Montaigne et l’usage des plaisirs

On n’a pas dit que du bien de cet homme d’excellence, né après 11 mois de gestation comme s’il hésitait à venir au monde, mais tous ou presque s’accordent pour dire qu’il reste le philosophe dont l’unique livre, les Essais, enseigne le mieux à vivre et dispose à mourir le mieux que l’on peut. On le penserait disciple d’Erasme mais ce dernier était lui-même, c’est mal connu, ou reconnu, un disciple d’Épicure. Reste à prouver que Montaigne l’a suivi -et parfois dépassé- sur le terrain de l’hédonisme.

Michel Eyquem de Montaigne naît dans un château le 28 février 1533 mais il est vite confié à une nourrice paysanne. Il en retiendra l’austérité, les goûts culinaires peu sophistiqués, la frugalité, la simplicité mais aussi de la volupté. Son père adoptera le modèle d’Erasme pour pourvoir à son éducation, c’est à dire celui qui préfère une tête bien faite à une tête bien pleine, le retour aux grands classiques de l’Antiquité (grecs et romains) et surtout, fait nouveau à l’époque, modèle qui insiste énormément sur le respect que les adultes doivent porter aux enfants. Son précepteur allemand ne s’adressera qu’en latin avec lui, si bien que tout l’entourage des Eyquem devra s’y mettre. Le latin devient alors la langue naturelle de Michel, ce qui ne sera pas sans lui causer quelques difficultés lorsqu’il rejoindra, un peu plus tard, le collège de Guyenne à Bordeaux où l’on parle le gascon. Il y devient comme étranger à lui-même tant l’impossibilité de communiquer avec les autres est réelle et il se retrouve souvent seul. Entre six et treize ans, par un régime à la fois austère et sévère, il aura lu Virgile, Ovide, Horace, bref, la plupart des Élégiaques, mais aussi Terence et Plaute ; c’est La Boétie qui lui fera connaître Plutarque et Sénèque.

On a collé au philosophe toutes sortes d’étiquettes, et bien difficile est de dire ce qu’il était réellement ; il se disait  lui-même « ondoyant et divers« . Catholique zélé ou imposteur athée, on le fait aussi un peu adhérer à tous les  courants philosophiques : stoïcisme, épicurisme, déisme, pyrrhonisme… On peut également lire dans une encyclopédie : «C’est en usant de finesse, de ruse, en portant un masque de bon chrétien que Montaigne s’attaque à toutes les religions, catholique comprise.» Les catholiques l’ont accusé, à tort d’après Michel Onfray, de narcissisme, alors que de nombreux passages montrent qu’il ne se dépeint pas toujours sous son jour le meilleur. Même s’il se reconnaît quelques qualités morales, il ne s’épargne vraiment pas ; il se décrit petit, moche, maladroit et se dit à la fois monstre et miracle. En écrivant les Essais, Montaigne aurait plutôt appris à s’aimer pour, peut-être, devenir plus aimable. Mais Zbigniew Gierczynski décèle, dans l’essai nommé Apologie de Raymond Sebon, un fond naturaliste, panthéiste, une anthropologie positive et, en définitive, l’apologie de la raison.

Sa mocheté ne l’empêcha pas d’avoir, comme tout le monde, des pulsions amoureuses, sexuelles plutôt ; Il avoue avoir été toute sa vie durant un fou de sexe, mais une impuissance maladive et précoce lui joua, vers la quarantaine, de vilains tours. A cinquante ans, il ne bandait plus. Toute sa vie, il essayera en tout cas de transformer ses faiblesses en points de force, pour sa propre survie ; c’est là toute la raison de sa construction philosophique. Sa mémoire est déplorable, il mélange ou se trompe dans les dates, ignore la chronologie des faits. De plus, il ne sait pas compter et ne l’a jamais bien fait. Sa jeunesse était plutôt prodigue et dépensière ; vieux, il deviendra radin. Peu soigné, parfois grossier -il a le parler proche de celui des gens simples-, il serait même un peu fainéant, mais il n’empêche qu’il est aussi hypersensible, fragile, émotif : il a la larme facile. Il ne sait s’imposer ni prendre d’initiatives, ignore jusqu’au vocabulaire se rapportant aux matières domestiques les plus courantes, ce qui ne l’empêchera pas d’avoir un métier à responsabilité et faisant autorité (magistrat, maire de Bordeaux…). Il est par moment dépressif -il perd son grand ami La Boétie neuf ans avant de commencer les Essais– et se laisse aller facilement à la mélancolie ; il serait de caractère pessimiste mais la réalisation de son œuvre l’aidera à prendre de la distance vis-à-vis des choses douloureuses. Son père, tout son contraire si ce n’est la maladie héréditaire de la pierre qu’ils ont en commun, pèsera sur lui autant qu’il comptera -les Essais présentant toujours le paternel sous son meilleur profil.

La mort du père, vécue comme une libération tout de même, l’affranchit surtout, grâce aux rentes héritées de lui, de la nécessité de devoir gagner sa vie : il peut enfin se consacrer entièrement à sa personne qu’il souhaite découvrir par-dessus tout. Car les Essais, c’est une mise au point avec soi-même et, même s’il prétend écrire pour ses proches, sa famille et ses amis, c’est à lui que s’adresse son propre livre. Disons qu’il écrit dans un dessein à la fois domestique et privé. A la naissance de Michel Eyquem, le père est anobli depuis seulement quatorze ans ; les grands-parents -côté paternel (bordelais) comme maternel (toulousain)- étaient des marchands qui avaient fait bonne fortune. Mais cela ne le dispense pas, après avoir abandonné le nom des Eyquem pour ne garder que celui de Montaigne rehaussé de sa particule pour être plus noble, de mentir à plusieurs reprises sur le caractère ancestral de sa noblesse -le père avait été anobli quatorze ans seulement avant la naissance de Michel. Tout en fustigeant, dans les Essais, les honneurs et les titres, il semble plutôt les rechercher. On peut pencher pour un complexe d’infériorité, rien ne l’empêche, et, s’il s’évertue à bâtir son unique œuvre c’est, sans doute, dans le dessein de se réaliser pleinement. Le livre exprime, tout du long, une quête d’identité et ressemble étrangement à une auto-analyse au sens freudien du terme. Il se parle par l’écrit qui agit comme un miroir. En fait, il n’écrit pas, il n’a pas écrit lui-même les Essais sinon les annotations et les petits commentaires qu’il ajoutait à ce que couchait sur le papier son secrétaire du moment. Montaigne réfléchit, se fait lire quelque ouvrage en latin, en grec ou en français, y puise peut-être de l’inspiration, puis il se met à parler de façon naturelle, comme il pense, le scribe écrivant ce que l’autre parle. Ce, pendant les vingt années que durèrent les séances de ce cadavre-exquis psychanalytique.

Sa jeunesse passée, Montaigne lit peu ; il ne se cherche pas dans les bibliothèques ni dans les livres ; il préfère être dans la Nature parce qu’en l’observant il apprend beaucoup sur sa lui-même ; c’est aussi un bon vivant, l’existence passe avant la lecture. On le ressent paraît-il tout au long des trois tomes des Essais et Michel Onfray écrit : les trois livres bougent, bruissent, tremblent, ils frémissent, s’étirent, se contractent, longs ou lents, apaisés ou fougueux, obscures ou éclairants, précis sur un sujet, vagues sur un autre… N’écrivant pas lui-même, son livre est un livre structurellement parlé mais il part dans tous les sens, n’a pas d’ordre précis ni ne présente de plan logique. L’imprimerie a à peine plus d’un siècle d’existence et la parole a encore, à cette époque, son importance. A la limite, le livre de Montaigne mériterait d’être écouté plutôt que lu, sauf que, mal lu, on ne peut échapper à un certain endormement. D’ailleurs, quand Montaigne se pose la question du sens organique qu’il ne voudrait surtout pas perdre, c’est l’usage de la parole et non, comme pour la plupart d’entre-nous, la vue ou l’audition. Les métiers qu’il exerce lui donnent la possibilité de se complaire dans des joutes oratoires, les Essais lui ayant imposé de taire son latin pour ne parler plus que français. Ce qui ne le prive aucunement des joies de replonger le plus souvent dans les textes antiques ; le monde romain, Spartes, n’ont jamais cessé de le fasciner.

Comme de nombreux auteurs de la fin du Moyen-Âge et de la Renaissance, les écrivains diront de Montaigne qu’il n’en est pas un, mais qu’il est philosophe ; les philosophes de la Scolastique affirmant le contraire. Livre parlé car, même s’il se trompe, l’auteur ne retranche rien, au plus, il fait des rajouts qui s’accumulent, la parole ne se gomme pas. Tout n’est pas intellectuellement bon, il y a parfois des impasses, mais la perle rare n’est jamais bien loin. On retrouve des idées empruntées aux auteurs latins, plus rarement aux Grecs sur lesquels il n’est pas très porté. S’il parle de moins en moins la langue de Ciceron, il ne cesse de penser en Romain et fustige constamment son monde décadent, mauvais, corrompu, pervers, menteur, barbare, cruel, sanglant (les guerres de religion font rage et c’est l’inquisition, même si Michel de L’Hôpital en a atténué les effets…)  ; Montaigne pillote (de piller) les Anciens à la manière dont le font les abeilles pour élaborer le meilleur des miels. Et il ne s’en cache jamais : Je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mes sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse, écrit-il. Sa philosophie, bien que difficilement classable, n’est ni de l’idéalisme (il n’adhère pas au monde des Idées de Platon) ni d’ordre théorétique (le Nombre de Pythagore le fait doucement rigoler) ou spéculatif (il ne croit pas aux atomes crochus d’Épicure) ; on peut néanmoins dire qu’il a du stoïcien quand il puise aux sources de Sénèque ; qu’il est sceptique mais sans plus pour quelques emprunts faits à Sextus Empiricus, qu’il est épicurien, ça oui, et il fait partie de ceux qui ont, un temps, pu faire revivre le Maître du Jardin, ses écrits aujourd’hui pratiquement tous disparus. Le résultat est spectaculaire, le miel sans pareil, le travail de réflexion porte sur l’édification de Soi et finit par lui apporter la preuve de toute la validité de son être.

Qui se connaît, connaît aussi les autres, car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition. La quête est donc socratique. S’il ne prête aucune attention aux arrières-mondes de Platon -il n’aime ce philosophe ni sur le fond ni sur la forme- et ne croit pas plus à l’au-delà des chrétiens, monde fictif qu’on atteindrait après avoir bien souffert ici-bas, il porte une immense admiration à Socrate, l’humble philosophe, aux grandes qualités. Pas d’idéal ascétique donc. S’il avait été pyrrhonien, c’est à dire pratiquant la suspension de tout jugement final, (on n’est jamais sûr de rien) il n’aurait jamais pris fermement parti contre la destruction des civilisations du Nouveau Monde qu’on vient de découvrir, contre l’usage de la torture, contre diverses persécutions comme celles des sorcières ; on n’aurait alors pas pu le dire Humaniste… Montaigne est trop humain, il dit ce qu’il pense, donne son avis et porte des jugements ; il est cependant tolérant et libéral. Aristote ? Il ne le cite quasiment jamais, n’ayant pas d’accointances avec la scolastique autoritaire et barbante. Par contre, on décèle de réelles amitiés avec Aristippe de Cyrène, dont il fait sienne la volonté de totale indépendance, et avec Diogène de Sinope, l’individualiste souverain de sa personne, autonome et farouchement libre (ce qui ne fait pas de Montaigne un anarchiste, il restera profondément royaliste). Montaigne est le philosophe de la Terre, de l’ici-et-maintenant, nominaliste et épicurien, profondément épicurien en vieillissant. Il ne s’appuiera pas pour autant sur la thèse grecque concernant l’ataraxie, préférant lui substituer une ascèse positive, un hédonisme actif. Point commun entre Montaigne, Épicure et Sénèque ? le droit à disposer de son corps en totalité, ce qui revient à s’accorder un droit légitime au suicide si la fortune devait nous y conduire. N’oublions pas que Montaigne souffre constamment de calculs rénaux (maladie de la pierre à ne pas confondre avec la fibrodysplasie ossifiante progressive de l’homme de pierre).

A bien compter, à bien y regarder, il emprunte davantage aux épicuriens qu’aux stoïciens. Sur la mort dont on doit se moquer puisqu’elle ne nous concerne jamais ; tant qu’on est vivant, c’est qu’elle n’est pas là, et quand elle est là, nous, on n’est plus là… Les dieux, s’ils existent, n’ont que faire des humains, ils ne s’y intéressent pas ni en bien ni en mal, et s’ils n’existent pas n’en parlons pas. Pas de cosmogonie panthéiste et pas de vision moniste du monde -un vague, mais très vague dualisme, et encore ; pas polythéiste non plus ; pas atomiste pour un sou, il trouve la théorie trop radicale… Montaigne est attiré par une morale simple et juste, il se forge une éthique respectueuse des autres, il met en application les principes de la sagesse qu’il tire des Anciens en prenant le meilleur de chacun. Montaigne était assez composite pour paraître paradoxal. De plus, il critiquait ouvertement l’Église ; on a pu le dire tantôt athée, sinon protestant voire juif. Pourtant il était formidablement chrétien, et même plutôt très religieux. Avant et après sa mort, on lui a longuement prêté tout son inverse, tout son contraire. Ce qui l’ont fait n’avait jamais dû le lire, ou alors pas convenablement. Ou de la haine tout simplement. Sa religion, le catholicisme, il la vit subtilement, personnellement, dans son château où il a fait aménager une deuxième chapelle, juste au dessous de sa chambre qui dispose d’une trappe lui permettant d’assister aux messes quand la maladie le cloue au lit. C’est en homme libre qu’il pratique son christianisme, en pleine inquisition et guerres de religion, ne l’oublions pas. A sa mort, alors qu’il n’aurait plus rien à cacher, il réclamera l’extrême onction. Quoi de plus catholique ?

Mais Montaigne revendique un catholicisme modéré -comme on parlerait aujourd’hui d’islam modéré. Sauf qu’à l’époque, les enragés avaient le pouvoir en main et… celui de faire beaucoup de mal. Être modéré, pour le philosophe, c’est à l’instar de Michel de L’Hôpital, accepter les compromis, préférables à la dispute et à la discorde, être souple mais demeurer libre des Églises. Montaigne est religieux jusqu’à un certain point ; tant qu’il s’agit de se fondre dans la société et d’éviter les remous… La France aurait-elle adopté la Réforme que Montaigne aurait été protestant (son frère l’était). C’est un laïc qui ne prend que ce qu’il y a de plus positif dans sa religion. Il en exècre le dolorisme, l’idéal ascétique, ainsi que la haine de la chair et du corps car, en voulant transformer l’homme en ange, le christianisme officiel en fait une bête, dit-il. Aux thuriféraires de la Prédestination, il répond à la façon de Lorenzo Valla que si Dieu sait tout à l’avance, cela ne prouve pas qu’il est d’accord avec tout ce qui se passe ni qu’il veut que tout ce qu’il sait devoir se passer se passe. Autrement, ce Dieu est un fou. Et pan ! Sa conception de l’âme rend celle-ci solidaire du corps ; quand le corps meurt, l’âme fait de même. Il est, et reste, foncièrement épicurien. Peut-être même légèrement spinozien avant l’heure. Le paradis, qu’il soit chrétien ou musulman, est une douce faribole, une fable pour les enfants. Il dénonce Constantin pour crimes contre l’humanité, autodafés répétés, assassinats barbares -d’après Michel Onfray, Montaigne est le seul philosophe à l’avoir affirmé si clairement- et lui préfère Julien l’Apostat. De quoi faire bondir les autorités religieuses, mais celles-ci ne réagissent pas, jamais du vivant du Maître en tout cas.

Montaigne disait qu’être chrétien c’est être juste, charitable et bon ; une formule simple et adaptée aux petits comme aux grands. Son nominalisme évite au philosophe d’entrer dans les considérations mystiques ou ésotériques dont il fait fi ; il ne croit pas au monde de l’invisible de Platon ou des chrétiens, on l’a déjà dit. Lui, ne s’en cache pas vraiment même s’il reste le plus discret et le moins agressif possible. On peut se demander comment il a pu faire pour échapper aux foudres du Vatican en ces temps d’obscurantisme à l’agonie. Copernic, dont Montaigne adopte et apprivoise la conception héliocentrique du monde -contre Aristote-, est passé presque inaperçu plus de cinquante ans auparavant mais, les suivants, les Giordano Bruno et consorts du XVIIème siècle, finiront souvent sur le bûcher des idées nouvelles. Galilée fut l’exception qui confirma la règle. Quand le pape se met à menacer de censurer ses travaux, il n’en tient pas compte. Il veut bien être chrétien selon sa propre définition, mais jamais, au grand jamais il ne sera aux ordres ; fidèle qu’à lui-même. Dans le fond, il reste épicurien plus que chrétien -l’Essence divine a des limites et les dogmes aussi- et penche incontestablement pour l’immanence, réfutant par-là même l’idée du transcendant. Les absolus, ils les sait dangereux, générateurs de chaos et, dans la modération qu’il s’est choisie, il incite vivement à vivre l’instant présent en le reliant au réel, à remplir cet instant avec densité et avec volupté. Son monde n’est pas figé en un modèle d’immuabilité ou de fausse éternité, il est dans le mouvement, le passage, dans le branle comme il le dit lui-même. Les vérités ne durent qu’un temps, Montaigne est en cela un adepte de Protagoras : L’homme est la mesure de toutes choses ou Ce que l’homme appelle vérité, c’est toujours sa vérité, c’est-à-dire l’aspect sous lequel les choses lui apparaissent. Est donc vrai ce qui le paraît un temps seulement. On a le droit à la différence mais aussi à l’erreur. C’est en bon naturaliste qu’il en appelle aux sens organiques pour profiter au mieux de la vie ; c’est plutôt osé quand on connaît les positions arrêtées de l’Église en matières de plaisirs des sens !

Mais cette vérité muable et changeante, cette vérité du moment, il la préfère au mensonge qui, vraiment, l’insupporte, comme tout ce qui amène mauvaise conscience par ailleurs. Il n’affectionne pas l’intrigue ni les vaines spéculations, Montaigne est l’homme du Réel, de la Nature et de la Terre, il ne se réfugie pas, comme l’époque le veut encore, derrière des mondes improbables, comme celui des Idées éternelles et incorruptibles, celui d’un Dieu omnipotent et omniscient mais complètement absent ou encore celui d’un Ciel aussi magique que mystérieux ; il propose de voir le monde tel qu’il est, dans l’ici-et-maintenant, parle de son corps, jamais de son âme, si ce n’est pour dire, après avoir frôlé la mort dans un accident de cheval, qu’elle est collée au corps, meurt à jamais avec lui. Être simple, humble et bon terrien, il ne se nourrissait pas mais mangeait fort bien : préférer la bonne chère à toute forme de frugalité -sans pour autant commettre d’excès ; à bonne mesure, bon profit, voilà qui est épicurien. Sa médecine se passe des médecins de l’époque –ils rendent la santé malade, dit-il ; il les abhorre mais voue au contraire une grande admiration aux chirurgiens. Voici comment, par la plume d’Onfray, il qualifie les premiers : charlatans, scolastiques, rhéteurs, verbeux usant d’artifice de langage pour cacher leur incompétence, inutiles personnages, incapables de diagnostics cohérents ; et toujours, cette mise en opposition du réel contre l’occulte : il apprécie les seconds parce qu’ils sont matérialistes, mécanistes, rationalistes et ne peuvent jouer avec les mots. En silence, ils opèrent, coupent, taillent, retranche le mal : ils produisent des effets, non du vent !

Son accident de cheval n’est certainement pas pour rien dans l’orientation philosophique de Montaigne. Dans les Essais, il en décortique tous les effets, les tenants et les aboutissants. Michel Onfray fait remarquer que, bien avant Freud, Montaigne entame une sorte d’analyse en se mettant à l’écoute de lui-même. Non seulement il se découvre petit à petit mais, en se connaissant mieux, il apprend également beaucoup sur les autres et ce monde, et… à composer avec. Si les termes ne sont pas de Freud, les concepts du père de la psychanalyse sont décelables chez Montaigne, soit, près de quatre siècles avant l’invention par le médecin psychiatre. Onfray effectue une démonstration sommaire mais intéressante en décrivant une forme d’embryologie de la connaissance moderne chez Montaigne. Ce dernier aurait donc eu l’intuition d’un Inconscient à l’œuvre dans le corps, aurait mis à jour la notion de travail de deuil qui permet de rebondir et de supporter l’insupportable – Freud aurait parlé de déni et de refoulement (Flaubert, de bovarysme) en tant que mécanisme d’auto-défense. Montaigne va plus loin dans la modernité : il observe la Nature avec science -son éthique est biologique avant l’heure ; il pressent, avant Georg Mendel, l’existence d’une hérédité génétique et finit par porter un regard ontologique sur l’Homme. Les pulsions de mort, il en parle aussi lorsqu’il les nomme Instinct à l’inhumanité ; idem pour le Moi freudien, Montaigne décrit le Patron au-dedans de lui. A force de se fouiller et de se farfouiller, il découvre aussi le principe de diversion nécessaire pour sublimer les évènement douloureux. Il préconise le divertissement pour éviter les maladies de l’âme, la réalisation des Essais est, à ce titre, sublimation (il n’écrit pas pour gagner de l’argent). Contre la mauvaise fortune et, surtout, contre sa condition de simple mortel. Si Montaigne opte pour les plaisirs et la volupté, c’est pour sublimer l’ennui de mourir et le non-sens de la vie. Ou, du moins, il rend son sens à la vie en prêchant un hédonisme raisonné : on ne peut vivre que pour et par le plaisir ; le masochisme est, en cela, une forme de l’hédonisme ; le stoïcien est un hédoniste refoulé… Montaigne voit naître, en quelque sorte, la science de la psychologie des profondeurs.

La mort hante suffisamment Montaigne pour qu’il cherche toute sa vie à s’en faire une amie : Ce n’est pas la mort que je crains, c’est de mourir, dit-il. Or, si les Anciens disaient que philosopher c’était apprendre à mieux mourir, Montaigne ajoute que savoir mieux mourir aide surtout à mieux vivre. Vivre, d’ailleurs, est moins facile que mourir, il faut donc réussir sa vie et, pour finir, bien mourir. Cela n’a pas vraiment été le cas pour lui mais il aurait aimé affronter la mort en pleine forme et en bonne santé. Il l’a fait volontairement, ainsi qu’il en faisait un point d’honneur pour être en phase avec son côté mi-épicurien mi-stoïcien, et ce, quand bien même il regretta d’être seulement privé de la parole les trois derniers jours qui précédèrent son décès. Mais qu’est-ce que le bien vivre selon Montaigne ? En connaissance de causes, Montaigne choisit l’hédonisme moins pour la célèbre doctrine de l’ataraxie (échapper par tous les moyens à la douleur) que pour l’aspect voluptueux de l’existence. Il s’agit d’un hédonisme actif, positif. Montaigne propose une philosophie érotique -il enseigne la joie, la volupté, le plaisir, la vie pétillante, fertile- et non thanatophile ; le bonheur tout simplement et sans pudeur. Personne ne porte de faute telle qu’il faudrait l’expier toute la vie ; la pomme d’Adam n’est qu’un mythe ; sagesse et sapience humaine doivent inspirer de la gaieté et non de la tristesse. Ce sont même les évangiles qui le disent.

Comme Épicure et Lucrèce, Montaigne s’appuie sur ses observations du monde animal pour justifier la quête indispensable du plaisir. Quel animal, en effet, vit-il pour faire du tort ? à lui-même comme aux autres ? Nul animal n’attente à la vie d’un autre pour le plaisir mais parce que ses instincts de survie et la faim l’y obligent. Aucun animal, à part l’homme, ne fuit le plaisir, bien au contraire. Seul l’homme est capable de torturer son semblable, il n’y a d’animaux ni sadiques ni masochistes. L’homme, doué de raison et de conscience parce que son cerveau est allé plus loin dans l’évolution, porte la responsabilité et, parfois, la culpabilité de ses actes, pas l’animal. L’Église porte de lourdes responsabilités dans le malheur des hommes car, au lieu de prêcher la bonne nouvelle –soyez heureux-, elle impose le plus sinistre des cultes : celui qui n’a retenu que la douleur du Christ, et pas l’intense joie dont l’ont privé ses juges. Tout au long des Essais, Montaigne dénonce le dolorisme ambiant, qui sape les âmes innocentes depuis des siècles de mauvais christianisme. On ne s’étonnera donc pas si Montaigne se met en porte-à-faux vis-à-vis d’Aristote et de Platon en exaltant les cinq sens, olfacto-gustation et vue plus que les autres. De quoi horrifier le chrétien assez fervent pour trouver du plaisir à n’en avoir aucun : renoncer aux joies et aux plaisirs du monde, là se trouve la faute, le péché de mort. Il faut inverser les valeurs négatives qui nous inculquent la pauvreté, la haine du corps et de la chair, la négation de soi, la passion doloriste sensée rapprocher du Christ et, par-là même, de Dieu. Si Dieu est Amour, pourquoi alors se repaître dans la douleur ? Il faut jouir de la vie… Voilà en filigrane l’aspect cynique du philosophe, son côté anti-clérical.

C’est le jouir, non le posséder, qui nous rend heureux. Encore une expression montanienne qui montre l’option hédoniste empruntée par Montaigne. Autrement dit : parce que nous allons mourir, jouissons. Et n’acceptons un déplaisir que s’il en évite un plus grand. La réhabilitation d’Épicure, entamée par Lorenzo Valla et Erasme avant Montaigne, continue, ici, à faire la preuve des médisances qui voudraient nous détourner de l’hédonisme, en traitant de pourceau impie et débauché tout épicurien qui s’en revendique. Faibles arguments mais résultats garantis : mille ans de malheur pour l’espèce humaine. Pourtant, la Nature, les évangiles et Dieu en personne nous poussent à plus de volupté, à moins de souffrance. A force de rabâcher cela ainsi, le Vatican aurait pu se fâcher réellement, mais c’est sans compter sur l’habileté (et non la ruse comme l’ont dit certains) du philosophe qui, par tous les moyens, sait rester discret, flou. Il n’impose pas ses idées, il propose, il suppose. Libres sommes-nous de ne pas y adhérer. Montaigne peut paraître un peu benêt, il n’est pas dupe. Le monde, il commence à bien le connaître, il est malhonnête et injuste. Il voit tout ce qui se passe à son insu, tout ce qu’on dit dans son dos. Il fait semblant de ne pas savoir, ne dit rien ; il arrive même qu’il laisse entendre qu’il sait, sans franchement se dévoiler. Malin le Michel, il aime semer le doute autour de lui et, douter, c’est le début de la philosophie. Montaigne pratique, à la manière des trois singes de la sagesse orientale, l’évitement pour ne pas avoir à faire avec de quelconques ennuis. C’est par ailleurs en observant bien les autres qu’il apprend non seulement à se corriger mais aussi à se comparer… pour jouir un peu davantage.

Tout ne souriait pas à Montaigne, loin s’en fallait. Mais pour ne pas en rajouter au malheur, mieux vaut se dire que cela pourrait être pire ; cependant, ce n’est pas un signe de fatalisme car Montaigne ne se laisse jamais abattre. Pour mieux supporter ses tares, il suffit de trouver plus taré que soi ; là encore, cela ne relève pas du vice : Montaigne ne se réjouit pas du malheur des autres, mais savoir qu’il y a plus malchanceux que soi aide à vivre. C’est auprès des petites gens qu’il trouve son bonheur car, elles, ne se plaignent jamais des pires tourments qui les accablent. De plus, les gens de peu sont souvent meilleurs philosophes que les nantis de la société. Mens sana in corpore sano, disaient les Anciens. Montaigne s’évertue, contre mauvaise fortune -il est bien malade-, de se faire un corps physique en accord avec sa propre métaphysique : son corps est libre de tout concept éthérique, non judéo-chrétien, soumis comme tous les corps à l’entropie, à la finitude. Michel Onfray parle d’un corps «athée» qui refuse la douleur sous toutes ses formes. L’épicurisme de Montaigne n’empêchait pas l’affection pour la sobriété, la simplicité, l’austérité et la rigueur. A la limite spartiate, notre hédoniste ! Les plaisirs de prédilection de Montaigne, c’est lui qui en fait les éloges, seront l’amitié, la célébration des femmes et les livres.

Pour ce qui est de l’amitié, on peut dire que c’est une des rares choses qui le rapproche du Platon de Lysis. Il faut dire que le philosophe grec était encore jeune et pétillant lorsqu’il écrivait ce livre, pas encore acariâtre ni imbu de son personnage ainsi qu’il le paraîtra plus âgé. Cependant, Montaigne n’en fait pas une Idée-forme à la Platon, l’amitié sans les preuves n’est rien. Mais que de philosophes ont pu traiter de l’amitié ? Montaigne, inévitablement, adhère aux Maximes d’Épicure, rejoint normalement le Lélius de Ciceron, s’accorde avec les Lettres à Lucilius de Sénèque… La Boétie, qu’il cite fort peu dans ses Essais, lui manque terriblement, mais personne ne le remplacera malgré l’affection et l’intérêt qu’il porte à quelques autres fameux personnages (Pierre Brach, Charron, Florimond de Raemond, Anthony Bacon, Marie de Gournay) ; il ne les évoque même pas dans son unique œuvre.

Montaigne est réputé pour ne pas être tendre avec les hommes, il fait de même avec la gent féminine. Au nom du principe de l’égalité. Les hommes ne valent pas grand-chose et les femmes doivent leur médiocrité à ce qu’elles laissent les hommes faire d’elles. Il n’y a pas d’inégalité naturelle, les injustices qui nous frappent, sont construites par le social. Il ne faut voir chez Montaigne plus de misogynie que cela, même s’il dit perfides toutes les femmes ; pour leur plus grand bien, il invite les femmes à s’émanciper, à se libérer du carcan que sont les lois faites par et pour les hommes : Soyez résolu à ne plus servir, et vous voilà libre, vaut autant pour les unes que pour les autres. Montaigne est un anachronique dans son époque, c’est alors un visionnaire moderne, mais résolument conservateur ; attaché aux institutions quand même il les fustige, et méfiant des réformes alors qu’il les sait nécessaires. Quant au mariage, -amour n’est pas sexualité- il ne lui reconnaît d’avantages que s’il est de raison, sous la forme d’un inter-dit, une sorte de contrat d’entente cordiale où l’on ne se promet pas des amours-toujours, impossibles à tenir. Du moment qu’il y a de la douceur et le plaisir d’être et de vivre ensemble, l’union peut, à la rigueur, tenir. Il ne tique pas à l’idée d’avoir des amant(e)s et conçoit l’acte amoureux comme une chose autant hygiénique qu’incontournable ; avoir recours aux prostituées n’est pas péché, bien au contraire, c’est sain quand c’est bien fait. Si ce n’est les siècles qui les séparent de lui, Lucrèce et Ovide ne sont pas bien loin : s’unir, d’accord, mais en restant coûte que coûte libre et autonome.

Montaigne n’envisage pas le bonheur sans le commerce des livres. Une tête bien faite entre dans les conceptions qu’il se fait de l’eudémonisme ; l’amitié certes, les femmes aussi, mais ce que ni les amis ni les femmes peuvent apporter, il le trouve dans les livres qu’il se fait, le plus souvent, lire par un tiers : construire la citadelle intérieure, disait Marc-Aurèle. Lire amène à réfléchir, à méditer, à penser sa vie, à vivre l’existence, à remplir les moments partagés entre amis, à donner du sens quand il n’y en a pas, et… à se trouver. Le meilleur lecteur des Essais a bien dû être l’auteur lui-même. Nature-Amitié-Femmes-Livres réalisent l’équilibre que recherche le philosophe tout du long de sa vie. Rien ne dit qu’il meurt en homme accompli mais c’est ainsi qu’en homme sage et philosophe il affirme avoir trouvé joie, bonheur, volupté, magnificence, beauté, désir de vivre et doux plaisir. Sa mort est mieux connue aujourd’hui ; il ne meurt pas de la maladie de la pierre qui le rongeait depuis longtemps mais met trois jours à agoniser d’une angine diphtérique. Trois journées à ne plus pouvoir parler, un comble pour celui qui en avait fait presque un métier.

Montaigne mort, les siècles passent ; nombreux sont ceux qui s’inspirèrent alors des Essais pour bâtir de nouvelles théories, faire leurs propres essais ; pour ce qui est des classiques : Charles Cotton, John Locke, David Hume, Boyde Hendrik Bode, Emmanuel Kant (peu), René Descartes, Blaise Pascal, Nicolas Malebranche, Molière, Jean de La Fontaine ; du côté des oubliés de la philologie parce qu’hédonistes ou libres-penseurs, libertins réprimés, et ce, grâce à la filière Marie de Gournay : François La Motte Le Vayer, Charles de Saint-Evremond, Pierre Gassendi, Cyrano de Bergerac et, même, l’abbé Meslier, le premier des athées. C’est grâce à l’influence de Montaigne que Descartes a pu tourner le dos à la très ennuyeuse scolastique et adopter le français à la place du latin. Cela nous semble peut-être rien, mais c’est ce déclic qui a permis une véritable révolution dans la pensée occidentale : laïcisation en marche de la société, émancipation vis-à-vis du théologique, séparation des pouvoirs, nombreuses avancées modernes… Si Pascal lui a reproché son scepticisme (dénoncé par Charron), -Montaigne ne l’était pas, nous l’avons vu plus haut- cela ne l’a pas empêché de lui piquer de nombreuses idées.

Tout et son contraire a été dit sur lui, si bien qu’Onfray en fait un athée qui ne l’est pas, un conservateur révolutionnaire, un féministe misogyne, un chrétien épicurien, un ascète hédoniste, un sceptique dogmatique… bref, un personnage tout à fait oxymorique. L’Église, qui n’avait rien compris jusque-là, réagit en mettant les Essais à l’index en 1676, trop tard, le message était passé, la modernité rendue possible.

Après avoir subi quelques déboires de location, la dépouille de Michel de Montaigne repose aujourd’hui dans le vestibule de la Faculté de Bordeaux. Les restes du grand bonhomme gisent dans un sarcophage placé sous l’imposante statue qui le représente allongé, en soldat du Roi.

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