EPICTETE, L’ESCLAVE PHILOSOPHE

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie de la morale with tags , , , , , on 22 mars 2010 by alzaz

Epictète le boiteux, héritier de Socrate, d’Aristote et de Diogène le cynique, était un stoïcien tardif, de l’époque impériale romaine ; son enfance se passe sous Néron et il verra se succéder 10 autres empereurs, jusqu’à Hadrien. Juste un rappel sur l’Ecole du stoïcisme, ou Ecole du portique (stoa en grec), pour dire qu’elle avait été fondée vers 300 av. J.-C. par Zénon de Cittium (une ville de Chypre).

Pour le commun des mortels, le stoïcisme est synonyme de « rester de marbre face aux aléas de la vie » ; on le croit de principe égoïste, et non par sagesse, le plus souvent. Le stoïcien est à la fois respecté et raillé benoîtement. Derrière la résignation, il y a, en vérité, une belle tranche de sagesse et c’est l’anecdote de la jambe cassée qui, par la morale de l’histoire, nous montre le chemin. Depuis Thalès à Epictète et bien après, la philosophie Antique nous invite à comprendre le monde tel qu’il est, et se donne le pouvoir de nous fournir les hypothèses quant à l’ordre qui semble le régir. C’est nous qui le leurs réclamons, pour la paix de notre « âme »…

Alors qu’il était esclave, Epictète s’était vu emprisonner le pied par son maître dans un brodequin de torture pour lui faire abandonner son impassibilité. « Tu vas me casser la jambe », l’aurait averti Epictète, ce qui arriva : « je t’avais prévenu, tu viens de me casser la jambe » aurait-il conclu… sans se départir de son calme. (in Cahiers de vacances / L’Etudiant). Epictète sentais la douleur comme tout le monde, ne se réfugiait dans aucun corps astral, il acceptait ce qui advenait du monde, impassible, sagement.

Comme je l’ai déjà expliqué dans d’autres posts et d’une autre manière, nous ne sommes jamais satisfaits par le réel. Du coup, nous nous en inventons un, meilleur, et dans lequel le rôle que nous nous assignons par conditionnement, par habitus, nous confond en fausseté. En réalité, le monde que nous vivons virtuellement et quotidiennement semble correspondre aux désirs de chacun sans pour autant être vrai (lire la rubrique « le vrai le faux »). Lorsque le monde nous dit NON, nous en sommes bien affectés. Cette affection est proportionnelle au degré de virtualité où nous nous positionnons. Celui qui saisi rapidement ce qui lui arrive réellement souffre moins longtemps que l’autre, effondré s’il ne pige rien. Le doux rêveur a des hauts, certes, mais des bas abyssaux aussi. Le sage est celui qui connaît la constance, la fluctuation raisonnée. Est-ce cela être stoïque ? Pour Epictète, c’est sans doute insuffisant, il ne suffit pas d’accepter le monde tel qu’il est, mais de le vouloir ainsi qu’il est fait.

Rappelons nous l’enfant qui se détache de son monde par des NON successifs s’imposant à lui de l’extérieur (Lire L’EGO ISTHME DE CORINTHE). Dans son rapport magique au monde, il pleure par opposition mais en vain. Il peut crier, cela n’y change rien, le monde n’est pas lui. Et il n’est pas le monde. Du stade foétal à la naissance, les couches de neurones se mettent en place. Après la gestation, ce sont les contacts entre les neurones qui doivent s’établir. Plus le monde de l’enfant est divers, plus les ramifications sont nombreuses. Plus il aura dit non et fini par comprendre, plus on le dira intelligent. L’éducation consistera ensuite à lui mettre en forme un schéme mental, il apprendra à raisonner. L’âge adulte, qui n’a strictement rien à voir avec l’âge de la majorité civile, n’est atteint que par un petit nombre, chez qui les processus d’encéphalisation ne s’arrêtent pas en cours de route, sinon pour cause de pathologie. Il y a dans les sociétés modernes de plus en plus d’adulescents et l’on vient presque de créer le concept d’adulenfants ! Raisonner se confond trop facilement avec son homonyme, résonner. Que peut nous apporter Epictète, docteur de l’âme ? Qu’il faut distinguer ce qui dépend de soi et ce qui ne dépend pas de soi*. Gagner au loto ne dépend pas de moi, jouer du piano, si. Mourir ? ça dépend puisque le stoïcisme autorise le suicide. Il ne sert donc à rien de refuser ce à quoi notre puissance d’exister ne peut rien, au contraire, y mettre toute la volonté de l’être rend libre celui-ci, le ramène à l’essentiel, à soi et le monde.

En dehors de ce que je pense, que je fais, que je peux maîtriser, le bien et le mal n’existent pas. La Morale se doit donc d’être Ethique, elle ne s’applique qu’à soi. Rien n’a d’importance sinon soi dans ses actions. Notre jugement des choses extérieures est vain et inutile. Les choses ? des simulacres à déconstruire, à remettre à leur place, dans l’ordre, et le bon ! Il est parfois difficile de distinguer la part du stoïcisme et celle de l’épicurisme mais, si l’épicurien fuit la souffrance par ataraxie, le stoïcien l’adopte par apathie (vivre selon sa raison en chassant les passions), en état de sympathie avec le monde. En tous cas, ici aussi les dieux ne sont pas à craindre et il ne sert à rien de les prier ; la mort n’est pas un problème, bien au contraire, elle fait partie du kit de départ. Suicide-toi, mon gars, suicide-toi… lalala.

Leçon d’Epictète :

Si le monde extérieur n’a aucune espèce d’importance, si les autres qui nous entourent ne représentent rien que des hommes et des femmes, si les maux qui nous veulent accabler n’ont pas à être craints, tout cela doit être pris selon sa vraie nature, être voulu, désiré, c’est la meilleure façon de se conduire dans l’univers dont tout fait partie, également partie. En comprenant, en intégrant et en rendant son vrai sens à chacune de ces parties, plus rien n’est en opposition avec le sage et, dans un esprit libre et actif, il trouve son souverain bien, le bonheur. Il pourra ainsi jouer de sa personne dans le rôle que l’univers lui aura attribué, sur le grand casting de notre histoire commune. Le stoïcisme rétablit tout simplement l’harmonie du film.

ACCUSER LES AUTRES DE SES MALHEURS, CELA EST D’UN IGNORANT ; N’EN ACCUSER QUE SOI-MÊME, CELA EST D’UN HOMME QUI COMMENCE A S’INSTRUIRE ; ET N’EN ACCUSER NI SOI-MÊME NI LES AUTRES, CELA EST D’UN HOMME DEJA INSTRUIT

* Puisque l’homme libre est celui à qui tout arrive comme il le désire, me dit un fou, je veux aussi que tout m’arrive comme il me plaît. – Eh ! Mon ami, la folie et la liberté ne se trouvent jamais ensemble. La liberté est une chose non seulement très belle, mais très raisonnable, et il n’y a rien de plus absurde ni de plus déraisonnable que de former des désirs téméraires et de vouloir que les choses arrivent comme nous les avons pensées. Quand j’ai le nom de Dion à écrire, il faut que je l’écrive, non pas comme je veux, mais tel qu’il est, sans y changer une seule lettre. Il en est de même dans tous les arts et dans toutes les sciences. Et tu veux que sur la plus grande et la plus importante de toutes les choses, je veux dire la liberté, on voie régner le caprice et la fantaisie. Non, mon ami : la liberté consiste à vouloir que les choses arrivent, non comme il te plaît, mais comme elles arrivent. Épictète, Entretiens, 1,35.

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EPICURE, LE JARDIN ET LE CLINAMEN

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie du plaisir with tags , , , , , , on 11 mars 2010 by alzaz

Esthétisme, anticonformisme, Epicurisme, + la marque, en –isme que je ne citerai pas. Tout le monde aura reconnu. Le plaisir est un état d’esprit. Un esprit en sale état dirait Epicure en voyant cette pub. Je ne ferai pas une redite sur Epicure si ce n’est pour rappeler qu’il ne reste que quelques feuillets de son oeuvre magistrale. Ce sont ses détracteurs haineux qui, l’ayant sali tant et plus dans leur littérature en osant le traiter de porc et de pourceau, nous renseignent le mieux. Car, en inversant quelque peu leurs torchons, on estime avoir la vérité sur le philosophe. Sachons d’ors et déjà que ce super docteur des âmes vivait philosophiquement dans un jardin et y faisait école (Le Jardin), entouré d’amis plus que d’élèves.

Chassons donc immédiatement le message de bas étage de la pub fantaisiste et malfaisante, puisqu’elle nous met de fausses opinions (pléonasme) en tête ; notamment en faisant des associations idiotes : Epicure se fichait pas mal de l’esthétisme, se moquait d’être ou ne pas être anticonformiste, cela s’adressant aux individus en mal de personnalité. Si cette dernière avait manqué au maître des plaisirs sages, on ne parlerait certainement pas de lui aujourd’hui. Ne mélangeons pas les genres, les philosophes n’ont rien à voir avec Steevy Boulay qu’on trouve dans Wikipédia ! Il ne faut pas confondre notre vaine époque où tout s’est éteint et celle où l’on pensait déjà. Ascétique était la vie du maître du Jardin, la chère était bonne mais sans excès de zèle, pas de quoi faire du mal à la bile.

Sa conception sur l’usage des plaisirs n’a rien de commun. Il y a les « bons » plaisirs, ceux qu’on se donne avec modération si l’on veut apprécier plus longuement. Les mauvais plaisirs nous entraînent dans notre chute, on s’en passera (Ataraxie). Les souffrances ne sont pas forcément les plus mauvaises, car se faire arracher une dent soulage en fin de compte. La quête du bonheur (eudémonisme) chez Epicure est une addition de plaisirs (hédonisme), pas de débauches comme on l’a prétendu. Le bonheur est par définition un état durable et stable. Il ne peut exister sans le plaisir qui est fugace et incertain. Pour Epicure, le stoïcien, l’aristotélicien et le platonicien adoptent une posture ferme, sévère et ascétique uniquement par plaisir. Seul le plaisir motive les hommes, sinon, ils n’auraient jamais eu l’idée du comment on fait les bébés. Si vous me suivez, le masochiste (de Leopold von Sacher-Masoch) n’est esclave intégral de l’autre, pour le meilleur comme pour le pire, uniquement pour le bonheur que cela lui procure. Pour autant, Epicure leur soutiendrait une minute que leur âme est malade et qu’il feraient bien de consulter un bon philosophe.

Epicure doit beaucoup à Socrate même s’il ne l’a absolument pas connu. Comme lui, il pense que nos maux proviennent de notre ignorance. Seuls les moyens d’arriver au but, le souverain bien, sont différents. En sagesse, ils se valent certainement, ici encore les procédés changent. Maïeutique pour Socrate, épiphanie éthique chez Epicure. Nous souffrons donc. constamment nous l’ignorons, mise à part quelques fois. Nous vivons dans la crainte que le ciel nous tombe sur la tête. Nous craignons la mort par dessus tout. Nous nous racontons intérieurement des fariboles sur l’autre monde car nous n’en savons rien. Existe-t-il vraiment ? Epicure s’en contre-fiche éperdument, les dieux n’ont jamais foudroyé les c… . Définition de l’homme ? Si pour Malraux c’est un animal religieux, Epicure aurait dit, animal superstitieux. L’angoisse, le stress et la peur sont comme de la souffrance dans la souffrance. Pourtant, qui ne souhaiterait être heureux ? La seule solution est donc le savoir vrai, la connaissance du monde tel qu’il est et non selon nos propres délires complètement irrationnels. Pour cela, il faut faire appel à la raison.

De quoi est fait le monde ? C’est chez Lucrèce qu’on en apprend davantage sur l’atomisme d’Epicure. La génération spontanée (du néant viendraient les choses) n’existe pas. Si Louis Pasteur l’a démontré au XIXème siècle et que quelques uns y croient encore au XXIème, certains l’admettaient déjà au Vème avant J.-C.. Leucippe et Démocrite sont les pères de la théorie atomiste. Le monde est fait d’atomes (a-tomos = insécable) et de vide. Pour le vide, nous pensons actuellement que ce n’est pas totalement vrai. Pour les atomes, 18/20 quand même. 2 points en moins pour les avoir crus crochus. De là, l’éternité de l’univers dans le temps et son infinité dans l’espace, il n’a pas d’extrémités.

De la théorie atomiste, nous en sommes arrivés à l’hypothèse matérialiste. Sans savoir ce qu’était la pesanteur, on savait que la matière tombait toujours verticalement. Or, la matière est faite d’atomes unis les uns aux autres par affinités et selon leurs aspérités externes. Les atomes isolés chutent dans le vide, parallèlement entre eux mais ils se rencontrent ; autrement, il n’y aurait aucun corps matériels. Quelle force induit les rapprochement ? Le clinamen est la déviation spontanée des atomes par rapport à leur chute verticale dans le vide, qui leur permet de s’entrechoquer et de s’unir, de s’accrocher. Mais rien n’explique le clinamen ; Epicure penche (peut-être par facilité, sans doute à cause de ses limites cognitives) pour une liberté dont disposerait la nature, celle-ci étant soumise autant au hasard qu’à la nécessité.

Leçon d’Epicure :

A priori, un mort n’a plus ni réactions ni sensations. Aujourd’hui, on en est à peu près certains, nos appareils électromatiques sont de plus en plus fiables, ils nous montrent des électro-cardio-grammes et des encéphalo-grammes plus plats que la Hollande. Pourtant, l’homme est timoré devant la mort, il se voudrait tellement éternel. Avant la mort, nous n’avons aucun rapport direct avec elle sinon nous serions déjà morts. Quand elle est là, nous n’y sommes déjà plus. Pas plus de relations avec la camarde donc. Tant que je dis je suis mort, c’est que je suis toujours vivant. Pourquoi avoir peur ? c’est stupide. Oui mais, et l’âme ? Si tant est qu’elle existe, comme tout le monde, elle est faite d’atomes, elle périra et se décomposera tout comme le corps son support. Aucune crainte à avoir, on peut commencer à vivre réellement.

Ce qui fit fureur dans Rome et dans toute l’Italie, bien avant que saint Paul ne polluât tout à fait la fête.

Sur un vieux mur de la Grèce Antique, Diogène d’Œnoanda fit graver 500 ans plus tard :

IL N’Y A RIEN A CRAINDRE DES DIEUX

IL N’Y A RIEN A CRAINDRE DE LA MORT

ON PEUT ATTEINDRE LE BONHEUR

ON PEUT SUPPORTER LA DOULEUR

ESSENTIEL PLATON

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie de la sagesse, Philosophie idéaliste with tags , , , , , , on 22 février 2010 by alzaz

Évidemment, lire ou relire le mythe de la caverne rapporté par Platon. J’aurais tendance à l’attribuer à Socrate mais je n’en sais pas plus que ceux qui prêtent plutôt autorité à Platon (427 – 347 av. J.-C.). Je ne peux tout de même pas rabaisser systématiquement un grand philosophe parce que je ne l’aime pas, d’autant plus qu’il aurait pu faire grand bien si on l’avait utilisé à dose homéopathique comme les autres. Mais voilà, notre civilisation est platonicienne à l’excès, infectée par toutes sortes d’idéologies, l’idée des Idées-entités venant bien de Platon. Chez Platon, tout n’est pas con…

Je résume l’allégorie de la caverne : les hommes, attachés et prisonniers dans leur caverne, ont pour unique vision des images mouvantes sur une des parois de la roche. Derrière eux mais ils ne le savent pas, d’autres créatures passant de long en large, munis de torches qui transfèrent en ombres vivantes les formes immobiles de la roche qui s’intercalent. La perception, que nos prisonniers en ont, est prise pour le réel. Si l’un d’entre-eux a la chance d’être détaché et d’en avoir la révélation, il découvrira, en se retournant, les choses matérielles qu’un faible feu éclaire, générant ainsi les images pariétales flouées. S’il cherche bien, il trouvera une sortie, située plus en haut, qui débouchera sur un extérieur à la caverne. Dehors, le soleil éclaire beaucoup mieux qu’un feu, mais il ne remarquera pas immédiatement l’astre brillant ; il sera d’abord aveuglé puis, une fois les yeux accoutumés, il percevra dans la lumière des objets nouveaux, mieux éclairés, et en saisira une autre réalité, subjugant la précédente.

Traduisons maintenant la parabole de Platon : Les hommes sont prisonniers de leurs sens (vue, ouïe, odorat…) auxquels ils sont fortement attachés. Le monde de la caverne sera donc le monde sensible de Platon, le monde que seuls nos sens peuvent éprouver. Dehors, il n’est plus question de sens mais d’intelligence, au sens pur, seule capable d’appréhender les objets abstraits et d’en saisir le sens mentalement. Platon propose l’idée forte d’un monde intelligible, opposé au monde sensible de l’ordinaire, un monde sans lieu ni temps, éternel et immuable, incorruptible et universel. Nous sommes les hommes de la caverne et nous nous fions davantage à nos sens qu’à notre raison, victimes de notre conditionnement. Nous prenons des apparences et des illusions (simulacres) pour vérités, plus précisément pour la réalité. Ce qui nous échappe cependant, c’est justement le monde des Idées (eïdos = la forme), car il nous rapprocherait considérablement du monde réel. Le chemin qui conduit de la grotte à l’extérieur est ascensionnel, il nécessite de l’effort et du temps. De même qu’on n’apprend pas à jouer d’un instrument de musique en quelques jours, s’élever au monde des idées est une chose ardue qui demande énormément d’abnégation et de patience. On n’élève pas son enfant comme on élève les poules !

Je reviens de chez des amis et j’ai osé lancer le débat sur le réel et sur la vérité, juste comme ça, pour voir. Pas manqué, l’un se dit certain qu’il n’y a pas UNE vérité, mais autant de vérités qu’il y a d’êtres humains sur Terre, ce pour une même chose. Je rappelle Protagoras : l’homme est la mesure des choses, ce qui revient à dire que si j’ai chaud, l’autre peut très bien trouver qu’il fait froid, et lui fait remarquer qu’il parle sans doute d’opinions, pas d’idées au sens platonicien. Il ne fait pas la différence, par manque d’entraînement sans doute. C’est là qu’on voit que se cultiver va bien avec s’élever. Je prends les choses à la Socrate, c’est à dire qu’on part de rien, sachant qu’on ne sait qu’une chose : qu’on ne sait jamais rien (lire LA PART DIVINE DE SOCRATE ). Je lui demande la racine carrée de 2, il l’ignore mais la machine le sait : 1,414 et des poussières pour ceux qui auraient oublié. Je lui donne une feuille quadrillée, un crayon, un double-décimètre ainsi qu’une équerre au cas où… et je lui demande de tracer un carré de 10 cm de côtés. Enfin, je lui intime de mesurer la diagonale de son carré (divisé par 10 pour ramener le tout à l’unité), il trouve 1,41 ! Magique, non ? Ben non, pas magique, il s’agit de Vérité. De ce qui doit pouvoir être vrai pour tous, quel que soit l’endroit ou bien l’époque. C’est ça une vérité immuable et pataquès. Il en était stupéfait et avait fait un bond de plusieurs milliers d’années d’évolution de la connaissance, vers les cieux. Les mathématiques sont imparables !

Nos sens nous disent que le soleil tourne autour de la terre et que celle-ci est plate. Doit-on les croire ? Avec Platon, il ne s’agit plus de sensations personnelles mais de vérités scientifiques, n’oublions pas qu’il était géomètre avant tout. Avec l’élévation vient l’éducation. De e(x)ducere , « conduire hors de ». Connaître, c’est, sortir du chemin naturel de la facilité pour rejoindre le culturel, tortueux et pentu ; c’est, quitter le monde sensible pour lui préférer l’intelligible. Platon précise : atteindre ce que les choses sont en elles-mêmes, toucher à leurs essences, indépendantes des apparences. Platon nous offre le christianisme païen (pagano-christianisme) sur un plateau et sans le savoir : l’autre monde existe bel et bien et, si les choses ici-bas changent en apparences, ce qu’elles sont en elles-mêmes, leurs essences ne changent pas, elles existent ainsi de toute éternité. Platon leur donne le nom d’Idées -avec une majuscule, c’est dire la supériorité d’un monde imaginaire sur le monde tangible. Mais Platon n’a pas tout faux.

Qu’arrive t-il au prisonnier revenant annoncer à la gent rupestre la bonne nouvelle, celle de l’existence de la Sagesse, du Beau, du Bien et de la Justice comme essences subtiles ? Les autres prisonniers s’agrippent à leurs opinions et l’histoire montre qu’il vaut mieux ne jamais parler Vérité, c’est fort mal pris par nos orgueils mal placés. Socrate fit l’amère expérience de la cicutaire et, quatre siècles plus tard, un certain Yeshoua, mais on n’en est pas sûr, aurait été mis en croix pour avoir voulu nous éclairer sur l’Equité et l’Honnêteté. Nous sommes pauvres, il nous manque l’essentiel et l’école ne nous élève pas tous de la même façon, elle est insuffisante comme l’est l’éducation que nous donnent la plupart des parents. Ne leur reprochons rien, ils nous ont donné le sens de cet en-haut et peut-être, pour moi cela aura été le cas, une envie de nous y rendre par nous-mêmes à pleine puissance. Et puis, pour Socrate, il faut retrouver en soi ce que l’on sait déjà, un peu comme si avant de naître, notre âme avait été plongée dans le savoir cosmique, le monde des Idées. C’est par le dialogue, l’art de la dialectique pour Platon, que l’un peut éclairer l’autre, non en lui imposant ce qui lui est étranger, mais en le lui démontrant par la raison avertie.

Leçon de Platon :

Le bien étant ce que l’on veut pour soi-même, l’ignorance est le mal. Mais nul ne fait le mal autrement que par ce genre d’insuffisance, ce n’est jamais volontaire. Et c’est là l’entorse à l’apport de Platon fait au christianisme, ou bien cela n’a pas été bien compris, le péché n’existe pas puisque personne ne sait qu’il fait le mal vrai, il le prend au contraire pour un bien, un bien pour lui-même, à l’exemple d’un voleur. La confusion inhérente à l’ignorance nous induit en erreur : nous mélangeons ce qui est un bien pour soi et ce qui est un bien en soi. Le premier est du monde sensible, apparent, le second du monde intelligible, vrai par essence. C’est donc par ignorance que nous prêtons de la valeur aux apparences de ce monde, à l’argent, au sexe et aux plaisirs immédiats. Nous prenons pour un vrai bien ce qui n’est qu’illusion et nous restons dupes de nos opinions, en général opinions les plus communes. C’est par le mal qu’on fait le mal, l’ignorance est seule responsable de nos actes, pauvres innocents que nous sommes.

PAS DE TONNEAU POUR DIOGENE

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie critique, Philosophie de la morale with tags , , , , , , on 7 février 2010 by alzaz

Dans le monde de la philosophie occidentale, vous trouverez de nombreux Diogène. Sur cinq siècles durant,il y a le pré-socratique, le stoïque, le très connu Diogène de Laërce, philologue et historien de la philosophie, l’épicurien… Donc, ne pas confondre. Notre Diogène, dit le cynique (de cynos = chien), né à Sinope (Asie mineure) vers 410 et mort à Corynthe (ou à Athènes) vers 320 av. J.-C.. Contemporain de Socrate, bien qu’il ne l’ait pas connu car trop jeune, Il suivra le tracé philosophique d’Anthistène qui est, sans aucun doute, l’initiateur de la pensée cynique. Diogène de Sinope et consorts parachèveront l’oeuvre du maître en fondant l’école cynique, concurrente des autres écoles de période classique (l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Epicure, le Portique des stoïciens…). Il est utile de préciser qu’il fût contraint à l’exil pour avoir aidé son père à falsifier de la monnaie.

Du sage philosophe, Diogène n’en donne pas l’image. Au contraire, plutôt que dispenser de longs discours, il adoptait en permanence une attitude provocante et arrogante dont on pouvait tirer de vraies leçons de philosophie, à condition de posséder un esprit très ouvert ! Mais ce comportement devait plus déranger et choquer qu’il n’aidait à faire progresser les âmes. Socrate, considéré comme l’exemple du philosophe, vivait humblement et était vêtu pauvrement, mais son attitude n’avait jamais été provocatrice. Diogène marche pieds-nus ; il mendie ; il n’a pas de vie privée où nous l’entendons, car il mange, se masturbe, défèque… devant tout le monde ; il dort dans une amphore en pleine place publique (le tonneau, d’invention gauloise, n’existait pas en Grèce à cette époque) et bien d’autres anecdotes nous parlent d’un homme bizarre, aux allures éternellement étranges.

« Ôte-toi de mon soleil« , aurait-il balancé au grand Alexandre qui lui demandait, devant la bouche de son amphore, ce qu’il pouvait désirer de plus cher. Réponse du Macédonien : « Si je n’avais pas été Alexandre, j’aurais aimé être Diogène« . C’est dire que, malgré la réputation de chien (cynique) qui lui était faite, ceux qui comprenaient Diogène l’appelaient « grand », cela venant même de plus grands encore. Il y a deux façons de percevoir Diogène. La plus répandue décrit ce philosophe à l’état brut, totalement réduit à l’apparence, une bête en somme. Il n’y a rien à en retenir sinon le mauvais exemple qu’il nourrira. La seconde, plus subtile, nous mène à faire une critique des normes sociales par le renversement de leurs valeurs.

Quand Platon définit l’homme comme un bipède sans plumes et sans cornes, l’outrancier personnage plume un poulet, lui coupe les ergots et l’exhibe au public en criant haut et fort « voici l’homme de Platon !« . Platon de rajouter alors : « aux ongles plats« . L’Histoire nous a imposé Platon et autorisé l’autodafé de l’oeuvre de Diogène. C’est ainsi. Plus tard, Diogène portera sa célèbre lanterne en expliquant qu’il cherche un homme, sans doute l’homme idéal de Platon. Pour ce dernier, Diogène, c’est Socrate devenu dingue. Fraudeur à l’occasion et calculateur un peu radin, il ne falsifiera pas seulement la monnaie, il passera toute sa vie à contre-faire les mœurs de la société athénienne.

Car Diogène n’est pas le négateur des valeurs sociales, il les renverse. Si Aristote et Platon parent l’homme d’une nette supériorité morale sur l’animal, Diogène prône une vie à l’exemple du chien, car lui, simple bête, est dépourvu, à l’instar du divin, d’angoisses et de désirs. Le chien est bien supérieur à l’homme. Les conventions font tous nos maux ? renversons-les, soyons libres et heureux. La civilisation, c’est la guerre ? soyons barbares mais pacifiques. Les beaux discours servent le pouvoir ? aboyons, mordons…

Leçon de Diogène :

Premièrement, ni l’intelligence ni la pensée de l’homme ne font de lui un être supérieur ; bien au contraire, cela l’handicape, par rapport à l’animal, en le privant de sa véritable liberté. Deuxièmement, la cité fermée n’est pas le modèle idéal pour l’accomplissement humain ; les repères, que sont les lois, représentent le meilleur moyen de perdre son âme ; les lois ne sont jamais justes et servent les puissants. Vivre sans cité (sinon cosmopolite), sans maison (le premier abri fait l’affaire) et sans règles politiciennes (anarchisme), cela ne fait-il pas de Diogène le précurseur du développement durable ?

Bonus : Il existe infiniment plus d’hommes qui acceptent la civilisation en hypocrites que d’hommes vraiment et réellement civilisés.
[ Sigmund Freud ]

LA PART DIVINE DE SOCRATE

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie de la sagesse with tags , , , , , , on 22 janvier 2010 by alzaz

Socrate ? Connais pas. D’œuvre écrite, il n’en a pas laissé ; le philosophe du grand siècle de Périclès n’était pas logographe. Comme pour Bouddha et comme pour Jésus -tous deux philosophes par ailleurs-, seule la parole vivante doit s’exprimer. Ce sont Platon, Plutarque, Xénophon, Apulée… qui nous le font connaître à leur manière. Et encore, sur cinq siècles, passée la mort du maître. Né à Athènes en 470 av. J.-C., il est condamné à mort, dans sa soixante et onzième année, par le tribunal populaire (l’Héliée) de la cité grecque, qui l’accuse d’impiété à l’égard des dieux de la cité et de corruption de la jeunesse. Il aurait pu fuir mais, les lois qui l’ont toujours protégé, il les respectera même si elles le condamnent.

Sa défense, qu’il improvise, se base en premier sur une absence totale de doctrine philosophique personnelle : « je ne sais qu’une chose, dit-il, c’est que je ne sais rien », ce qui peut jeter le trouble, venant d’un tel philosophe ; surtout lorsqu’à l’époque, tous les philosophes (ou presque) sont des sophistes qui, par définition, savent tout. Socrate, contrairement à ces pseudo-savants, n’enseigne rien de précis. Il pratique différemment. Partant du fait que l’on ne sait rien, il interroge, questionne, triture les esprits. L’avantage de Socrate ? C’est qu’il est un ignorant qui ne s’ignore pas ; refusant le « prêt-à-penser », le savoir pré-établi, l’ignorance inconsciente d’elle-même – certitude de soi et préjugés, la réflexion socratique part éternellement de zéro pour construire un savoir à peu près fiable mais éphémère. Socrate imite sa mère qui était sage-femme, il fait, à force de maïeutique, accoucher de la vérité les âmes.

En second lieu, il fait un drôle d’aveu aux jurés du tribunal : « […] comme vous me l’avez maintes fois et en maints endroits entendu dire, se manifeste à moi quelque chose de divin, de démonique […]. Les débuts en remontent à mon enfance. C’est une voix qui, lorsqu’elle se fait entendre, me détourne toujours de ce que je vais faire, mais qui jamais ne me pousse à l’action. Voilà ce qui s’oppose à ce que je me mêle des affaires de la cité […]. » Platon in « Apologie de Socrate ». Donc, le père de la philosophie entendait des voix, ou plutôt une voix, celle qu’il ‘attribuait à son démon intérieur ou « daïmon familier ». Le démon de Socrate n’est aucunement démoniaque, bien au contraire (*). Il possède toutes les caractéristiques du divin. Pratique quand on veut donner à ses propos un caractère incontestable (car divin) ou lorsqu’on veut se dédouaner d’eux quand ils outrepassent les règles de la cité : dépersonnalisation  fonctionnant comme tactique visant à préserver sa liberté d’expression ? (Cf. Agne D in « Le démon de Socrate: un masque de liberté »). En fait, il est sans doute certain que Socrate s’en remettait réellement à ce génie non égotique pour pratiquer son art dialectique si innovant. Socrate rejoint ainsi les gymnosophistes hindoux pour lesquels il y a, en chacun de nous, un être émanant du divin, de l’Être unique et, même s’il s’agit de sa raison et de son jugement, ce démon familier, qui n’est pas l’ange gardien des chrétiens mais le Soi des Hindoux, est vu par Socrate comme un don, une portion de la divinité. Socrate, loin de commettre d’impiété envers les dieux, était un sage sacrément mystique.

Leçon de Socrate :

La mort n’est pas à craindre, elle n’est pas un mal. On ne sait rien et il faut le savoir. C’est tout le sens du « Connais-toi toi-même » signifiant pour Socrate : « sache que tu n’es qu’un homme qui a des opinions, des désirs et des préjugés », seule condition pour débuter la réflexion philosophique. Se reconnaître comme fatal ignorant, c’est, en fait, posséder le plus précieux des savoirs. Il permet l’interrogation, sans que le préjugé ne serve de base, et la construction d’une connaissance bien assise. Enfin, si l’égo, fier et vaniteux, ne sait jamais rien, le Soi, ou démon familier, connaît toutes les réponses aux questions rationnelles ; il suffit de se connaître soi-même à la façon de Socrate puis de consulter à chaque fois la part divine qui est en nous. Facile à dire…

(*) ANNEXE

Le démon de Socrate selon Apulée : « Ce démon dont je parle, gardien privé, préfet personnel, garde du corps familier, curateur particulier, garant intime, observateur infatigable, juge inséparable, témoin inévitable, réprobateur quand nous agissons mal, approbateur quand nous agissons bien, si nous lui accordons l’attention qu’il requiert, si nous cherchons de tout cœur à le connaître et si nous l’honorons pieusement comme Socrate l’a honoré avec un esprit de justice et d’innocence, nous offre sa prévoyance dans les situations incertaines, ses conseils dans les situations difficiles, sa protection dans le danger, son assistance dans la détresse et il peut, par des songes, par des signes ou même par sa présence quand le besoin s’en fait sentir, détourner le mal, faire triompher le bien, relever ce qui est à terre, soutenir ce qui chancelle, éclairer ce qui est obscur, diriger la bonne Fortune, corriger la mauvaise ».

ABSURDE ZENON ?

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie réaliste with tags , , , , , , on 11 janvier 2010 by alzaz

Zénon (Vème siècle av. J.-C.) est un philosophe grec de la période dite présocratique. D’après Platon et Diogène de Laërce, il fut le principal disciple de Parménide dont il devint l’ami. Comme lui, il vécut en Campanie, dans le sud de l’Italie, plus précisément dans la colonie phocéenne d’Elée, ville dans laquelle Xénophane de Colophon avait fondé l’Ecole éléatique. Parménide avait pour expression  » l’Être est, le Non-Être n’est pas « . Dit autrement, l’être est un, indivisible et immobile. La multiplicité et le mouvement ne sont qu’illusion. Parce qu’il en eut, à l’évidence, son jeune ami Zénon imagina des arguments irréfutables qui permettraient de faire tourner ses détracteurs en bourriques. En voici deux qui concernent le mouvement :

Avant qu’un corps en mouvement puisse atteindre un point donné, il doit d’abord traverser la moitié de cette distance ; avant qu’il puisse atteindre cette (deuxième) moitié, il doit d’abord en traverser (la moitié) le quart et ainsi indéfiniment.

Si, dans une course entre Achille et une tortue, la tortue a de l’avance sur Achille, celui-ci ne pourra jamais la rattrapper, quelle que soit sa vitesse ; car, pendant qu’Achille court pour atteindre le point d’où est partie la tortue, celle-ci avance de telle sorte qu’Achille ne pourra jamais annuler cette avance.

La preuve par l’image :

Au temps t0, la tortue part avec de l’avance sur Achille.
Au temps t1, Achille arrive à l’endroit d’où était partie la tortue à t0. Pendant ce temps, la tortue a avancé jusqu’à la position du temps t1.
Au temps t2, Achille arrive à la position qu’avait la tortue au temps t1 pendant que celle-ci a encore avancé.

Puisqu’Achille doit toujours passer par l’endroit où se trouvait la tortue au temps précédent, Achille ne la rattrappera jamais alors que tout le monde sait quel héros à la condition physique redoutable il fait.

La réalité on la connaît puisqu’Achille dépassera la tortue à un moment donné. Cependant, les arguments de Zénon d’Elée ne seront pas réfutés aussi facilement qu’on peut le croire. Diogène de Sinope crut pouvoir le faire en se levant et en marchant mais c’était sans doute un peu faible car cela ne démontre pas, par la pensée, qu’Achille rattrappe la tortue. Nous en sommes tous bien incapables selon Zénon.

En suivant le raisonnement de Zénon, Achille ne bouge même pas puisque pour franchir une distance il doit d’abord en atteindre la moitié, donc le quart qui est aussi la moitié de la moitié auparavant et ainsi de suite : Achille finit par être complètement bloqué tellement il lui faudra passer par une infinité de points. Au final, le mouvement n’existe pas. C’est en tout cas ce que montre un autre argument de Zénon :

♦ « La flêche lancée est toujours immobile ; en effet, tout corps est soit en mouvement, soit en repos, et il est en repos quand il se trouve dans un espace égal en son volume ; or, la flêche se trouve, à chaque instant, dans un espace égal à son volume ».

Que l’on découpe le mouvement, infiniment ou pas, à chaque instant, t0, t1, t2, un mobile qu’on lance est immobile (comme quand on prend une photo). Donc, si à chaque instant le mobile ne bouge pas, cela signifie qu’il ne bouge jamais. CQFD. La pensée, plutôt que de pouvoir rendre compte du mouvement, nous démontre que le celui-ci n’existe pas !

Leçon de Zénon d’Elée :

Zénon nous montre que la pensée est incapable de rendre compte de la réalité du mouvement tout simplement parce que le mouvement n’est qu’apparence. La vraie réalité de ce qui est est ce qui reste identique à soi. Si l’être est, il ne peut pas être autre que ce qu’il est. De fait, « l’être est, le non être n’est pas » est une préposition vraie alors que « l’être n’est pas » ou « le non-être est » sont de fausses prépositions. Comme 2 = 2 est toujours vrai et 2 = 4 toujours faux. Pour Parménide comme pour Zénon, la réalité consistait en une unité éternelle et immuable, tout le reste n’étant qu’apparence. Mais comment, si on n’est pas trop d’accord, prouver le contraire ?

THALES ET LE PUITS

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie rationaliste with tags , , , , , , on 18 décembre 2009 by alzaz

Thalès de Milet (actuelle Turquie) ou l’avant-Socrate (VIème siècle av.J.-C.). On connait de lui le fameux « théorème de Thalès » mais, manque de bol, il n’est pas de lui. On ne sait, par ailleurs, si Euclide ne l’avait pas déjà emprunté aux Babyloniens. Géomètre, il l’était et il nous a légué cinq théorèmes de la géométrie élémentaire. Il est moins connu pour avoir été l’un des sept sages de la Grèce. Il s’est associé à deux autres philosophes (Anaximandre et Anaximène) de la ville de Milet pour fonder l’Ecole milésienne de philosophie.

Avant les philosophes pré-socratiques, la nature (physis) était expliquée en se basant sur l’intervention permanente d’êtres anthropomorphiques aux facultés impressionnantes, dont regorgent les légendes grecques (dieux, demi-dieux…). On ne se lassait de répéter et de commenter les récits anciens pensant ainsi détenir la théorie la plus rationnelle qui soit sur le cosmos, mais cela ne suffisait pas à Thalès pour comprendre le monde.

Dans le « Théétète » de Platon, Socrate raconte la légende qui court sur Thalès :  » Il observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher.  » L’image du philosophe le nez vers les étoiles et la tête dans les nuages était née. Si la servante s’arrêtait aux apparences, il faut dire que Thalès était descendu volontairement dans le puits afin de calculer la projection des ombres et le mouvement des astres. En géométrie, il passait pour un mage. Il savait calculer la hauteur d’une pyramide en mesurant la longueur de l’ombre au sol de celle-ci et celle de l’ombre d’un bâton d’une grandeur donnée. Il aurait même fait fortune après avoir prévu une récolte d’olives abondante et qu’il eut louer un grand nombre de pressoirs. Loin de se fier aux apparences, Thalès ouvrait une voie nouvelle à la pensée rationnelle sur la base d’une simple observation de son environnement.

Si le monde qui nous entoure est trop complexe pour pouvoir le comprendre, Thalès propose de remédier à tant de diversité en essayant de découvrir le principe de base qui fait le monde. Pour cela, il faut réduire le multiple à l’unité et le complexe au simple.  L’idée « d’un élément simple sans lequel il n’y aurait rien et qui serait le principe de tout ce qui existe » venait de germer. Cet élément sera l’eau pour Thalès, le mouvement pour Héraclite, le nombre pour Pythagore…

Leçon de Thalès :

Ce que nous voyons du monde n’est pas forcément ce qu’il est réellement. Si l’on veut comprendre ce monde, il faut se défaire des apparences et ne jamais sombrer dans les croyances ou l’irrationnel. La philosophie débute donc par la confiance que l’on met en la raison plutôt que par le crédit qu’on accorde aux mythes et au surnaturel…

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