par des propos réellement contradictoires. De la diversité certes mais une grand fidélité à soi-même, pas mal de rigueur. On n’est loin du personnage débauché décrit dans les annales. Brouillon, l’était-il ? M. Onfray préfère évoquer le cabinet de curiosité à la mode à cette époque. On y trouve de tout, des objets étranges et insolites autant que rares, venant de partout et de nulle-part – le Nouveau Monde a été découvert il y a un peu plus d’un siècle et la Terre n’est plus au centre de l’univers, qui n’en possède plus du coup, puisque dans l’infini grandeur du cosmos il n’y a pas de circonférence ultime possible…  Devant cette nouvelle manière de devoir aborder le monde, La Mothe Le Vayer est à l’aise. Il décrit un univers d’idées foisonnantes et totalement nouvelles : la vérité n’existe plus, seulement le vraisemblable, car « la vérité unique laisse place aux vérités multiples », tous les points de vue se valent, il n’y a plus de hiérarchisation possible devant le principe d’égalité ; l’ordre ancien est caduc, obsolète. La Mothe Le Vayer ne construit pas avec des lignes droites, verticales ou horizontales, plans nets, façades sobres et agencements radicaux, mais avec des forces, des énergies, des efflorescences.

La Mothe Le Vayer n’est pas un philosophe moraliste : il navigue en deçà du bien et du mal. Appliquant le principe d’économie chère au scientifique dans l’étude d’un objet (tentative de l’objectivisme), il ouvre les yeux de son esprit à l’instar des grands voyageurs du XVIIe siècle, il explore le monde en toute neutralité et, en bon sceptique qu’il est, les réponses à ses questions ne font jamais qu’en appeler de nouvelles. Pratiquant l’astronomie avec son ami Gassendi, il développe sa pensée comme un propos optique sur le monde, une considération voyeuriste de l’univers, c’est un philosophe qui agit en découvreur du nouveau monde ouvert sur la modernité. Le cosmos n’étant plus ni ordonné ni fini, encore moins hiérarchisé, il faut penser le monde différemment : le ciel se laïcise discrètement mais sûrement. Devant les différences culturelles observables entre les sociétés humaines que porte la terre, comment affirmer que les uns seraient dans le vrai quand les autres se planteraient de voie ? Protagoras le disait : l’homme est la mesure des choses, à chacun son propre jugement. Tous ont aussi bien tort et raison à la fois. Donc, même sur des sujets comme l’anthropophagie, l’omophagie, la coprophagie, la zoophilie, l’homosexualité, l’inceste, la masturbation… La Mothe Le Vayer ne situe rien sur une échelle de valeurs morales, ces dernières relevant systématiquement de l’habitude, de la coutume, de l’arbitraire, au final. Comment dès lors ne pas voir La Mothe Le Vayer se mettre en porte à faux avec la religion catholique, apostolique et romaine ? Ce qui le sauve, c’est qu’il ni n’approuve ni ne critique ; il pose des problématiques, qui n’en sont pas par ailleurs.

Chez La Mothe Le Vayer, chaque thèse appelle son antithèse, puis celle-ci l’antithèse de l’antithèse… mais on ne trouve pas de synthèse pour arrêter et fixer les choses, tout reste possible, comme en suspens. Chaque sujet peut être vu de façons différentes en fonction du point et de l’angle de vue que nous avons à un moment donné, Deleuze parlait de plis faits dans la réalité ; La Mothe Le Vayer exprimait déjà ces “ images pliées qui nous représentent des figures toutes différentes selon l’endroit d’où nous les regardons ”. La vérité n’existe pas, seul le vraisemblable est. Dire cela à son époque peut être passif de la peine de mort. C’est pourquoi La Mothe Le Vayer signe ses livres sous des pseudos : Oratius Tubero pour Quatre Dialogues faits à l’imitation des anciens, ou encore Tubertus Ocella pour l’Hexameron rustique. La Mothe est à relier à Tubero et Tubertus, le tertre, la motte ; Le Vayer (le voyeur) correspondant à Ocella, la vue. De façon à – apparemment il le fallait (Giordano Bruno et Jules César Vanini ont goûté au bûcher il y a peu) – avancer à pas feutrer, pour ne pas dire de manière dissimulée, il ira jusqu’à truquer les noms des éditeurs, le lieu de l’édition, les dates de parution de ses ouvrages… Vivre en philosophe, c’est vivre tranquille avant tout. On verra plus bas qu’il choisit l’option fidéiste pour ne pas avoir d’ennuis, rien de plus puisqu’il se moque des affaires de religion.

Pour ce qui est du texte, il faut le décrypter car tout semble codé. En fait, l’âge baroque fait son œuvre de clair-obscur, dans la peinture et les arts en général ; ombre et lumière en philosophie également en ce qui concerne les penseurs allant de Pierre Charron (XVIe siècle) à Julien de La Mettrie (XVIIIe siècle) – on oppose l’obscurité du jour à la clarté de la nuit, autrement dit, on sème discrètement le doute chez ceux qui croient détenir la vérité, riches comme pauvres. Par sagesse et acatalepsie, La Mothe Le Vayer proscrit les excès, penche pour la recherche d’un juste milieu. Si la raison devient impuissante, inutile d’insister, mieux vaut se soumettre (ou faire semblant) aux lois et aux coutumes locales, régionales et, plus généralement, à celles du pays dans lequel on se trouve. Plus intérieurement, il se donne de préférer le scepticisme enchanteur au dogmatisme gâcheur de vie, il est hédoniste au fond de lui : détester l’intranquillité, rechercher “ la jouissance de soi-même ” (De la vieillesse). Mais pour rendre plus opaque son discours tout en élargissant les horizons introspectifs, l’auteur use et abuse de citations et de proverbes, en latin, en grec, mais aussi en espagnol et en italien.  Citer les autres n’est pas une preuve d’adhésion à leurs visions des choses et ça protège de l’inquisition en vigueur ; cependant la chose est dite, se propagera, d’autant plus qu’une citation courte vaut parfois mieux que de longues phrases. Étant donné qu’à cette époque personne ou presque ne sait lire le français, seuls quelques grands lettrés sélectionnés drastiquement ont accès à son travail. Il publie rarement plus d’une quarantaine d’exemplaires de ses livres !

De Platon, il ne prend que le style “ à dialogues ”. Par contre, contrairement à Platon qui se délecte de faire intervenir un génie transcendant et des crétins pour boire sa science, La Mothe Le Vayer oppose des interlocuteurs égaux entre eux, il laisse à chacun sa chance parce que chacun vaut l’autre et vice-versa. Qui a tort qui a raison ? Difficile de le dire en lisant le dialogue car personne ne semble être complètement dans l’erreur. Style théâtral sur mode baroque, on est à l’époque de Molière et consorts. On tient un discours convaincant, mais celui-ci est bien vite controversé de manière tout aussi probante, la discussion continuant à s’entremêler jusqu’au soir. A la fin, on ne sait plus qui pense quoi et tout le monde est renvoyé dos à dos jusqu’au lendemain matin où un nouveau dialogue amusant aura lieu… Chez La Mothe Le Vayer, seuls les échanges comptent, au détriment des certitudes. Autre spécialité du moment présente chez le philosophe, l’usage d’un bestiaire à prédestination anthropomorphique. L’époque baroque vient de redécouvrir Erasme qui lui-même avait fait revivre Esope (Jean de La Fontaine n’aura plus qu’à se servir). L’illustration par l’animal caractérisé, outre l’avantage de correspondre aux caractères et aux tempéraments des hommes, vaut également comme divertissement facilitant l’absorption du texte. Humour et ironie s’y documente chez La Mothe Le Vayer : la seiche fuyant l’intranquillité et le danger grâce à un jet d’encre inoffensif ; le paon qui possède des plumes dont les couleurs varient constamment en fonction de l’incidence de la lumière ; le bœuf pour sa pesante tardivité ; l’âne comme métaphore de l’ignorance humaine certes mais surtout pour l’immense scepticisme de la bête…

Car La Mothe Le Vayer est un grand sceptique, ne cesse-t-il pas de mettre en pratique toute sa vie les méthodes pyrrhoniennes (épochè ou suspension de son jugement)  ; mais, d’un autre côté, il approuve totalement la démonstration que fait Diogène sur l’inanité des vérités énoncées : c’est aussi un cynique à bien des égards. On lui reconnaîtra aussi de forts penchants pour l’épicurisme sage. S’il s’en remets toujours au vraisemblable relatif (du temps, du lieu, de l’histoire…), c’est pour atteindre “  le plus haut degré de béatitude humaine ”, “ la parfaite tranquillité d’esprit ”, “ le vrai repos ”, “ le solide contentement ”, “ le dernier point de la félicité ”. Rien de plus épicurien. Il ne croit pas plus en Dieu que cela, il ne le nie pas non plus, c’est un chrétien sceptique. Il préconise à cet égard  de faire mine d’accepter les “ mystères de la Foi ”, la “ Grâce divine ”, le “ Don de Dieu ”, les “ vérités révélées ”, “ l’existence d’un au-delà ”… Fidéiste (croire comme son roi croit), il l’est par convenance et parce que l’athéisme n’est pas encore de rigueur. Libertin donc épicurien, il ne l’a pas forcément crié sur tous les toits. En dedans, vivre pour l’exaltation de soi-même ; en dehors, se plier aux us et coutumes du pays où l’on se trouve et accepter la religion du souverain en place. La quête de tranquillité n’est pas un luxe, on sort de plusieurs décennies de guerres civiles et de religion, la Saint-Barthélémy est encore dans les mémoires et le principe de tolérance et encore dans les papiers. Dans ce contexte de menace permanente, il est conseillé de se faire discret, de ne pas se faire remarquer ; les originaux sont châtiés. Politiquement et comme pour le fait religieux, La Mothe Le Vayer ne remet rien en cause, il fait preuve de scepticisme également, de sage prudence ; acatalepsie, épochè, aphasie, atarexie… sortez vos dictionnaires. En matière d’éthique, La Mothe Le Vayer ne croit pas à l’existence d’une morale bonne, unique et universelle, mais il suspends là aussi son jugement, par prudence et pour sa tranquillité. Mieux vaut mettre en calque son comportement avec celui des autres. Ne pas se révéler. Et de toutes façons, pourquoi à tous ces propos vouloir remplacer un faux par un autre faux ? Cela aurait-il du sens ? Rien ne sert de vouloir combattre par la raison des concepts qui échappent à la Raison. Autant donc passer pour un “ Français moyen ” !

CONCLUSION DE MICHEL ONFRAY :

De quoi accouche cette philosophie baroque ? D’une redoutable machine à déconstruire. Certes, les libertins baroques ne sont pas prêts pour conduire un cheval de Troie dans l’Eglise catholique ou les palais de la royauté. Cette machine semble trop monstrueuse aux yeux de leurs constructeurs ! Séparer la Foi et la Raison, même si cette coupure s’effectue au prix d’une humiliation de la Raison, permet de faire avancer la cohorte philosophique en direction des monastères et des châteaux. Une pensée laïque, athée, se fabrique avec des avancées de cette nature.

Que veut La Mothe Le Vayer ? Que veulent les libertins baroques ? La paix, la tranquillité, la sérénité. Publique ou privée. L’arrêt des guerres et des massacres, la disparition des violences politiques et des intolérances religieuses, la fin d’un siècle troublé et l’avènement, enfin, d’une époque heureuse. L’épochè, l’acatalepsie, l’aphasie permettent la douceur, vertu cardinale, idée de la raison du siècle.

D’aucuns demandent cette épiphanie de la joie à Epicure, certains à Sénèque, d’autres à Pyrrhon. Mme Guyon, pour sa part, s’abîme dans le quiétisme – rapproché du non-agir taoïste par Jean Grenier, spécialiste… de Sextus Empiricus ! Mais tous veulent la sérénité, la tranquillité d’esprit, la paix de l’âme et aucun n’entend payer ce difficile équilibre par une déclaration de guerre à Dieu et à la religion catholique. La machine à déconstruire des libertins baroques travaille, elle produit des effets. Dans les cénacles, parmi les groupes de philosophes, discrètement, mais sûrement, la raison s’émancipe.

Car cette manière baroque est potentiellement dangereuse dans la longue durée de l’histoire. Le fidéisme épargne la religion catholique et lui évite ainsi le danger des critiques, certes, mais en même temps, le christianisme reste dans son coin, sujet à l’oubli, laissé à l’abandon. Ce trop de respect affiché ressemble à s’y méprendre à un enterrement de première classe. Pas volontairement, mais, de fait, l’Histoire témoigne. A l’évidence, les libertins baroques ne sont pas athées, mais sans conteste la génération de l’athéisme s’y trouve.

Dans cette époque propédeutique aux orages désirés, La Mothe Le Vayer opte pour la « divine sceptique ». J’aime rappeler in fine que Pyrrhon accompagnait Alexandre dans ses campagnes en Orient. En Inde le penseur a rencontré des gymnosophistes, autant dire des yogis et autres philosophes bouddhistes, hindouistes. Dans un musée imaginaire de la philosophie, l’acatalepsie du sage grec s’exposerait à côté du visage sur lequel se lit la douceur du sourire bouddhiste auquel aspire, dans sa vie, son œuvre, sa chair, son corps et sa pensée, un certain François de La Mothe Le Vayer. Intempestive leçon de sagesse pour toute époque aux ciels menaçants…

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Une Réponse to “La Mothe Le Vayer et la jouissance de soi-même”

  1. Lucien Grisoni a fait sa thèse sur cet auteur !

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