II-1 – La communion des saints hérétiques

Par définition, les hérétiques ne peuvent être des saints, puisque seul le Vatican aurait les privilèges de reconnaître, de dénoncer l’hérésie et de canoniser ses ouailles. J’ai emprunté le titre, et ce n’est pas la première fois, à Michel Onfray (Contre-histoire de la philosophie, tome 2) pour vous parler de l’hédonisme rencontré chez quelques chrétiens des deux premiers siècles du christianisme, avant que le catholicisme ascétique, triste et hégémonique (la secte qui a réussi) ne l’emporte sur d’autres gnoses christiques beaucoup plus joyeuses et délirantes.

Au premier siècle de notre ère, la pensée est encore empreinte de pythagorisme, de platonicisme et de stoïcisme mais déjà apparaissent de multiples et hétérogènes courants apocalyptiques liés à l’avènement d’un Christ, mort sur une croix et réscussité le troisième jour. A saint Paul, le rancuneux de la chair et du genre humain (surtout féminin), s’opposera Simon le Magicien que je qualifie de libertaire. L’un réussira, l’autre non. On a du mal à imaginer l’abondance de communautés de toutes sortes -un vrai bazar conceptuel, de prophètes exaltés, d’illuminés millénaristes, de penseurs hermétiques, de philosophes abracadabrants ayant marqué la scène spirituelle des débuts du christianisme. Une sélection s’opèrera sur quatre siècles qui verront disparaître la majeure partie de ces sectes à l’avantage des catholiques qui prendront le pouvoir sous Constantin le converti. Là, s’en suivront meurtres, persécutions, vandalisme, pillage, destruction de bibliothèques… où tout ce qui ne sert pas la croissance et la domination des nouveaux maîtres doit être anéanti. Les anciens persécutés deviennent persécuteurs.

Il ne reste donc pas grand-chose sur les gnostiques sinon les oeuvres réalisées par les fondateurs de l’Eglise afin de leur porter tort. Sans leurs détracteurs nous ne saurions rien. On peut remercier les sectateurs Justin de Rome (vers 160), Irénée de Lyon (vers 170), Hippolyte de Rome (vers 230), Clément d’Alexandrie (vers 200) et saint Epiphane (vers 375) d’avoir décrit et condamné ces différents mouvements. D’autre part, en 1945, une jarre gnostique du Vème siècle a été exhumée non loin de Louxor. Elle contenait pas moins de 700 pages inédites dont les Evangiles de Philippe, Matthias, Thomas, les logia de Iésou, des paroles et sentences attribuées au Christ. Peut-être les écrits primordiaux, source des autres Evangiles.

Esotériques, les gnostiques l’étaient : création de néologismes, passion numérologique, exacerbation du merveilleux et du « surnaturel », langage sectaire, signes de reconnaissance de type franc-maçonnique… Ils ne sont pas matérialistes et conçoivent l’existence de l’âme, immatérielle et distincte du corps ; ils croient à la métempsycose ou réincarnation et ont un équivalent karmique (récompense des bonnes actions, sanction des mauvaises) ; leur ciel est peuplé de créatures divines et de démiurges ; ils sont en quête du salut de l’âme qui doit se libérer de sa prison charnelle et corporelle. Voilà qui les rapproche du Platon pythagoricien et ne les diffère pas des catholiques. Ils en sont par contre l’opposé car ils ne détestent pas la vie et ne pratiquent pas (sauf gnostiques encratiques) l’ascèse, n’ont aucun préjugé sur les désirs, passions et pulsions du corps auquel ils n’interdisent jamais le plaisir (gnostiques licencieux). A la fois platoniciens, ce qui leur aurait été pardonné, et hédonistes, ce qui a signé leur arrêt de mort auprès de leurs vainqueurs.

Créateurs de concepts, inventeurs de personnages conceptuels et de nouveau langage -poésie et musique, ces philosophes portaient leur regard du côté du ciel, pour mieux fuir le monde tangible. Si l’époque voulut qu’on installa le réel dans les cieux, l’hédonisme proposait qu’on descendît le ciel sur terre. Les quatre premiers siècles du christianisme sont entachés des horreurs qui ont finalement conduit l’empire romain à sa perte. La faillite du politique faisant le lit du religieux, Constantin puis Théodose consacrent au IVème siècle la nouvelle religion qui sera catholique.

Les derniers gnostiques disparaissent au plus tard vers le IXème siècle. Ils auront pour héritiers hédonistes les Frères et Soeurs du Libre-Esprit de la fin du XIIème siècle. Pour ces hérétiques de la première heure, qui ne l’étaient pas plus que ceux qui triomphèrent, la Création du monde est ratée dès le début, le Créateur ou un mauvais démiurge en sont responsables, et le péché originel adamique n’a jamais eu lieu. L’ontologie gnostique disculpe donc les humains qui peuvent disposer ainsi d’une entière liberté hédonique dans cette vallée de larmes. Bien et Mal n’y sont pas dissociés et l’on peut agir par delà ce concept, indifférent au corps dont ils faut épuiser tous les possibles en vue du salut. A l’inverse de l’ascétisme platonicien, les gnostiques licencieux (Basilide, Valentin, Carpocrate, Marc, Cérinthe, Epiphane, Nicolas, Prodicos, les barbélo-gnostiques, les foetophages, les spermatophages…) font ripaille, picolent, rigolent, baisent comme des bêtes, se branlent puis consomment leur sperme et préparent des pâtés de foetus pour leur hétérodoxe communion. Ils s’étaient inventé une éthique sans morale.

Plus généralement : Les sectes hérétiques portent des noms fleurant bon l’alchimie, à vous de faire vos recherches. Ce n’est plus dans le cadre de mon sujet :
kantéens, séthiens, barbelognostiques, archantiques, ophites, naassènes, pérates, montanisme ou hérésie cataphrygienne, marcionitisme, ébionisme, elkasaïsme, valentinisme, donatisme, méletisme, pneumatomaches, papianistes, pépuzites, hydroparastases, euchytes ou messaliniens, audiens, tascodrogites, apotactiques…

LES GNOSTIQUES LICENCIEUX

Simon le Magicien et la grâce :

Gnostique paléo-chrétien du premier siècle de notre ère, on sait qu’il vient de la ville de Gitton en Samarie. Pour le reste, les légendes racontent des faits invraisemblables qui font de lui un mage faiseur de miracles concurrent de l’apôtre Pierre. L’empereur Claude aurait fait élever une statut pour l’honorer. Sa mort n’est pas expliquée de manière rationnelle. Toujours du surnaturel, rien que du merveilleux. et plusieurs versions toutes aussi incroyables.

On lui prête un ouvrage : « Révélation de la grande puissance ». En prenant appui sur l’Epître aux Romains (VI-14) qui affirme l’absence de prise du péché sur un individu né sous le signe de la grâce et non de la loi, puis sur les Proverbes (I-14) prônant la mise en commun de tout ce qu’on possède, Simon y enseigne la liberté d’agir à sa guise et d’aller jusqu’au partage des femmes. Bien et Mal ne relevant que de l’arbitraire ; juste et injuste n’étant que conventions ; seule la grâce sauve. Le monde est mauvais, ses valeurs et sa morale le sont également. Il faut donc faire le contraire de ce qui est préconisé pour retrouver le chemin du Bien : laisser libre cours à ses désirs, pratiquer une sexualité sans bride avec qui l’on souhaite. Amour absolu du prochain quel qu’il soit. Le libre arbitre n’existe pas, car il n’y a ni choix ni liberté et que la morale ne vaut que relativement à son propre arbitraire ; le corps n’est pas un ennemi, le désir doit se résoudre dans le plaisir.

Basilide et la débauche :

Peu de choses sont connues de sa vie. Né au 1er siècle, il meurt vers 130. Il voyage du moyen-orient vers Rome en passant par Chypre et la Grèce, convertissant qui le veut à la gnose hédoniste de Simon le Magicien et de Ménandre, son disciple. Théorie qu’il a toutefois amendée.

Points communs :
1/. Le monde a été créé par un mauvais démiurge.
2/. La chair est fautive, le corps est méprisable.
3/. L’âme est la chance du salut. La grâce suffit.
4/. Possibilité de faire du corps un allié pour le salut.
5/. Par-delà bien et mal (sexe, lidibo, action).
Apports Basilidiens :
– Jésus n’est pas mort sur la croix. Par un subterfuge, il aurait échangé son apparence avec celle de Simon de Cyrène qui lui aurait porté la croix, selon l’évangéliste Luc. Il serait donc à l’origine du Docétisme, une hérésie qui affirme que Jésus est né, mort et ressuscité en apparence… La conversion gnostique assurerait l’invisibilité à l’instar de Jésus.
– Il critique l’Église naissante, son pouvoir, sa morale, ses interdits. Il fustige la foi autant que les lois, rejette l’idée du martyre pour des idées et invite à une dématérialisation de soi par la purification gnostique de l’âme. Surtout, il s’oppose, tout en leur reconnaissant la liberté, aux gnostiques prônant une ascèse de vie assez radicale : pas de fornication, pas de consommation de viande, pas de vin, pas de plaisir. Basilide prêche pour une indifférence aux préjugés quel qu’ils soient. Jouir ou ne pas jouir, on est totalement libre.

Valentin et les semences d’élection :

Il n’a rien à voir avec la saint-Valentin à laquelle on ne sait d’ailleurs attribuer le martyr qui sont trois et postérieurs à ce gnostique du IIème siècle.

Natif de Phrébon, en Égypte, il étudie à Alexandrie puis enseigne dans son pays natal avant de partir pour Chypre et, pour finir, Rome. Excommunié par l’Église, trois fois pour son ésotérisme, il fonde sa propre doctrine basée sur les trois syzigies d’éons d’ordre supérieur et formant le plérome (l’Esprit et la Vérité, de qui procèdent le Verbe et la Vie, lesquels ont engendré l’Homme et l’Église) auquel se rajoutent d’autres couples d’éons plus ou moins parfaits.

Valentin croit au déterminisme astral comme beaucoup d’autres gnostiques : le libre-arbitre n’existe donc pas. Les individus, dès leur naissance, se partagent en trois catégories :
* les hyliques, qui n’ont rien à espérer pour leur salut,
* les psychiques, qui peuvent trouver ce salut en embrassant la gnose,
* les pneumatiques, élus et touchés naturellement par la grâce.
Un psychique peut devenir pneumatique, donc élu. Les pneumatiques dans ce monde ne sont pas de ce monde.
Contrairement à Plotin qui enseigne l’ascèse, Valentin préconise de nier la chair par son affirmation totale et absolue ; pratique d’une sexualité libre et sans limites, inceste compris ; consommation des offrandes que font les païens à leurs idoles ; orgies et fêtes bacchiques sans modération, seules façons de se dépouiller de sa carnation et d’atteindre la purification gnostique.

Carpocrate et l’amour :

Philosophe de la fin du premier siècle de notre ère, Carpocrate enseigne à Alexandrie, sous le règne d’Hadrien.

Comme de nombreux gnostiques, il pense que ce monde est raté dès sa création et qu’il est fait pour abriter le Mal. Comme Pythagore, comme Platon, il croit en la réincarnation. Mais, au contraire de ceux-ci qui assurent que la qualité du nouveau support de l’âme dépend des bonnes actions menées par le défunt et notamment de son ascèse durant l’existence, lui, dit l’inverse : c’est dans la débauche et après avoir commis tous les péchés possibles que l’âme trouve son salut. Et une seule vie peut suffire pour accomplir cette négativité absolue !

La débauche idéale, il la voit dans l’amour. Pas l’agapè de l’amour du prochain mais l’éros sexuel et sensuel. Les carpocratiens rejètent la propriété privée tout comme le mariage. En parfait accord avec ce point de la République de Platon, ils prônent la communauté des biens et… des femmes. Clément d’Alexandrie dénonce leurs partouzes en les qualifiant de  » pratiques de chiens, de porcs et de boucs « .

Epiphane et le désir impérieux :

Fils de Carpocrate, Epiphane écrit un ouvrage intitulé  » De la justice  » avant de mourir à l’âge de 17 ans. Il prônait l’abolition de la propriété, critiquait radicalement l’injustice et effectua un éloge du désir impérieux (selon Clément d’Alexandrie) sur le principe que Dieu ne peut avoir donné aux hommes le désir et le plaisir pour les leur reprendre. Il dû prendre très jeune le goût à la partouze !

Cérinthe et la satisfaction du ventre :

On ne sait quasiment rien de sa biographie sinon qu’il professait, vers la fin du 1er siècle, un millénarisme terrestre et charnel : au retour de Jésus à Jérusalem, boisson à volonté, nourriture en quantité non mesurée, sexualité libertaire intégrale et fêtes généralisées.

Marc et les femmes élégantes :

Autre gnostique du IIème siècle qui laisse peu de traces biographiques ; pas plus sur le terrain des idées. Irénée de Lyon lui prête d’avoir fréquenté des femmes charmantes, élégantes et riches. Marc le Magicien les initiait à son art divinatoire et ses pratiques orgiaques en échange desquels elles le payaient en retour.

Nicolas et la vie sans retenue :

7ème diacre choisi par les apôtres dès le Ier siècle. L’Apocalypse de Jean le présente comme un homme vivant sans retenue. A l’instar des Barbélognostiques, adeptes du dieu Prounikos, il pratiquait une eucharistie hors du commun : avec le sperme, les officiants annonçaient le corps du Christ, avec l’hémoglobine menstruelles, son sang. Pire, il est décrit par saint Epiphane comme mangeur de foetus. Retiré à la main du ventre de la barbélognostique engrossée, ce dernier était broyé dans un mortier, mélangé à du miel, des condiments, du poivre et des huiles parfumées pour constituer un genre de pâté.

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