Erasme et le plaisir honnête

Erasme oeuvresERASME
Comprend :
Eloge de la folie – Adages – Colloques – Réflexions sur l’art, l’éducation, la religion, la guerre, la philosophie – Correspondance, précédé d’un Dictionnaire d’Erasme et de l’humanisme.
Éditeur : Robert Laffont
Parution en 1992

Le nom d’Erasme nous trouble car, bien qu’entendu assez fréquemment, nous ignorons le plus souvent à quelle époque il correspond et le rôle qu’il a pu y jouer. Erasme, né à Rotterdam vers 1467, était davantage philologue que philosophe mais son œuvre, inconnue par la majorité, fait preuve d’une grande originalité. Moine très critique du clergé, il traversa la réforme protestante sans pour autant renier sa fois catholique. Il doit beaucoup à Lorenzo Valla qu’il a parfaitement étudié et commenté. On dit d’Erasme qu’il est le père de l’humanisme et c’est chez Valla qu’il puisera, à partir de 1504, une partie de son inspiration. Il l’aborde tout d’abord en historien quand il publie ses « Annotations sur le Nouveau Testament » du Romain et deux « Paraphrases de ses Elégances de la langue latine » (Lire la page « Lorenzo Valla et la volupté dans « Le christianisme épicurien ») ; mais c’est en 1524 qu’il en tirera son fameux « Essai sur le libre-arbitre », qui l‘opposera aux thèses de Luther.

L’ouvrage qui l’a fait connaître, « Eloge de la folie », est de 1511 ; il y inverse les valeurs de son époque et transforme la folie en bienfaitrice de l’humanité… Il y soutient, avec humour, ironie et dérision qu’il est préférable d’être fou que sage même si l’éloge et la critique se confondent. Aujourd’hui, il dirait simplement qu’il est fun d’être un peu fou, en tout cas fou du Christ comme on pourra le voir, car sa folie est avant tout mystique. Citant Michel Onfray, pour Erasme « la folie perpétue l’espèce humaine, fait le bonheur de la vie, prolonge l’enfance, recule la vieillesse, sature de désir la relation des hommes et des femmes, est nécessaire à l’amitié, soutient le mariage, inspire les exploits guerriers, génère les arts, rend la vie supportable, met du piment dans les banquets… », banquets qu’Erasme semble particulièrement affectionner. Seule la hiérarchie de l’ordre pré-établi imposé par Rome et ses alliés les rois fait l’objet de toutes les critiques et,  sans ambages, la folie d’Erasme ne les épargne pas.

En ce début du XVIème siècle, le ressentiment, envers une Eglise qui abuse des faibles, provoque les guerres et génère la misère en se montrant violente et brutale, est fortement marqué. D’aucuns pensent déjà à réformer l’institution malade et Erasme en fait partie. Dans « Eloge de la folie », Erasme place en opposition le Christ et l’Eglise des Borgia ; Christ dont il révèle une douceur et une sagesse qui font de sa vie, de son enseignement, de son témoignage (=testimonium) et de sa parole un contrepoids idéal et ultime au pouvoir arbitraire et déloyal de l’intemporel sur le quotidien. Comme antidote au poison déversé par les pape, cardinaux, évêques, prêtres et moines, il propose la pensée et la philosophie de Jésus. En fait, Erasme ne tient pas à déconstruire l’Eglise catholique, apostolique et romaine comme le ferons Luther et Calvin, il veut la sauver par les Evangiles revus à la lueur de l’humanisme naissant.
A la fin du livre et après avoir moqué chaque élément constitutif de la société de cette fin du Moyen-Âge, le philosophe conseille de mettre de la sagesse dans la nécessaire folie, laissant, par les termes employés, entrevoir une âme déjà épicurienne : « joie, félicité suprême, vie bienheureuse, béatitude, océan de bonheur intarissable… ». Seule différence avec Epicure qui se fiche pas mal des dieux, il trouve sa folle extase dans l’union mystique en Dieu. C’est en imitant le Christ, pauvre, humble, doux, pacifique et généreux que le plaisir est le plus intense, et c’est pourquoi il encourage à endurcir sa foi, à entretenir l’espérance et à pratiquer la charité. Aucune instance terrestre n’étant habilitée à interférer sur la spiritualité de chacun, Erasme n’hésite pas à dénoncer la corruption et la cupidité sans limite des officiels du christianisme.

La troisième partie notable de l’œuvre d’Erasme est connue sous la forme des « Colloques ». Dans ces écrits, Erasme dévoile totalement son option épicurienne. On nomme d’ailleurs « l’Epicurien » le dernier (1533) qui les compose. Dans ces textes, il devient clair que le philosophe ne fait plus aucune différence entre épicurisme et christianisme. Pour lui, vivre en épicurien, c’est-à-dire en ascète hédoniste en quête d’ataraxie, c’est être chrétien. Quelques siècles avant le Christ, Epicure aurait montré la voie qui conduit à la paix intérieure et à la sérénité suprême.
Comme Epicure en son temps, Erasme n’échappera pas aux piqûres de l’injure. Traité de « pourceau », comme le fût jadis le maître du Jardin, il ne s’en défend pas, bien au contraire, se situant intellectuellement au dessus de la mêlée. Les colloques (ou banquets) d’Erasme empruntent parfois le mode théâtral ; ils s’adressent tout autant à l’écolier qu’aux adultes et doivent aussi divertir mais sont conçus en premier lieu pour apprendre le latin. Ce sont des outils pédagogiques d’une valeur telle qu’on les utilise encore dans certaines grandes écoles européennes. Ils innovent quant à la relation qui doit s’établir entre le maître et le disciple. La philosophie d’Erasme comporte toujours un but spirituel et aborde nombre de sujets : le mode de vie préférable, la vie conjugale, la dignité des femmes, l’injustice de la guerre en général, le mensonge et la vérité, l’éducation des enfants, l’alchimie… Sur la question du religieux, la critique fuse à l’égard du clergé dans son ensemble. Erasme n’attaque jamais la foi du fidèle mais les préceptes enseignés par Rome : il démonte l’efficacité du jeun, rend inutiles et vains les pèlerinages, ridiculise le culte fait aux saints et à la Vierge tout comme l’adoration portée aux reliques et aux images pieuses, il critique la confession, condamne les indulgences et l’hypocrisie des vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance chez les moines pour lesquels il ne voit pas de salut.
Qu’on ne s’y trompe pas, bien que souhaitant en quelque sorte une purification drastique des institutions religieuses, en aucun cas Erasme ne parle d’athéisme et il s’est forgé lui-même une morale indiscutablement chrétienne. Bien au contraire, il prône un retour aux sources du christianisme par la lecture des Evangiles sans l’aide douteuse apportée par la sapience corrompue d’un clergé malade. Honnête et de bonne foi, sa posture chrétienne lui évitera les foudres de l’inquisition malgré des attaques répétées contre ce qu’était devenu le catholicisme. Michel Onfray souligne qu’on aurait pu bénéficier, grâce à Erasme, d’une réforme du christianisme moins protestante mais plus humaniste si les choix ne s’étaient portés vers Luther et Calvin, tous deux despotes intolérants et vindicatifs.
Dans « l’Epicurien », Erasme oppose un partisan du stoïcisme, Spulée, à Hédon qui, comme son nom l’indique, est en quête du plaisir. Spulée est un homme sérieux quand Hédon est joyeux. Opposé un philosophe du Portique à celui du Jardin est assez classique mais l’originalité d’Erasme est d’affirmer que le vrai chrétien est un authentique épicurien, laissant presque entendre qu’Epicure fût chrétien avant le christianisme ! On assiste dans ce colloque à une reformulation de l’ataraxie façon chrétienne où tout bonheur reposerait sur la tranquillité de l’âme : est ami de Dieu, l’homme à l’âme paisible. Erasme dénonce donc la mauvaise conscience comme source de tous nos maux et insiste sur la faute (la chute) qui peut détruire cette amitié suprême mais qu’on peut laver dans la pénitence et en pratiquant la charité. Cependant, Erasme croit le plaisir céleste possible ici et maintenant, dans le temporel qui prépare à l’autre vie. On peut sentir l’influence paulinienne lorsqu’il met en garde contre la dépendance aux désirs et aux plaisirs les plus bas et les plus grossiers qu’il juge éphémères et trop souvent payés par des déplaisirs, une mauvaise conscience et des désirs exacerbés.

Erasme, sans être totalement contre, écarte discrètement le mariage, la richesse, le pouvoir exercé sur autrui et les honneurs dus au rang. Contrairement aux chrétiens de l’époque, il n’affectionne pas la douleur et la souffrance sensées rapprocher de Dieu et conseille vivement la recherche d’ataraxie, début d’une volupté éternelle. Sans pour autant poser d’interdits, il récrimine les abus dans les plaisirs ordinaires et préfère la chasteté à la débauche sexuelle. Pour lui, l’amour vrai reste étranger à la sensualité sexuelle. Quand l’un augmente, l’autre décroît.

Le pont jeté par Erasme entre épicurisme et Evangiles dévoile son christianisme allègre, gai et joyeux, célébrant la vie terrestre comme prélude à la vie éternelle ; il rappelle que la philosophie du maître de Samos est un mariage entre les contraires que sont l’hédonisme et l’ascétisme, la plénitude ne pouvant être atteinte que dans la mesure des choses et leur modération.
Les « Colloques », 6 au total, décrivent des banquets philosophiques très conviviaux (le profane, le poétique, le sobre, le disparate, le religieux et celui des contours). L’auteur s’inspire, pour poser son décor conceptuel de lieux liés à ses amitiés (l’imprimeur Froben à Bâle, le chanoine Jean Botzheim à Constance, Thomas More à Chelsea…) et c’est en référence à More, inventeur du mot « utopie », qu’il décrira son idéal du réel en un imaginaire Jardin.
Dans le banquet religieux, le Christ paraît comme le plus grand de tous les philosophes et épicurien de surcroît. Le Jardin idéal d’Erasme représente la vie sur terre et fait sans aucun doute en partie référence au Jardin d’Eden, au paradis. L’eau d’une fontaine est symbole de vie, de naissance et de renaissance, d’immortalité et d’éternelle jouvence. Un ruisseau coupe en deux ce jardin, qui nettoie et purifie des impuretés domestiques symbolisant l’âme ; l’eau permet le baptême mais aussi le rachat des péchés.
Ce jardin couvre quasiment tous les besoins (autarcie de l’âme) ; une moitié est consacrée aux plantes comestibles, l’autre aux plantes médicinales. Jamais Erasme ne distingue le corps et l’esprit et leurs besoins sont similaires.
Chaque caractéristiques humaine est associée à une fleur donnée et toute espèce présente sur la terre y est soigneusement cultivée. Sont présents des animaux, surtout des oiseaux, symboles de légèreté et de pureté. On ne peut s’empêcher de penser au futur « Candide » et son jardin intérieur, de Voltaire…

Si la nature est omniprésente dans ce jardin idéal, celle-ci n’est pas sauvage car domptée par une sage volonté: Apollon le sage commande à Dionysos le fou.
A l’intérieur de la maison située dans le jardin, peintures païennes et religieuses se côtoient et de subtils trompe-l’œil rendent une sensation d’immensité (le cosmos infini, la nature illimitée). L’art humain se mesure à la nature sans jamais l’égaler, nature certes domptée par la culture mais jamais dominé par l’artifice : cette nature que nos cinq sens, et aucun n’est exclus chez Erasme (très différent d’Aristote ou de Platon), nous permettent de palper nécessairement mais agréablement aussi.

On retrouve la symbolique culturelle d’Erasme le chrétien jusque dans l’architecture des lieux. La structure de la maison offre un confort plus qu’appréciable et permet douceur de vivre autant que sérénité et quiétude intérieure.
Onfray note que les descriptions faites par Erasme tout au long du banquet ne sont pas sans rappeler certains principes Zen japonais : tout est médité, voulu, décidé, ordonné… la qualité prime sur la quantité.
Un peu à l’écart de la maison se trouve un hôpital de quarantaine, non pas pour exclure mais permettre une totale prise en charge des malades par la communauté avant retour à la maison et au jardin.

Dans cet univers idéal, les activités sont conviviales, le cadre permettant échanges et conversations. Les personnages sont conceptuels, ne souffrent aucune description superflue mais sont certainement inspirés de certaines connaissances du philosophe. Leur noms grecs rappelle tous une vertu ou évoque la piété. Ils sont 9 et ce nombre est lié à une symbolique courante au Moyen-Âge (mort et renaissance). Ils ne négligent aucuns des plaisirs mais pratiquent par principe avec modération et attribuent autant d’importance à ceux du corps ou de la chair qu’à ceux qu’apportent la méditation, la contemplation et la philosophie. Erasme propose donc un vrai « milk-shake » de vie où jouir se fait sans privation aucune tant que la mesure est bonne et modérée. Être fou, oui mais sage, honnête, de bonne foi et avec pureté dans le respect. L‘ascèse ne doit en aucun cas être austère et l‘hédonisme maîtrisé.

Un cadre idéal pour ne pas dire idyllique, un jardin couvrant tous les besoins, une maison ordonnée divinement, un hospice de salut à proximité, toutes ces conditions sont réalisables pour l’ensemble des hommes. Le bonheur est possible ici-bas ; se mêlent des mets succulents et des vins délicats, tous produits du jardin, aux débats philosophiques de toutes sortes ; l’esprit ne va pas sans le corps et, autant que l’âme le corps a droit à tous les égards. Erasme s’arrange d’une certaine façon avec le « mens sana in corpore sano » car l’homme, s’il est vraiment sage, ne doit demander que la santé de l’âme avec celle du corps, à la différence que l’effort et le travail pour le salut du corps doivent être remplacés par le simple plaisir et le bien vivre. Dans le cas du mariage, le plaisir de la chair n’est valable que si les époux le sont par le cœur et non par l’habitude.

La fin du banquet se termine par une distribution par Eusèbe, le maître des lieux, de cadeaux à chaque convives, symbolisant l’amitié et le lien existant entre le matériel et le spirituel, entre les objets réels et le champ philosophique.
Jamais le chrétien ne perd de vue l’épicurisme et vice versa. Si l’amitié avec autrui est gage d’une vie heureuse, Erasme veut montrer qu’elle passe inéluctablement par l’amitié avec soi-même.

Dans l’acte d’amitié avec soi-même, le salut point. Epicure –épikouros en grec- signifie littéralement « le sauveur ». Or, pour Erasme, le Christ aussi sauve. Epicure et Christ, c’est quasiment la même chose. Erasme ne s’embarrasse pas pour faire un mixte de sagesse païenne antique et de sapience chrétienne et si Epicure et Jésus sont distincts, ils se complètent forcément. Les Evangiles prônent autant l’hédonisme que l’ascèse, les chrétiens n’ont pris que la seconde, un tort qui les perd et les textes testamentaires des apôtres invitent à la volupté autant qu’à l’humilité. L’un n’empêche pas l’autre.
C’est vrai qu’Erasme aurait pu à lui tout seul inspirer la réforme de l’Eglise en pleine crise et placer l’Europe, dont il se faisait déjà une idée d’union basée sur le savoir et l’éducation, sur une toute autre voie ; malheureusement, pour le chrétien hédoniste, ce sont Luther et Calvin qui l’emportèrent. A part un grand succès chez les anglo-saxons ou en Suisse, on ne peut pas dire que leurs réformes aient franchement purifié le christianisme !
Nous sommes au temps de François 1er, de Charles Quint et d’Henri VIII, c’est la Renaissance mais l’austérité mentale reste de mise, même chez les réformistes. D’ailleurs, réformistes protestants et catholiques se lancent dans la Guerre de Trente ans et les Turcs menacent de plus belle l’Europe désunie et ignorant la paix.
Montaigne transformera un peu plus tard le christianisme épicurien d’Erasme en épicurisme chrétien dans ses « Essais » ; plus d’humanisme mais pas encore assez, plus d’épicurisme mais discrètement surtout et moins de christianisme même si on ne manifeste pas encore de convictions athées.
Aujourd’hui, nous pouvons nous sentir comme héritiers de Lorenzo Valla mis en valeur par Erasme et humanisé par Montaigne mais nous vivons un christianisme sans dieux, juste pour le plaisir.

Une Réponse to “Erasme et le plaisir honnête”

  1. Belle recherche !!! 🙂

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