I-3 – De l’hédonisme à l’épicurisme

Eudoxe et l’objet du désir pour tous :

Eudoxe (395-343?/408-356 av. J.-C.), fils d’Eschine, originaire de Cnide, astrologue géomètre, médecin, législateur. Il apprit la géométrie d’Archytas, la médecine de Philistion de Sicile. Sotion dit qu’il fut aussi disciple de Platon. En effet, âgé d’environ vingt-trois ans, pauvre, mais très désireux de s’instruire, excité par la réputation des socratiques, il vint à Athènes avec le médecin Théomodon, qui l’entretenait. Descendu au Pirée, il venait à Athènes chaque jour pour entendre les sophistes (dont Protagoras), et revenait au port chaque soir. Après un séjour de deux mois, il revint dans son pays, puis ayant reçu de l’argent de ses amis, il s’en alla en Égypte avec le médecin Chrysippe, portant à Nectanabis des recommandations de la part d’Agésilas. Nectanabis le recommanda aux prêtres. Il y resta seize mois, ayant fait couper sa barbe et raser ses sourcils, et écrivit, selon une tradition, la Période de huit années. Après quoi, il alla professer la physique à Cyzique et en Propontide, et alla ensuite voir Mausole. Puis il revint à Athènes, où il eut de nombreux disciples, pour fâcher Platon, dit-on, car Platon n’avait pas voulu le garder avec lui.

Il fonda une école à Cnide vers -360, concurrente de l’Académie de Platon. Elle tient du matérialisme démocritéen mais aussi de la cosmogonie platonicienne. D’après Aristote, il aurait fondé l’hédonisme en affirmant l’identité du plaisir et du bien. En ce sens, Eudoxe paraît paradoxalement platonicien et hédoniste. Eudoxe nie la séparation entre un monde sensible et un monde intelligible, la forme étant immanente aux choses sensibles. Elle ne réside pas hors sa matérialité, mais en elle. Si Platon se place face à Euxode comme anti-hédoniste, Aristote, lui, le défend dans Ethique à Nicomaque car il ne voit pas de mal en soi dans le plaisir.

Epicure et le plaisir suprême :

Épicure est né vers 341 av.J-C sur l’île de Samos d’un père cultivateur et maître d’école à Athènes et d’une mère qui récitait des prières rituelles.

Le fait que son père travaille à Athènes va conduire Épicure à être en relation avec cette cité dès son plus jeune âge. Or, à cette époque elle est très mal en point. Sa défaite à la bataille de Chéronée en 338 av. J-C. lui a fait perdre son hégémonie et la mort d’Alexandre en 323 av.J-C. a déstabilisé l’entente politique. En bref, la cité athénienne est en déclin et cela se ressent à tous les niveaux : politique, économique et philosophique. Il y fondra l’école philosophique dite du jardin et développera sa doctrine, l’épicurisme qui rayonnera dans tout le bassin méditerranéen. On sait, de Métrodore son disciple, Epicure de faible constitution et malade. Il meurt en 270 av. J.C. Après Epicure, la philosophie deviendra romaine.

De son vivant il a dû faire face à une excessive mauvaise réputation de jouisseur grossier, bestial et trivial : Timon l’associe à un porc. L’image durera, popularisée par le quatrième Epitre d’Horace, avec son pourceau épicurien. Calomnie sans aucun doute.

Quand Épicure fonde son école du jardin à Athènes en -306, la pensée philosophique est encore dominée par les deux grandes doctrines issues de l’enseignement de Socrate : le platonisme et l’aristotélisme. Mais Epicure n’a pas fréquenté les écoles dominantes. Il sera l’inverse de Platon sur de nombreux points : Le machisme et le phallocratisme viscéraux, la supériorité d’Athènes, l’aristocratisme électif, l’élitisme radical, le conservatisme politique, l’ésotérisme pédagogique, le dualisme idéaliste… A preuve, les femmes sont accueillies au jardin et considérées comme égales des hommes. Le réel épicurien procèdera de la terre, d’un réel incarné, d’une causalité phénoménale réductible à des enchaînements rationnels. A noter que sa doctrine s’épanouit dans une époque en ruine.

Le projet épicurien est simple : développer, à partir d’une physique atomiste empruntée à Démocrite d’Abdère – au Ve siècle av. J.-C. il avait, avec Leucippe de Milet, fondé l’atomisme – une morale du bonheur permettant de nous délivrer des maux qui nous accablent. Le seul guide dans cette recherche du bonheur est la sensation et les plaisirs (ou les peines) qui l’accompagnent. L’ensemble des événements qui constituent la réalité relevant de cette causalité atomique, il en va de même pour la réflexion, la parole, le langage, la philosophie. L’Epicurisme part au combat pour attaquer les mythes, les superstitions, les croyances, les fictions, les religions, les dogmes, les lieux communs et se propose comme thérapie de l’âme et du corps.

L’amitié est présentée par Épicure comme un bien précieux, indispensable au bonheur. En cette époque de décadence de la cité grecque, l’amitié remplace l’ancien esprit civique. Le bonheur a pour condition de fuir le trouble des affaires publiques : pour vivre heureux, « vis caché », à l’écart de la vie politique, enseigne Épicure, qui, jusqu’à sa mort, mettra en pratique ce précepte.

La modernité de la philosophie épicurienne réside dans son respect de l’individu, la valeur qu’elle accorde à l’existence heureuse et l’extrême simplicité de ses buts : non pas savoir pour savoir, mais savoir pour obtenir dès maintenant la paix de l’âme, l’ataraxie (absence de trouble), qui définit le bonheur du sage et lui permet de vivre « tel un dieu parmi les hommes ».

Des trois cents rouleaux écrits par le maître du jardin il ne reste que trois lettres d’Epicure (à Pythoclès, à Hérodote et à Ménécée Clic ) ainsi que les Maximes et sentences vaticanes. Mais on résume assez couramment la pensée d’Epicure selon quatre thèses :
– il n’y a rien à craindre des dieux,
– ni de la mort,
– la douleur est supportable,
– le bonheur est accessible.

Cependant, Michel Onfray souligne que cette pensée se construit autour :
– d’une physique éthique car en dehors de la matière rien n’existe,
– d’un athéisme tranquille car si les dieux existent ils n’interagissent pas avec les hommes, tout indifférents qu’ils sont à leur égard,
– d’une algodicée païenne -le bien et le mal n’existent pas- où s’organise une perpétuelle célébration de la pulsion de vie, sans culpabilité originelle,
– et d’un ascétisme hédonique qui évitera les mauvais plaisirs, réfrènera les désirs vains.

« Parmi les choses dont la sagesse se munit en vue de la félicité de la vie toute entière, de beaucoup la plus importante est la possession de l’amitié. »

Lucrèce et la volupté divine :

On ne sait rien de lui mais on a beaucoup inventé, afin de discréditer son oeuvre, sur Titius Lucretius Carus. Il serait né vers les années 90 avant notre ère. Point. On lui doit un unique ouvrage « De natura rerum », véritable ode à la vie. Saint-Jérome y condamne, évidemment, le matérialisme radical, la haine de la religion et de ses prêtres et la déconstruction des arrière-mondes. D’autres le décrivent comme un philosophe fou, malade, suicidaire, antichrétien par avance et psychotique.
Ni optimiste, ni pessimiste, le sagace Lucrèce pose les bases d’une pensée tragique. Il ne partage pas l’eudémonisme des philosophes classiques en n’optant jamais pour le meilleur des mondes possibles. Il reste réaliste. Son invention : le clinamen, même si on l’attribue à Epicure. Les atomes tombent indéfiniment dans le vide et ne peuvent se rencontrer que grâce à cette déclivité. Sans clinamen rien n’existe qu’une pluie d’atomes car rien ne se passe s’ils ne peuvent s’associer. Réel et rien coincideraient éternellement. Le postulat du clinamen, responsable de la réalité matérielle du monde, ouvre sur des perspectives ontologiques, métaphysiques. De ces options découlent des conséquences éthiques et politiques.
Bien avant Feuerbach, Lucrèce attaque la religion dans son fondement. Il tire un trait radical sur deux craintes majeures : celle des dieux et celle de la mort. Seuls sont à rechercher l’ataraxie et la communauté d’amis. Les dieux, s’ils existent, sont sans volonté, sans transcendance, ne s’occupent pas des hommes et, tout ce qu’on leur attribue n’est que superstition. Quant à la mort, elle n’est que le dés-assemblage des atomes. Pas de survie d’une conscience, pas d’immortalité de l’âme. Rien.
L’hédonisme de Lucrèce se traduit par la quête assez austère de l’ataraxie (absence de troubles) mais pas par celle d’une jouissance illimitée. Ce bonheur tranquille, celui de la satiété, du besoin physique satisfait et non la course éperdue vers de nouvelles jouissances, repose sur le seul fait que de se sentir vivre est le bonheur. La recherche de la paix intérieure et de la sérénité conduit Lucrèce à écarter les passions, la démesure, les ambitions obsessionnelles, mais également à écarter l’amour lui-même en tant que passion vaine, conflictuelle, dévorante et, en son fond, violente et vouée à l’insatisfaction.

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