Lorenzo Valla et la volupté

Lorenzo Valla Sur le plaisirSur le plaisir
Valla, Lorenzo
Comprend :
De voluptate ou De vero falsoque bono
traduit par : Laure Chauvel
présentation : Michel Onfray
Encre marine , Paris
collection Bibliothèque hédoniste
Parution : octobre 2004

Né à Rome vers 1407, Lorenzo della Vale (ou Lorenzo Valla pour les Français) y meurt vers 1457. Plus connu comme polémiste que reconnu philosophe, on l’aura mal lu selon Michel Onfray. L’histoire officielle en fait un critique hors pair mais ne reconnaît pas de dimension philosophique à son œuvre dont on peut citer : « Discours sur la donation de Constantin, à lui faussement attribuée et mensongère » plus connu sous le titre « la Donation de Constantin » (1442), « des Disputations dialectiques » (1439) et « des Elégances de la langue latine » (1435-1444).
Son originalité tient au fait qu’il sera le premier à proposer une vision à la fois chrétienne et épicurienne, ce qui pourra paraître contradictoire au vu de l’histoire de la chrétienté. Jusque là, aucun lien n’avait vraiment été établi entre l’enseignement de Jésus et celui d’Epicure.
Selon la lecture qui en est faite, Onfray montre comment on a pu, en son temps et plus tard, cantonner Lorenzo della Vale soit à sa personnalité de « libertin dissimulé », « d’athée qui avance masqué », soit à celle de chrétien apostolique romain original sur les franges. En fait, l’œuvre de Vale montre qu’il ne s’attaquera jamais au christianisme mais seulement à l’Eglise en temps que pouvoir qui ne devrait s’occuper que d’intemporel.
Onfray suggère de lire l’œuvre entière si l’on veut cerner au mieux ce personnage complexe dont la pensée pourrait paraître incohérente à première vue. Dans la scolastique de la philosophie, on ne trouve pas de registre « christianisme hédoniste » tant les notions paraissent à l’évidence contraires. Pour cause, on ne le veut pas. Il aura suffit aux chercheurs en philologie de ne choisir tantôt qu’un texte pour servir une « vérité » donnée ou bien un autre pour s’asservir à une autre « vérité ». Epicurien ou chrétien, il faut choisir. Et c’est là que réside toute l’originalité de Lorenzo : faire la synthèse des deux concepts « ennemis ».
Son « De voluptate » (écrits sur le plaisir de 1431, année du martyr de Jeanne d‘Arc) est constitué par exemple de trois discours à teneurs fort différentes ; le premier est stoïcien, le second épicurien et le troisième tout à fait chrétien de l’époque. Nous y reviendrons plus loin.
D’aucuns ont vu dans le troisième une ruse de l’auteur pour masquer sa liberté de penser… contre l’Eglise. L’on sait alors ce que signifie, on est en pleine inquisition, être libertin et épicurien ; c’est être ce diable d‘athée… le déconstructeur annoncé du christianisme, l’anté-Christ.
Or, son ouvrage « Dialogue sur le libre-arbitre » (1443) montre qu’il est bien un croyant confirmé, trinitaire comme les autres.

Michel Onfray décrit le personnage comme « colérique, nerveux, sanguin, atrabilaire, hypersensible. » Il se fâche avec ses meilleurs amis pour de moindres peccadilles.
Il se met à dos théologiens et prédicateurs. Le pape Eugène IV n’appréciera pas ce critique moqueur et ironique, on le verra plus tard.
Vale est un vrai chrétien, il crois au paradis céleste, comme tout un chacun en ce quinzième siècle obscur sur certains points… Mais il est amateur de la vérité pour laquelle il est prêt à déchaîner de nombreux talents : il est un brillant dialecticien, excellent orateur, rhéteur fin et subtil… Il possède toutes les qualités d’un intellectuel guerrier et n’avance pas en se cachant !

Pour preuve, son « la Donation de Constantin ». Il y démontre comment l’Eglise du VIIème siècle a fabriqué un faux document, antidaté du IVème siècle. Quand on sait le traitement qui l’attend, on peut le croire inconscient d’avoir signé ce livre de sa vraie identité.
Le document « officiel » attesterait du don territorial (La totalité de l’Empire romain d’occident ainsi que les sièges d‘Antioche, de Constantinople, de Jérusalem et d‘Alexandrie) fait à l’Eglise de Rome par l’empereur Constantin. Un faux donc selon Lorenzo della Vale.
La démarche, presque scientifique si ce n’est que la science moderne n’existe pas encore. Une enquête philologique, presque judiciaire :
– Le latin employé n’est pas romain mais mérovingien tardif !
– Constantinople y est citée alors qu’elle n’existait pas encore ! (ce qui rappelle l’invention de Nazareth)
– D’autre part, si Constantin était assez fou pour mettre un terme à ses ambitions territoriales, le pape de l’époque, Sylvestre 1er, chrétien intègre, ne l’aurait pas accepté. Au IVème siècle, l’Eglise ne penchait pas encore pour l’exercice d’un pouvoir sur le temporel, les textes le montrent.
– Enfin, dans le cas contraire, le pape aurait forcément battu monnaie et on ne possède aucune preuve qu’il l’ait fait un jour. Le principe d’économie s’applique ici.
L’accusation portée contre l’Eglise est grave car elle amène aussi des preuves du coup d’Etat permanent de l’Eglise sur l’ancien monde occidental perpétré depuis des siècles.
Convaincus que certains lui veulent du mal, le pape Eugène IV en tête, il s’enfuit pour une dizaine d’années en Aragon, Espagne. A la mort du pape, le suivant l’autorisera à revenir à Rome.
Vale ne s’est finalement attaqué qu’à la structure temporelle de l’Eglise. Le pape qu’il visait avait mauvaise réputation, Luther et Calvin le rappelleront un bon demi-siècle plus tard. Il est persuadé qu’il ne fait aucun mal au vrai Dieu, celui des chrétiens. Ce qu’il privilégie, c’est la vérité. Jésus ne disait-il pas « … je suis la vérité… » ?
Lorenzo ne s’arrête pas à cette première attaque. Une autre sera servie en 1442 sous le libelle « De la profession religieuse » où il critique la pratique monastique. Il préparera malgré lui le chemin de Luther. Malheureusement, car Luther n’aura rien d’un hédoniste.

Ce n’est donc ni dans une optique hédoniste, ni sur un projet athée, de déconstruction du christianisme, que se positionne a priori Lorenzo della Vale. Il cherche à rétablir la vérité. Son philosophe modèle, c’est le Christ en personne.
Il part en guerre contre le fatras scolastique aristotélicien qui oblige à des contorsions conceptuelles embrouillantes plutôt qu’éclairantes. Le message évangélique est des plus clairs et des plus simples. Après tout, Aristote se voit dans l’impossibilité de mener le petit peuple à la sagesse, Jésus si.
Pour lui, croire suffit en soi. Pas besoin de faire appel à la raison, la foi donne des ailes. Onfray en ferait bien un fidéiste puisque ni panthéiste, ni déiste et encore moins athée ; pas de matérialisme ou d’atomisme chez ce philosophe. Il n’essayera même pas de combattre à l’aide de ses atouts d’érudit et de professeur, la foi, croire…
Dans « Dialogue sur le libre arbitre », Lorenzo della Vale s’interroge sur la prédestination, sur la liberté des hommes, sur la prescience divine… Il philosophe en bon chrétien, toujours mais il refuse de s’étendre sur les questions qui n’ont pas de réponses, la foi, croire…

Comment l’homme peut-il être libre si Dieu a déjà tout prévu ? Comment parler de choix, de liberté ou de libre arbitre quand Dieu sait tout à l’avance ? Si le choix n’existe pas, l’homme ne peut alors endosser de responsabilité. Pas plus de culpabilité ; pas de fautes pas de punitions…
Comment concilier les qualités divines (omniprésence, omniscience et omnipotence) et la liberté des hommes ? Comment justifier les actions policières, inquisitrices et judiciaires telles qu’elles sont pratiquées dans le judéo-christianisme si l’homme ne porte pas de fautes ?
Si par ailleurs les hommes sont prédestinés, comment peuvent-ils espérer s’améliorer, devenir bons ? A quoi sert-il de vivre en bon chrétien finalement puisque cela serait vain ? On peut vivre en débauché, en licencieux, en toute immoralité… Dieu le sait déjà, le veut-il ? « Lui seul détient la puissance de la grâce, du salut ou de la damnation. »
Donc, si Dieu existe, l’homme n’est pas libre et n’a aucun compte à rendre ici-bas (position des Frères et Sœurs du Libre-Esprit). Si l’on veut qu’il soit au contraire redevable devant une justice humaine, alors, c’est que Dieu n’existe pas.
Devant ce foisonnement de questions, Vale propose une solution : Dieu sait ce que les hommes vont faire mais en même temps les hommes restent libres d’agir. Car si Dieu prévoit nos actes, il ne les prédit pas : nous ne sommes pas obligés de les accomplir. Prévoir n’est pas prédire (Cf. une bonne prévision météorologique). Annoncer n’est pas garantie d’un résultat.
Cela ressemblerait fort à nos statistiques de physique quantique où l’observateur qui prévoit n’est pas la cause de ce qu’il a prévu. Dieu ne veut donc rien, il n’attend rien de précis mais seulement ce qu’il advient. Et la cause de ce qui advient procède du libre arbitre des hommes.
Au moment où la question, appelée par une précédente, apporte plus d’obscurité que d’éclairage, Lorenzo cesse de poursuivre son dialogue, jugeant d’une non-question puisqu’elle ne saurait avoir de réponse humaine. Exemples, chercher une date de fin du monde ou la couleur de Dieu… ou encore de sa volonté a ceci plutôt que cela. Dieu est objet de foi, pas de savoir. Vale laisse une grande place au mystère de Dieu. Chrétien toujours.
Enfin, ce texte se termine sur la nécessité pour l’homme de se faire humble, d’autant plus qu’il sait ou croit savoir ; le philosophe chute très souvent dans l’orgueil et la raison doit apprendre à connaître ses limites. Ce travail prépare le champ de travail pour Kant et sa critique de la raison pure. La foi dans le Christ, l’humilité et la charité pour l’imiter sont préférables à la volonté de savoir.

Jusque-là, rien ne fait de Lorenzo della Vale un épicurien, encore moins un hédoniste débauché. L’on voit au contraire un chrétien presque commun. Son dialogue sur le libre arbitre « rattrape » ses égarements premiers. Foi, espérance, charité et humilité, réconcilie avec le philosophe virulent des textes publiés l‘année précédente.
Si l’on oublie de lire le « De voluptate », il est sûr que l’auteur du manifeste chrétien cité précédemment ne peut être hédoniste. Dans ce dialogue, il y a trois interlocuteurs et, nous l’avons dit plus avant, le premier est stoïcien, le second épicurien et le troisième chrétien.
De la première version, il en changera le titre pour «  Du vrai et du faux bien », sans doute pour mieux le vendre lors de la deuxième publication. La volupté n’accroche pas, elle peut vous coûter cher.
Les trois personnages du livre sont Leonardo Bruni (l’homme du portique = Zénon de Cittium), Antonio Beccaldi (le philosophe du Jardin = Epicure) et Niccolo Niccoli (le penseur du paradis chrétien = Paul ?). D’aucuns l’associeront immédiatement au « pourceau d’Epicure ». Pourtant, selon Michel Onfray, le livre présente une grande valeur littéraire et philosophique à côté de laquelle sont passés les lecteurs (« économie du livre, dialectique propre, cheminement, parcours rhétorique »).
Un plaidoyer pour la cause d’Epicure d’une extrême intensité que ne cesseront de massacrer ses contemporains, détracteurs de toute philosophie du plaisir. Vale n’est jamais décrit comme philosophe et encore moins comme chrétien mais on le fait passer pour un athée matérialiste (un crime horrible), un libertin jouisseur (un débauché pervers). Il lui sera difficile, malgré les productions suivantes, d’être reconnu comme chrétien « normal ». Le christianisme via l‘ordre imposé, répétons le, n’aime pas le plaisir, exclusivité du seul paradis dans le ciel.
L’auteur de « Sur le plaisir » a-t-il voulu utiliser une construction triangulaire (triade, trilogie, sainte Trinité) en vogue à l’époque ? Y a-t-il une évolution d’un niveau zéro (stoïcisme) vers une degré supérieur (l’épicurisme) pour atteindre un sommet transcendant l’ensemble (le christianisme), le tout formant un équilibre stable ?
Le fait est qu’associer le rédacteur à l’un ou à l’autre de ses personnages entraîne forcément une réduction simplificatrice empêchant de cerner la vraie personnalité du philosophe. Onfray n’hésite pas à parler de mutilation de l’œuvre et de l’auteur dans le même temps ; pour lui, il est clair que le livre prône à la fois l’hédonisme et le christianisme (« hédonisme chrétien et christianisme hédoniste »), il n’y a aucune incompatibilité entre les deux voies, bien au contraire, c’est ce qu’il va démontrer.

L’histoire commence avec le stoïcien, Leonardo Bruni, qui défend la vertu (héroïsme, gloire, honneur) comme souverain bien. Un peu faible pour Vale qui trouve ça ridicule, les cataloguant de fausses valeurs. En plus, le suicide est interdit par le christianisme.
Les stoïques sont réputés pour être tristes, ennuyeux ; ils génèrent autour d’eux une sorte de dépression morale et spirituelle (acédie), celle de mourir sans avoir jamais pu être un héros. Dégradant pour l’estime de soi.
Pire, le stoïcien ne sépare pas Dieu du monde, qu’il mêle à la nature toute entière ; ils est panthéiste, incompatible avec le christianisme. Difficile à Lorenzo d’adhérer pour qui pense que Dieu est Un et que le reste est autre.
Puis l’épicurien, Antonio Beccaldi ; il prône évidemment la joie, le plaisir, la sérénité et l’ataraxie (recherche de l’absence de maux).
Le maître du Jardin n’avait pas vraiment tort de se baser sur ses observations naturelles : les animaux sont épicuriens et les enfants aussi. Seuls les adultes, bien conditionnés, pensent qu’il est un devoir vertueux d’en baver, les autres pensant que c’est une fatalité. Et puis, le vertueux n’enfle-t-il pas dans son Ego d’orgueilleux ? Vanité du stoïcisme.
Mais les plaisirs du corps n’ont jamais été bien acceptés dans pas mal de traditions. On leur oppose les mérites de l’âme, beaucoup plus nobles que le dégoûtant libertinage.
Le soin qu’apporte l’auteur à son personnage hédoniste est parfois exagéré, monté en éloge de cette philosophie. Pas de doute pour Onfray, Vale et Antonio ne font qu’un, mais pas que.
Dans ses réparties, l’épicurien pousse jusqu’au bout l’exaltation de tous les plaisirs, sans distinction. On retrouve les composantes classiques vantées par les libres-penseurs (lire « Hédonisme, une lueur médiévale ») : plaisirs de bouche, bons vins, bonne chère, sexualité totalement libre, adultère, fornication, communauté des corps, jouissance des sens, luxe sans frein, confort impécable, bonne santé… Simplement ne pas se perdre, donc faire le tri judicieusement.
Beccaldi invite à ne rechercher que l’utile, c’est-à-dire le plaisir. On obéit à la loi seulement si l’on en tire un avantage, autrement, il faut désobéir. Mais si désobéir cause plus de désagrément, il est préférable d’obéir. L’épicurien passe son temps a peser le pour et le contre.

Le dernier a intervenir est le chrétien, Niccolo Niccoli. Il semble s’accorder avec l’épicurien su le plan du plaisir lié à l’utile. Il tire cette possibilité vers la quête de Dieu, dans la joie, la jubilation, la volupté. Le plaisir d’aller à Dieu.
L’ataraxie est placée sur un plan secondaire chez Lorenzo della Vale. Il n’en fait pas un but mais un moyen. De la formule d’Epicure il choisira l’utilité au sens du profit, de l’intérêt. De ce fait, il adopte comme bien-être le simple fait d’exister, d’être soi, bien avec soi., ami de soi. De même, le plaisir n’est pas le but en soi, il faut aller plus loin. Cette distance à parcourir, c’est le cheminement qui mène à Dieu, pour une union joyeuse. Si le stoïcien aime Dieu par obligation, cela n’a aucune valeur ; le chrétien hédoniste aime Dieu parce qu’il en tire du plaisir, l’amitié avec Dieu est le souverain bien, par extrapolation. Pour Onfray, le chrétien Lorenzo ajoute à l’épicurisme classique « la libération en soi de la part spirituelle afin de connaître, sur terre, ici et maintenant, le plaisir et la joie d’un mouvement vers Dieu » : le plaisir terrestre comme véhicule conduisant au plaisir céleste.

Au XVème siècle, la représentation du paradis céleste ressemble à celle que Dante en fit un siècle auparavant dans sa « Divine comédie ». Allégories, poésie et lyrisme ne manquent pas chez Vale. Vivre au ciel affranchit de la matière et l’on peut tout faire en défiant sans problème les lois de la physique. Onirisme pur.
Pour Vale, il est possible d’atteindre une forme d’extase en avant goût de ce qui viendra plus tard, après la mort des corps. La jubilation dans le temporel prépare à celle de l’au-delà. L’amour du prochain, l ‘espérance… n’empêchent aucunement l’usage du plaisir.
Epicurien, Vale l’est lorsqu’il propose le plaisir comme véhicule conduisant au souverain bien ; chrétien il est quand il nomme ce souverain bien : plaisir d’être auprès de Dieu, c’est-à-dire dans un monde jamais avéré, peut-être pas si loin du monde des idées de Socrate (Lire C’est quoi l’idéal ? )

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