II-3 – Le christianisme épicurien

Pendant plus de mille ans, l’Eglise oppressera tout ce qui est considéré comme déviant par rapport à l’orthodoxie catholique. D’un côté, l’ordre ecclésiastique semble avoir parjuré les vraies valeurs chrétiennes quand de l’autre, ce sont des chrétiens et non des athées (il n’existent pas encore) qui se mettent en opposition avec le Vatican.

Nous avons vu dans « une clarté médiévale » que les Frères et Sœurs du Libre-Esprit ne remettaient pas en cause ni l’existence de Dieu ni celle de Jésus. C’est juste une différence de lecture des Ecritures qui les sépare fortement au niveau de la morale ou de l’éthique.
Ce combat mené contre les conceptions étrangères aux dogmes des Pères de l’Eglise sera tellement violent que toutes traces de sagesses antiques, mis à part pour Platon et quelque rares philosophes idéalistes, semblera disparaître. Nuls n’ose s’affirmer épicurien ou hédoniste sans passer par le bûcher.
Les philosophies alternatives ont toutes été décimées, par autodafé et par élimination physique. Disparue, une liste incroyable de précieux remèdes pour l’âme humaine :
– Le Grand Système du monde de Démocrite,
– 10 tomes de l’œuvre d’Antisthène,
– Le Traité d’Ethique de Diogène,
– Le dialogue Sur la vertu d’Aristippe de Cyrène,
– 300 livres écrits par Epicure,
– L’ouvrage de Métrodore Sur l’acheminement vers la sagesse,
Etc, etc.

On connaît l’œuvre d’Epicure, qui évoquait tous les sujets, notamment la nature, les atomes et le vide, par ses détracteurs d’une part et par Diogène Laërce ou Lucrèce d’autre part. Tout y passe chez Épicure : la physique, l’éthique, les sens et les simulacres, et sa vision s’oppose à celle des dualistes, idéalistes et spiritualistes triomphant sous l’ère du christianisme.
L’Eglise, en visant Epicure et ses pairs, combattra évidemment l’hédonisme, le matérialisme et surtout l’irréligion. Elle se condamnera ainsi aux pulsions thanatophiles masochistes et sadiques. L’inverse du message christique dont se rapproche la philosophie d’Epicure avec plusieurs siècles d’avance.
Grâce à ses adversaires, grâce à quelques philosophes historiens un peu plus honnêtes que les premiers, l’esprit d’Epicure ne meurt pas. Ses idées circulent discrètement sous forme de manuscrits qui évoluent au gré du temps.
C’est vers 1450, avec l’invention de l’imprimerie par Gutenberg (invention antérieure et chinoise) que ces textes alternatifs seront plus largement diffusés. Diogène Laërce d’abord, Lucrèce ensuite, mais c’est peu en regard du patrimoine intellectuel détruit par le christianisme.

Selon Diogène Laërte (203 Ap. J.C.), Epicure est décrit comme un pourceau débauché, vulgaire, grossier, cupide, orgiaque, voleurs… les qualificatifs insultants ne manquent pas à la description. La luxure est associée à une philosophie de vie que même les stoïciens ne rejetteront pas.
On retrouve l’usage anti-hédoniste classique chez les juifs de l’époque antique. Contrairement aux pharisiens, les sadducéens, très critiqués comme pourceaux, ne croient pas à l’immortalité de l’âme ni à la résurrection de la chair.
Les écrits talmudiques (Michna et Guemara) citent un personnage niant le rôle des dieux dans le quotidiens du monde même s’il ne nie pas leur existence. Il s’agit de L’Apikoros -lisons Epicure, considéré comme athée, véritable sens du terme. Epicure n’a jamais nié l’existence des dieux, seulement leur implication dans nos vies.
Si Irénée de Lyon ou Tertullien portent des coups violents à la pensée du maître du Jardin, certains lui reconnaissent ses qualités de philosophe ascète et sobre, sa droiture, mais lui reprochent sa vision immanente contre transcendante. Une vision qui risque bien de remettre en question tous les pouvoirs du monde.

C’est entre le Xème et le XIIIème siècle que seront écrits les 238 poèmes de Carmina Burana retrouvés dans une abbaye bavaroise en 1803. Paroles grivoises, paillardes dues à des étudiants en marge de la société, bohêmes libertins et joyeux.
Les épicuriens n’ont pas grand-chose contre la religion. C’est à l’Eglise qu’ils s’en prennent, à l’ordre établi, à la hiérarchie ecclésiastique. On peut lire d’un anonyme « Obéissons à nos désirs – c’est là un comportement de dieux . »
Ont-ils tous lu Épicure ? Rien n’est moins sûr mais l’esprit rode. Leur liberté de pensée, liberté d’esprit, gène l’Eglise qui fait tout, au risque d’en oublier l’amour du prochain, pour l’éliminer. Elle réussira pour ces jeunes libertins un peu trop pauvres, trop vagabonds, ces « goliards » persécutés puis supprimés, connus grâce à cette œuvre d’opéra paillard, bien que nombreux le croient pieux.
Entre 1307 et 1321, Dante écrit sa Divine Comédie, publiée seulement en 1742. Dante y malmène les épicuriens au même titre que les voleurs et les criminels. Ils pourrissent dans le cercle des enfers le plus bas et le plus éloigné des cieux. Mort aux incroyants !
Il faut lire ce qu’il reste d’Epicure pour réparer les erreurs commises à son sujet.
Une révolution a lieu à la Renaissance. La redécouverte de la langue grecque et des philosophes non chrétiens (ce qu’il en reste), leur traduction en latin également, va conduire peu à peu s’émanciper de la domination catholique.
L’imprimerie y est pour beaucoup. On s’éloigne de l’emprise idéologique de la religion en avançant pas à pas vers plus de scientificité.

La Renaissance amène à une nouveauté dans l’écrit : on invente l’orthographe, la grammaire, la syntaxe, le style et… la ponctuation ! On en appelle à une science nouvelle également, l’archéologie. On découvre d’autres monde quand on était enfermé dans une seule vision possible, celle du christianisme occulte. On découvre le panthéon des divinités grecques, donc le polythéisme. Il y aura inévitablement un glissement; sans rupture franche toutefois.
La vieille méthode scolastique des Thomas d’Aquin est abandonnée pour être considérablement allégée, libérée du corset catholique qui conduit à des impasses de la pensée.

Tout devient « facile », agréable avec la Renaissance. Michel Onfray n’hésite pas à dire de la manière qu’elle est « hédoniste ». Le rapport au texte devient direct, sans médiation par le religieux et l’idéologie, et le désir de transmettre l’authentique plutôt que des assertions va s’imposer.
En s’éloignant peu à peu du ciel pour ne se préoccuper que des choses d’ici-bas, on fait un pas vers la science moderne. On se pose de moins en moins de questions qui nous paraîtraient aujourd’hui ridicules et on s’approche des utopies libertaires.
Avec la disparition du Moyen-Âge, le christianisme va reculer, à moins que ce ne soit l’inverse. Les penseurs seront encore chrétiens qui mettront en marche une machine rationaliste et libertine que l’on n’arrêtera plus.
Certes, l’Eglise n’est pas détrônée. Elles fera encore beaucoup de victimes qui la mettaient en danger dans ses fondements ésotériques : 1600, le dominicain Bruno Giordano est brûlé à Rome pour hétérodoxie ; 1619, le « prince des libertins » Jules César Vanini, panthéiste pas encore athée, est massacré avant d’être brûlé…

LE CHRISTIANISME EPICURIEN

Lorenzo Valla

Erasme

Montaigne

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