LES SALARIES EN CONCURRENCE : VIVE LA PRECARITE

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , on 13 juin 2012 by alzaz

Ici, c’est le regard que porte Gérard Filoche, inspecteur du travail (militant), sur le monde du travail, en ce début de XXIe siècle. L’intervention a eu lieu au Mans, en 2006, lors du 16ème Carrefour de la pensée :

 » Ayant osé dire un jour qu’un employeur sur deux était un délinquant, l’Agence France Presse (AFP) m’a immédiatement interpellé : « Vous avez vraiment dit ça ? » « Oui mais je me suis trompé, c’est un peu plus de un sur deux. » Je suis un défenseur de l’ordre social, de l’État de droit dans l’entreprise, de la règlementation comme instrument de la civilisation pour les salariés, parce que ce sont les salariés qui produisent les richesses. Tous les matins, on nous dit : « Il faut baisser le coût du travail ». Moi, je suis de ceux qui pensent qu’il faut plutôt baisser le coût du capital. C’est un vrai choix. Et pour augmenter ce que produisent les salariés, il faut de la règlementation. Je suis totalement à contre-courant de ce qu’on entend le plus couramment à savoir qu’il faut de la souplesse. Pour moi, c’est le droit du travail qui crée le droit au travail, et je crois que c’est la règlementation qui crée de l’emploi et la dérèglementation qui crée le chômage.

Mme Parisot, qui a remplacé M. Seillière, lequel est allé faire en Europe ce qu’il a fait en France, a prononcé cette phrase qu’on ne doit pas cesser de méditer :

La vie, la santé, l’amour sont précaires. Pourquoi le travail ne le serai-il pas ?

Quand on y réfléchit, c’est une apologie de la barbarie, parce que, depuis les origines des temps, les hommes luttent contre la précarité. Ils ont inventé l’agriculture pour lutter contre la précarité de la cueillette, ils ont inventé l’élevage pour lutter contre la précarité de la chasse, nous avons combattu contre la précarité de la soif, de la faim, de la souffrance, et, si vous me permettez, on lutte toujours contre la précarité de nos amours. Et cette femme nous dit : « Tout doit être précaire. » Cela revient àprôner un retour à un stade antérieur à la révolution néolithique. Cro-Magnon est notre idéal. C’est impressionnant d’entendre cela ! De la même façon qu’on nous a répété : « Il faut la concurrence libre et non faussée. » Mais la concurrence libre et non faussée, c’est ce qui a prévalu avant la civilisation, à l’époque où pour un morceau de viande deux humains se battaient, l’un tuant l’autre pour manger seul le morceau de viande convoité. Le début de la civilisation a commencé avec l’établissement de la règle qui a permis aux deux hommes de s’entendre pour survivre et partager le morceau de viande, peut-être inéquitablement au début et ensuite, il faut l’espérer, équitablement. En exigeant une concurrence libre et non faussée, on nous retire la règle qui justement permettait de vivre en bonne entente, de partager. Mme Parisot a dit aussi :

La liberté s’arrête là où commence le Code du travail.

C’est effarant ! Imaginez qu’on applique cela au code de la route : ce serait l’hécatombe assurée ! Elle a dit encore :

Il ne faut plus de durée légale du travail.

Car elle n’est pas seulement contre les 35 heures, elle est contre tout horaire. Le MEDEF a opéré en dix ans un recul idéologique tout à fait significatif. Jusqu’ici, il défendait le contrat contre la loi. Il n’en est plus du tout là. Il ne défend plus les contrat contre la loi, il défend des contrat individuels contre les contrats collecxtifs. C’est tout autre chose, c’est le domaine de la dérèglementation, celui de la négociation de gré à gré, entre le salarié individuel et son employeur, dans lequel le droit du travail doit s’estomper, où l’on remplace le droit du travail par un droit commercial, d’individu à individu. Comme inspecteur du travail, j’avais l’habitude de dire – et je ne faisais là que du droit – que ce qui caractérise un contrat de travail c’est un lien de subordination. Tout salarié est subordonné juridiquement. Il n’y a pas de démocratie dans l’entreprise, il n’y a pas de citoyenneté dans l’entreprise, c’est l’employeur qui détermine unilatéralement la naissance du contrat, la gestion du contrat et la fin du contrat. Soit, mais cette subordination implique un ensemble de contreparties qui sont consignées dans le Code du travail. Lorsque des directeurs de ressources humaines (DRH) me disent : « Je vous présente mes collaborateurs », je fais remarquer que le mot  » collaborateur  » n’est pas dans le Code du travail. Car on tente de faire croire que tout le monde et sur un même pied d’égalité, alors que le droit sépare évidemment le salarié de l’employeur. La réalité est très différente du discours. Quand, dans un chantier, un ouvrier n’a pas ses chaussures de sécurité et pas de casque, je ne m’adresse pas à l’ouvrier, mais au responsable de chantier pour lui dire :

« Monsieur, je vais vous mettre un procès-verbal parce que cet ouvrier n’a pas de chaussures de sécurité et pas de casque. »

La réponse est toujours la même :

« Je lui ai dit cent fois de mettre son casque ! Il ne m’écoute pas !

– Monsieur, vous savez vous faire écouter de lui quand il s’agit de faire travailler et de le faire arriver à l’heure. Il est de votre responsabilité aussi de vous faire écouter de lui pour sa propre sécurité. Il est subordonné, mais en contre-partie, c’est vous qui êtes responsable de sa sécurité, et c’est vous qui allez être sanctionné parce que vous ne respectez pas sa sécurité. »

C’est le principe du droit du travail lié à la subordination que, aujourd’hui, on voudrait gommer en mettant sur le même pied de soi-disant collaborateurs, l’employé et l’employeur, qui signeraient des contrats individuels de gré à gré, de leur plein gré ! En Grande-Bretagne, cela s’appelle l’« opt-out », traduisible par : « renoncer à ses droits, être hors des clous, résilier, sortir de la norme ». Cette rupture de droit a été aménagée par la directive 93/104 au niveau européen quand les 48 heures ont été instaurées pour toute l’Europe, en 1993, sous la forme d’une clause qui permettaient aux salariés britanniques de signer librement un papier selon ils renonçaient librement à leurs droits.

C’est cette philosophie-là qui est en train de se mettre en place pour remettre en cause notre Code du travail. Parce qu’il faut comprendre que les contrats première embauche (CPE) et nouvelle embauche (CNE) sont deux arbres qui cachent la forêt de la réécriture des 3851 articles du Code du travail. Cette réécriture est en route depuis l’été dernier sous l’égide de notre premier ministre, M. de Villepin, et de son ministre du travail, M. Larcher, par une commission qui a découpé les neuf livres du Code du travail en 38 chapitres et qui vise à mêler tout, y compris la question du contrat, y compris la question des grèves, y compris la question du contrôle du travail. Tout ce découpage n’est évidemment pas neutre. Imaginez 120 ans d’histoire du droit social de notre pays, réécrits par l’assemblée UMP d’aujourd’hui, avec comme argument que « le Code du travail est trop compliqué. » Ce sont les mêmes qui ont proposé, l’année dernière, une Constitution de 850 articles au vote de 42 millions d’électeurs. Selon Laurent Hénard, rapporteur UMP, député de Meurthe-et-Moselle, le Code du travail serait obsolète parce qu’il date de 1945 ! On frémit, quand on sait que ce Code du travail est écrit constamment, qu’il est un document vivant. Et aussi un document historique, qui incarne les rapports de force, les luttes sociales. Il n’est pas le même qu’à sa naissance, au début du siècle dernier, alors qu’il comptait trois loi et 80 décrets. Il n’est pas le même après 1936, après 1945, après 1968, il est encore différent quand il régresse en 1986, puis qu’il régresse à nouveau en 1993 avec la loi quinquennale. C’est un code tout à fait vivant, avec des avancées et des reculs. Ceux qui le disent obsolète nous citent souvent, comme preuve, un article qui fait obligation aux entreprises de plus de 300 salariés d’avoir des chambres d’allaitement. Il n’y a plus de chambres d’allaitement, c’est vrai, mais un alinéa qui accompagne l’article dit qu’une femme qui allaite a droit à une heure par jour, payée par l’employeur, pour assurer cet allaitement. Ceci n’est pas obsolète. Chez Virgin, boulevard Montmartre, à Paris, une déléguée syndicale se bat actuellement pour que lui soit payée son heure d’allaitement. Bref, on comprend bien que la réécriture du Code du travail ne se fera non pas à droits constants, mais à droits dégradés. La chambre d’allaitement sera enlevée, mais aussi l’heure payée pour allaiter. Il est prévu 100, 200, 300 modifications de ce type. D’ailleurs, elles ont déjà commencé avant la réécriture du Code du travail. Désormais, on va élire les comités d’entreprise tous les quatre ans au lieu de tous les deux ans. Avant, c’était tous les ans. Dorénavant, le registre d’inspection du travail sera supprimé dans les entreprises. De même que les normes comptables seront faites autrement, de façon à ce qu’on compte au plus près de l’établissement, ce qui permettra de masquer les responsabilités du groupe quand il sera question de licenciement.

À partir de maintenant, attendons-nous à avoir toute une séries de modifications, petites et grandes. Le CPE et le CNE ouvrent la porte toute grande en remettant en cause le contrat à durée indéterminée (CDI). Parce que le CDI est le combat pivot. En 1945, un actif sur deux était salarié. Les autres étaient des artisans, des commerçants, des agriculteurs. Ils étaient actifs mais pas salariés, à tel point qu’ils ne voulaient pas participer aux caisses de sécurité sociale car ils n’avaient pas assez confiance dans un système s’appuyant sur le salariat. Aujourd’hui, neuf actifs sur dix sont salariés. Le salariat est dominant. Il y a 15,7 millions de salariés dans le secteur privé, et 5 millions et demi dans le secteur public. Dans le privé, qu’en est-il du statut ? La précarité monte : nous avons 950000 contrats à durée déterminée (CDD), 650000 intérimaires, 800000 saisonniers, 3,7 millions de temps partiel. Une partie de ces chiffres se recoupe, parce qu’on peut être à temps partiel et en CDI. La précarité proprement dite, le contrat précaire, se situe entre 1,5 et 1,8 sur 10, ce qui signifie que le CDI, avec 8,5 salariés sur 10 est largement dominant. Or, le CDI est un avantage considérable : en termes de droit, son statut est protecteur pour le salarié… même beaucoup trop aux yeux de l’employeur. Alors la précarité grignote. Le CDI est attaqué par tous les bouts : le CPE, c’est pour les jeunes de moins de 26 ans, le CNE, dans les entreprises de moins de 20 salariés, et une loi récente organise le contrat dernière embauche (CDE), des emplois seniors pour les 57-60 ans et les 65-67 ans. Ces trois systèmes cherchent à remettre en cause le CDI. Cela avait été annoncé prématurément dans le rapport de Virville, il y a maintenant deux ans. Ce rapport envisageait de remplacer le CDI par des contrats de mission, ou des contrats à objectifs, qui devaient durer cinq ans. Il n’était pas nécessaire de licencier : tous les cinq ans, le contrat de l’employé était remis en cause. Vous imaginez la vie paisible de l’employé contraint à rechercher un nouveau contrat tous les cinq ans ? Vous arrivez à 25 ans, vous passez 30, vous travaillez bien, vous arrivez à 35, vous vous appliquez et vous y arrivez encore à 40. Mais si, à cet âge, vous avez un doute, mettez les bouchées doubles  pour arriver jusqu’à 45. Ne faiblissez pas entre 45 et 50, parce que sinon vous n’aurez rien entre 50 et 55 et vous risquez d’avoir, entre 55 et 60 ans, bien moins que ce que vous avez eu au début. C’est d’ailleurs ce que propose aujourd’hui la loi sur l’égalité des chances, avec les deux contrats seniors de 18 mois chacun en CDD, entre 57 et 60 ans. Ceci, alors que la convention de l’Union nationale pour l’emploi dans l’industrie et le commerce (UNEDIC) de décembre 2005 a supprimé la filière 5 qui prévoyait 42 mois d’indemnités entre 50 et 60 ans. En fait, l’ensemble est bien coordonné : comme il n’y a plus d’indemnités, ruons-nous vers les nouveaux CDD. Simultanément, la loi prévoit d’autoriser le cumul d’un emploi et de la retraite. Quand on prétend être en lutte affichée contre le chômage, est-ce vraiment une bonne idée ? Une partie des fonctionnaires nés pendant le baby-boom de 1945, 1946 et 1947, qui arrivent maintenant à 61, 62 et 63 ans, qui devraient donc partir et faire ainsi baisser mécaniquement le chômage, vont rester et postuler sur les CDD seniors. Pour faire baisser le chômage, il aurait suffit que M. de Villepin ne fasse rien. En fait, le gouvernement actuel fait tout pour freiner les remplacements : 17000 départs non compensés à France Télécom, idem pour 6000 emplois à EDF et pour un fonctionnaire sur deux.

Aujourd’hui, automatiquement, la jeunesse devrait arriver triomphante sur le marché du travail. 200000, 300000 emplois s’ouvraient à elle. De vrais emplois, pas des substituts précaires (contrat d’insertion vie sociale / CIVIS, stages d’initiation à la vie professionnelle / SIVP, contrat emploi solidarité / CES, contrat emploi consolidé / CEC, emploi-information, formation-insertion). En lieu et place, il leur est proposé des emplois précaires type CPE.

Oui, j’en reviens à Mme Parisot et au CPE. Cent quarante pays de l’Organisation internationale du travail ont signé une convention stipulant qu’on ne peut pas licencier sans motif et, parmi ces pays, il y en a beaucoup dont le droit est bien moins favorable que le nôtre. Toutes les déclarations des droits de l’homme stipulent qu’on ne peut pas licencier sans motif… et en France, on pourrait chasser un jeune sans motif ?

Or, il est bien plus difficile de faire valoir ses droits quand il n’y a pas de motif que quand il y a un motif. Les avocats le savent bien. Pire, à partir du moment où vous n’avez plus de motif pour vous défendre, où vous pouvez être licencier du jour au lendemain sans protection, tous vos droits en amont régressent. Quels droits allez-vous oser défendre si on peut vous mettre dehors sans motif ? Si votre patron vous demande de servir un café, servez-le. S’il vous demande de faire des heures supplémentaires, faites-les. S’il ne vous les paie pas à la fin du mois, ne dites rien. Si vous avez un frère syndicaliste, ne le fréquentez plus. Si vous êtes homosexuel et que votre patron est homophobe, cachez-vous. J’ai connu des salariés licenciés abusivement, comme on dit, sans cause réelle et sérieuse, et même économiquement de façon non justifiée, pour des raisons boursières. On peut organiser une défense, individuelle, ou collective avec la puissance publique, ou avec l’appui de l’opinion via les médias, mais tous ces combats tombent quand vous n’avez plus de motif à faire valoir. Quand on fait reculer le droit du licenciement, on met en péril tous les droits qui jusqu’ici étaient reconnus au travailleur pendant son travail.

Pour défendre le CPE, on a prétendu que le CDD était pire que le CPE. C’est faux, un CDD est au moins motivé par un surcroît exceptionnel de travail ou par le remplacement d’un salarié absent. Si un CDD est de six mois, il est de six mois. On peut faire deux CDD, trois, non, parce qu’alors il devient requalifiable en CDI. Avec les CDD, on ne peut pas contourner les effectifs, les seuils sociaux sont de 11 ou 50 employés, ce qui implique des obligations pour l’employeur. Ainsi, au-delà de 50 salariés il faut un comité d’entreprise. J’ai eu affaire à un brasseur qui ne voulait pas d’un tel comité : il trichait sur le nombre d’employés, il s’arrêtait à 47, 48 ou 49. L’inspecteur du travail a pu faire les comptes et imposer un comité d’entreprise. Il ne pourrait pas le faire avec des CPE, parce qu’ils ne comptent pas dans les effectifs. On pourrait rajouter d’autres preuves de régression : le CDD donne droit à 1O% d’indemnités de précarité, alors que le CPE n’en donne que 8% ; la durée du CDD ne peut excéder 18 mois, alors que le CPE va jusqu’à 24 mois ; avec le CDD on ne peut pas embaucher sur un poste pour lequel il y a eu licenciement économique, alors qu’avec le CPE, c’est possible, etc.

Le CPE est bien une régression généralisée des droits. Ce n’est pas seulement un combat des jeunes, c’est aussi un combat du droit, c’est un combat de civilisation, c’est un combat pour la dignité. Si jamais les jeunes perdaient sur le CPE, le CNE s’appliquerait. Cela concerne 4,5 millions de salariés. C’est à peu près le périmètre des entreprises de moins de 20 salariés. Et ensuite, le CDI serait remis en cause pour tout le monde. Et ne soyons pas candide comme cette jeune fille qui, interviouwée à la radio et plaidant contre les blocages  des universités, ajoutait : « Ah ! Mais moi, je ne me ferai pas virer : je travaillerai bien. » Ce qui prouve que l’expérience est la chose qui se partage le moins. Car enfin, les salariés de Hewlett Packard travaillaient très bien, ils étaient, paraît-il, les plus pointus au monde et les plus compétitifs. Ce qui n’a pas empêché de les licencier. Il y a des millions de gens qui travaillent bien et qu’on licencie quand même, souvenons-nous de Moulinex, LU, Danone.

La dérèglementation touche tout le monde. On tente de dérèglementer la durée du travail sur une vie, mais aussi sur la semaine, sur le mois et/ou sur l’année. La première réduction du temps de travail, en France, date de Philippe le Bel qui avait interdit que les paysans travaillent avant le levé du jour et après le coucher du soleil. Aujourd’hui, au contraire, on a inventé les forfaits jours. Jusqu’ici, on avait respecté des horaires, 10 heures maximales pour la journée ou 48 heures maximales pour la semaine. Au début du siècle dernier, on se battaient pour les trois huit : 8 heures de loisirs, huit heures de repos et huit heures de travail. C’était plein de bon sens pour le corps humain, la santé humaine, la santé civique, la santé citoyenne, la santé sportive, la santé associative, la santé culturelle. Le grand mot est maintenant flexibilité. J’ai inspecté une entreprise de nettoyage qui comptait 145 salariés. Ils commençaient à Nanterre le matin avant l’ouverture des bureaux, à midi, ils étaient dans le deuxième arrondissement de Paris, et le soir à Montreuil après la fermeture des bureaux. Avec quelques 280 heures ou 300 heures par mois, ils étaient payés au smic, et les heures de déplacement oubliées. L’entreprise me donnait des heures officielles mais non pas les heures réelles, jusqu’à ce qu’un salariés me fournisse un document interne portant le décompte des heures effectuées, qui prouvait le dépassement des 10 heures par jour et des 48 heures par semaine. Bref, tout ce qu’il fallait pour dresser 145 procès-verbaux. Le responsable de l’entreprise a souhaité négocier pour éviter les amendes. Il a embauché 55 personnes pour se mettre en règle avec la loi : le droit du travail crée du droit au travail, la dérèglementation en supprime. Faites respecter la puissance de la loi, c’est celle de la République. Le droit doit exister dans l’entreprise. Ce n’est pas une zone de non-droits. Tout ce que veut le Medef, tout ce dont on parle aujourd’hui en termes de réécriture du Code du travail, est facile à résumer : les entreprises et ceux qui nous gouvernent aujourd’hui veulent moins de lois, moins de conventions, moins de juges, moins de syndicats, moins d’institutions représentatives du personnel et moins d’inspections du travail. Et ils s’attaquent à tout ça en ce moment, systématiquement. Cela ne créera que des malheurs, malheurs humains, individuels et collectifs, malheurs sociaux et même économiques, parce que, pour l’économie, il vaut mieux des gens bien formés, bien payés, et bien dans leur peau. Car ils sont bien plus productifs que les précaires. Mais de ceci on se moque, c’est le profit à court terme qui compte. La dérèglementation, c’est du court terme, c’est tout ce qu’on peut tirer immédiatement des gens qui travaillent.

On développe une image idéologique de l’entreprise. Dans une émission radiophonique à laquelle j’étais invité, le présentateur en avait dressé la définition caricaturale suivante :

« Une entreprise, c’est un produit, des chefs, des clients. »

J’ai rétorqué :

« Vous n’avez rien oublié ? 

Mais non M. Filoche. Qu’est-ce que j’ai oublié ? »

Pendant ce temps, les techniciens, de l’autre côté de la vitre, qui avaient tout compris, scandaient :

« Nous ! nous ! nous ! »

Oui, l’idéologie véhiculée aujourd’hui tend à occulter les salariés. La suite de l’émission radiophonique compléta le tableau : à propos du salaire des patrons des grandes entreprises, le même journaliste libéral évoqua le cas de Owen-Jones, parti avec une énorme compensation, des dizaines de millions d’euros, pour sa retraite. Voyant ma désapprobation, il essaya de justifier le propos :

« Oui, mais il fait vivre 50000 personnes ! »

Ce à quoi j’ai répondu :

« Non, ce sont 50000 personnes qui le font vivre. »

Car c’est bien cela qu’il nous faut rétablir, les droits des salariés. Ceux qui produisent, ce sont les salariés. Qu’est-ce qu’un employeur sans salariés ? On essaie de nous expliquer qu’il faut de moins en moins de droits pour ceux d’en bas, alors que ce sont ceux qui produisent les richesses de ce pays. Du droit, de la civilisation, du partage, c’est un avenir ! La précarité, c’est le passé et la régression.

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CORSE CRISE : MÊME COMBAT

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , on 12 juin 2012 by alzaz

Eric Simoni me fait l’honneur de poser un commentaire sur l’avant-dernier article, je le publie donc :

« La crise, la Corse…et le monde.

La crise économique et financière actuelle a permis de mettre en lumière deux aspects essentiels du système qui nous est aujourd’hui imposé au niveau planétaire : sa fragilité et sa duplicité.
Sa fragilité vient sans doute du fait que sa légitimation est avant tout basée sur des considérations d’ordre virtuel, pourtant présentées comme des règles de fonctionnement incontournables.
On s’aperçoit dès lors que la peur des petits épargnants, et la défiance à l’égard du système bancaire qui en découlerait, pourraient à elles seules mettre en péril tout l’édifice ; par contre l’effet d’annonce d’un possible renflouement avec de l’argent dont la disponibilité est plus ou moins avérée suffirait à « rassurer » les principaux acteurs, et à remettre en route la machine.
Les doutes, les craintes, les sentiments les plus variés, auraient donc un tel impact sur des mécanismes économiques dont on nous assure pourtant depuis des années qu’ils répondent à des lois immuables censées définir à elles seules le champ du réel, c’est à dire de ce que l’on peut faire ou ne pas faire, de ce qu’on est en droit d’espérer ou non ?
A ce stade on peut parler d’imposture, d’autant que les maîtres du jeu sont aujourd’hui des consortiums supranationaux qui parviennent à faire et défaire les gouvernements et à présider aux destinées des nations en orientant les lois et règlements en leur faveur. Cela se traduit à l’échelle des pays par une déstructuration du vrai tissu économique, celui qui répond réellement aux exigences d’un développement durable, dont, du reste, tout le monde continue à se réclamer.
Si l’on rajoute à cela une sur administration développée à l’ombre d’Etats qui, au lieu d’être de simples instruments au service des peuples et des nations, deviennent les relais dociles de cette logique et de ce « patriotisme de firmes », alors on ne peut que constater à quel point le système est verrouillé. On comprend mieux la crise du service public, et les restrictions qui touchent les secteurs fondamentaux, comme l’éducation et la santé, alors que la gabegie continue ou s’installe dans des domaines d’activités ne répondant pas aux besoins réels, ou en tout cas prioritaires, des populations.
Les contraintes fiscales ou réglementaires imposées aux véritables acteurs économiques par ces structures administratives kafkaïennes, auront bientôt fini par avoir raison de toute dynamique de développement interdisant ainsi la répartition équitable, non seulement de la richesse produite, mais surtout de l’activité permettant de créer de la richesse et de vivre, pour tout un chacun, dignement, du fruit de son travail. Les manœuvres purement spéculatives, elles, continuent à se développer et à vampiriser, même en période de crise annoncée, l’économie ; jusqu’à quand ?

Ici on se rend bien compte de l’erreur fondamentale qui consiste à dissocier artificiellement les questions sociale et économique. Le développement économique ne renvoie pas à une notion abstraite basée sur des indicateurs de plus en plus controversés. Le vrai développement crée avant tout du bien être social, ou alors il s’agit de tout autre chose ; dans cette configuration ceux qui, se réclamant d’une certaine philosophie « libérale », estiment qu’il convient de récompenser l’esprit d’initiative, le travail individuel, la prise de risques, comme autant de boosters de l’économie, sont les premiers floués.
La situation de monopole et l’omnipotence actuelle de certains groupes, confortés par la chape de plomb qui pèse sur les petites entreprises et le monde du travail en général, consacrent cette « soviétisation » de la société au service des forces de l’argent.
Ceux qui, dans le cadre d’options plus « socialistes » optent pour donner la priorité au partage des richesses, sans remettre en question le fait que ces richesses soient produites par de moins en moins d’actifs, avec en corollaire l’augmentation vertigineuse de l’assistanat et de l’exclusion, ne font que renforcer ce système pervers qui s’accommode de toutes les revendications immédiates et sectorielles, et campe sur la division du corps social des nations. Dès lors les clivages idéologiques habituels ne semblent plus avoir de prise sur la réalité que nous vivons quotidiennement, et n’être que des prétextes pour diviser afin de continuer à mieux régner, tout en permettant à quelques marionnettes d’occuper les créneaux d’une pseudo représentativité politique. Ainsi va le monde…

Mais d’autres schémas sont encore possibles ; les vieux dogmes, on le voit bien, ont vécu. A l’orée d’un nouveau monde, il convient de forger de nouvelles armes idéologiques qui prennent en compte les identités culturelles et les réalités humaines.
Les endroits qui auront su résister à l’uniformisation programmée du paysage économique et humain, seront les seuls à avoir de vraies perspectives de développement et à assurer aux générations futures un avenir digne.
A partir de ces petites entités, un modèle alternatif se développera qui apportera la preuve définitive qu’un autre monde est possible et nécessaire.
La Corse a tout à gagner à participer à cet élan , voire à l’impulser en montrant la voie.
Mais cela n’est envisageable que si nous sortons du cadre français actuel ; de ce point de vue aussi, l’indépendance devient donc la condition sine qua non de notre ouverture au monde. »

Eric Simoni (29/01/09)

NATIONALISME CORSE ET REPUBLIQUE

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , , on 30 avril 2012 by alzaz

Régions en révolte contre les Etats ? Corse comprise ? Pas tant que cela si l’on s’en tient aux dire de Paule Parsi-Graziani (en 2001), l’une des fondatrices du mouvement « Manifeste pour la vie ». Les Corses sont en majorité ancrés dans la République.

« Nous sommes 260000 habitants dont un tiers de retraités et de personnes âgées. Trente mille émigrés, une forte présence de fonctionnaires et employés. La Corse piétine dans le sous-développement avec un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale.

Le président des Prud’hommes peut ouvrir l’année 2002 en affirmant que nous sommes une région  où les droits des salariés sont les moins respectés. Au même moment, le procureur de Bastia parle de l’année 2001 comme une « année de sang« .

Dans ce contexte politique et social défavorable, économiquement faible, secoué par les violences, la population assiste en spectateur fatigué à toutes les dérives. Jusqu’en 1950, le système clientéliste a bien fonctionné (héritage de l’Antiquité, il est fondé sur « le don et le dû » – le « il n’y a pas de droit sans dette« ). Il a eu la capacité à fournir une issue vers l’exil à des milliers de Corses que le solde excédentaire des naissances, la misère, la pression étouffante des structures familiales et sociales poussaient au départ. La gestion de l’exode et la gestion de l’emploi ont coïncidé longtemps.

Mais survient l’effondrement de l’empire colonial, l’indépendance de l’Algérie et on ne peut plus que caser ailleurs les quémandants, on ne peut pas les caser sur place. L’arrivée massive des pieds-noirs, jouissant d’avantages propres, qui installent une agriculture mécanisée et commerciale, impulsent l’essor du tourisme, de l’hôtellerie et attirent une abondante main-d’œuvre maghrébine, est vécue comme un traumatisme, une dépossession de cette terre considérée comme un bien collectif et sacralisée.

Les partis de gauche font très vite l’analyse des causes du problème corse mais ne réussissent pas à organiser une réponse de masse. Il y a en 1975 les événements tragiques d’Aléria, et ce seront ensuite des décennies de revendications violentes, un discours qui a oscillé entre régionalisme (autonomie interne) et maximalisme (indépendance) qui fait l’impasse sur la lente émergence de la lutte des classes et ses conflits, réduit des problèmes complexes et douloureux à la fiction d’un peuple tout entier opprimé par une puissance étrangère et colonialiste et offre le rêve d’une « Europe des Régions-patries« , nourricière et garante de notre droit de propriété sur le sol corse.

Ce discours qui a toujours privilégié l’action au détriment de la construction d’un projet de société (se poser en s’opposant) s’adosse à la lutte armée des clandestins. C’est un discours qui séduit une partie de la jeunesse, exorcise la peur de la perte identitaire et se légitime par les incohérences et les impuissances des gouvernements successifs dont les réponses oscillent entre laxisme et répression – entre négociations occultes – et dérapages de l’appareil d’État.

Qu’en est-il aujourd’hui après des milliers d’attentats, des centaines d’assassinats, un cortège impressionnant de règlements de comptes, des fractures entre ‘courants » concurrents ou rivaux, des alliances tactiques ou obligées avec le banditisme – qui en a profité pour s’installer dans tous les rouages de la société ?

Les statistiques de l’emploi, de la désertification rurale, de la dépendance commerciale, de la criminalité, le disent bien : la Corse est hors du marché, hors de l’État de droit sur le plan politique et hors de la citoyenneté par ses principes d’exclusion. Les médias nationaux laissent volontiers accroire que la majorité des Corses est complice de ce gâchis. Or, cette majorité est victime et non acteur. Cette majorité réaffirme dans chaque scrutin son attachement à un ancrage dans la République (les nationalistes toutes tendances confondues ont totalisé 21% des suffrages aux élections territoriales). Cette majorité travaille, crée, entreprend, peine et réclame une société démocratique et un développement. Elle veut concilier une adhésion séculaire à la France et un attachement profond à son identité, sa culture, sa langue, son environnement. Elle veut assumer son métissage.

Depuis 1976, l’État cherche des réponses institutionnelles au problème corse et ce furent : la création de deux départements, le statut Deferre, le statut Joxe, et enfin le « processus de Matignon ». Certes, cette dernière démarche a marqué un progrès. Les négociations se sont déroulées au grand jour avec les élus. Mais aucun d’entre eux, à l’exception des nationalistes – très clairs sur leur objectif : l’indépendance – n’avait lors des dernières campagnes électorales abordé les questions fondamentales sur lesquelles ils ont délibéré. Les habitants de l’île n’ont pas participé à l’élaboration de ce projet qui devait transformer leur avenir. « Il faudra bien un jour consulter les Corses…« , a dit le premier ministre. « Il faudra bien« . Hélas ou malgré tout ? Et quand ? Donc déficit de démocratie.

De même en ce qui concerne le plan exceptionnel d’investissement, indispensable et bienvenu, mesure de rattrapage des retard de la Corse, les décisions prises entre Matignon et l’exécutif de l’Assemblée territoriale, l’ont été sans débat public, sans concertation large avec l’ensemble des collectivités sur le choix des priorités, sans interrogation sur notre capacité financière et humaine à l’assumer. Là encore, déficit de démocratie.

Ni les changements institutionnels ni les subventions ne suffiront à changer notre sort. Nous n’auront pas de développement économique sans retour à la paix.

Nous n’auront pas de paix tant que les bandes armées feront leur loi, tant que les assassinats seront un mode banal de régulation des conflits. (Et que l’on ne nous demande pas de trier les cadavres « politiques » ou de « droit commun », il serait inadmissible de les laisser tomber dans l’oubli. Ici, plus qu’ailleurs, nous savons que les morts niés hantent les vivants). L’impunité des crimes passés autorise les crimes à venir. Les violences tolérées favorisent la captation de nos richesses par une minorité mafieuse.

La question centrale est bien celle de la démocratie. Elle conditionne notre avenir.

Consultations des Corses, application des lois de la République dans le respect du droit et de la justice sont les indispensables préalables. »

UN CERTAIN NATIONALISME (CORSE)

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , , on 29 avril 2012 by alzaz

Voici un extrait des colloques ayant cours au Mans chaque année. Il s’agissait, c’était en 2001, de décortiquer les antagonismes Régions/État au travers le monde, et c’est Éric Simoni qui intervient ici.

« Le nationalisme corse, contrairement à d’autres nationalismes, n’a jamais reposé sur l’exaltation outrancière d’un particularisme exacerbé, ni sur la recherche d’une improbable pureté raciale ou ethnique.

Au delà des campagnes de désinformation malveillantes dont la Corse en général, et le mouvement nationaliste en particulier, ont fait les frais, les indépendantistes corses n’ont jamais véhiculé d’idées xénophobes ou racistes, et le combat qu’ils mènent depuis toujours pour que la Corse rayonne, tisse des liens culturels et économiques avec les autres peuples, au premier rang desquels ceux de Méditerranée, est antinomique d’une démarche de repli sur soi.

C’est au contraire la situation de dépendance entretenue depuis plus de deux siècles qui a interdit jusqu’ici toute ouverture, tout développement et qui a permis de maintenir artificiellement la Corse sous tutelle.

Il existe en France une forme de nationalisme découlant directement d’une conception obsolète, et de plus en plus inopérante, de l’État-nation. Ce nationalisme-là a un caractère hégémonique. Il tend a broyer les peuples et les cultures au nom d’une vision aussi éthérée que totalitaire de la Nation et de la citoyenneté. Il est par essence expansionniste. Il a justifié le colonialisme et est toujours aujourd’hui à la source de bien des incompréhensions et de conflits. Ceux qui s’en font les champions sont autant hostiles aux revendications identitaires qui échappent à leur contrôle, qu’ils sont, instinctivement, sans jamais l’avouer, anti-européens. S’ils participent contraints et forcés, « realpolitik » oblige, à la construction européenne, ce sera toujours en traînant des pieds, en réservant leurs critiques les plus acerbes pour leurs voisins, ou en essayant de consolider des niveaux administratifs qui, en toute logique, auraient plutôt vocation à disparaître.

Il y a pourtant une autre manière d’appréhender la Nation, sur des bases concrètes, culturelles, sociologiques, et pour tout dire simplement humaines, l’État n’étant alors qu’un simple outil, un instrument au service des intérêts du Peuple, et donc de la Nation. Ce nationalisme, quant à lui, reconnaît à tous les Peuples de la planète, les mêmes droits, sans hiérarchisation des valeurs et des cultures, dans un esprit de conciliation et d’échanges constants, d’enrichissement et de respect mutuels de la part de communautés qui participent, chacune à sa manière, à une seule humanité.

Il s’oppose aux tentatives d’uniformisation du paysage humain, que celles-ci découlent de considérations d’ordre purement « économique », d’une mondialisation non maîtrisée, ou de l’application de dogmes qui ont eu naguère la prétention de faire le bonheur des peuples malgré eux. De la même manière qu’on a pu parler de « théologie de la libération », le nationalisme corse, qui s’inscrit résolument dans cette démarche émancipatrice, participe donc à sa modeste place à cet humanisme combattant qui, du Chiapas mexicain aux rivages et montagnes de notre pays, crée partout des « poches de résistance » face à la déshumanisation programmée du monde.

Cet humanisme du réel, qui prend à son compte les peuples et leurs cultures, les individus et leur attachement viscéral à une terre, les sentiments, les espoirs et les besoins de tous et de chacun, s’oppose aux « humanismes » virtuels, aux « humanismes » de façade, qui ne servent que d’alibi ou de force d’appoint aux systèmes dominants.

Il ne véhicule pas une image préfabriquée de l’homme, et encore moins une conception ethnocentriste de l’universel. Non, il va chercher à la source des peuples vivants de ce monde, dans l’émerveillement sans cesse renouvelé de leur multiplicité sociale et culturelle, l’essence même de ce qui peut être partagé par tous.

Ainsi la volonté d’indépendance ne doit pas être systématiquement présentée comme l’expression d’un séparatisme stérile et sans perspective. Au XXIe siècle, elle traduit souvent, bien au contraire, l’ambition de participer à la création de nouveaux espaces, plus pertinents, d’échanges et de développement, au sein d’un système mondial moderne fait d’interdépendances maîtrisées et librement consenties. Dans cette optique, les nationalistes corses se sentent profondément européens. Mais ils savent qu’une Europe qui se construirait sur la base d’États centraux, dont la légitimité est plus que contestée, serait une Europe fragile et instable.

La résolution politique du problème corse devrait donc constituer une priorité au même titre que celle des questions basque ou irlandaise. Là où le dialogue s’instaure dans la clarté et le respect des interlocuteurs, la cause de la paix avance, en même temps que se dévoilent des solutions durables. Mais lorsque le mépris, la diabolisation de l’autre et le cynisme à courte vue l’emportent, alors les logiques de conflits reprennent leurs droits.

Les Corses connaissent bien ces règles immuables de l’histoire et de la politique. Ils ont prouvé que, chaque fois que le dialogue était clairement privilégié, ils y adhéraient sans hésitation.

Aujourd’hui, les États constitués d’Europe, et la France au premier chef, sont à un tournant de leur histoire. Des réponses qu’ils seront capables ou non d’apporter aux attentes des Nations sans État de l’Europe occidentale, dépendront leur avenir et leur pérennité. A eux de ne pas céder à une crispation identitaire mortifère, face à des évolutions nécessaires et inéluctables. »

Eric Simoni est porte-parole de Corsica Nazione.

MARCHANDISATION DE L’EAU ET MONDIALISATION

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , on 17 avril 2012 by alzaz

« La mondialisation est surtout une narration, une narration des classes dirigeantes qui essaient de légitimer le monde qu’ils sont en train de créer en disant : « C’est la mondialisation. C’est nous. Nous sommes en train de faire notre société mondiale. » Et même s’il reconnaissent qu’il y a des limites, ils disent que c’est normal. La mondialisation est donc importante par rapport à l’eau parce qu’elle est pleine de symbolique.

La mondialisation a quatre symboliques fondamentales : primo, c’est le marché qui est la mondialisation, le marché comme transaction entre individus libres. Plus le marché est mondial, plus la liberté augmente.

La deuxième symbolique, est d’affirmer que le seul acteur important à l’échelle mondiale, c’est l’entreprise, ce n’est pas l’État. L’État-Nation est trop petit, le pouvoir politique est trop segmenté. C’est l’entreprise libre qui peut agir ou exploiter toutes les ressources naturelles de la planète pour justement opérer sur le marché, afin que chacun puisse optimiser son utilité individuelle en tant que consommateur, en tant qu’actionnaire, pas en tant que citoyen.

La troisième symbolique de la mondialisation, c’est le capital, le capital important, le capital essentiel. La source principale de la richesse, c’est le capital privé, ce n’est plus le travail. Le travail est un coût pour le capital. Le capital mondial est la grande source de la liberté, la grande source de la richesse.

Et la quatrième symbolique, consiste à dire que la mondialisation est la fille de la science, de la technologie, de l’information, de la connaissance. La mondialisation est donc l’expression de la connaissance.

Comment tout ceci se traduit-il lorsqu’on l’applique à l’eau ?

L’eau, c’est une marchandise. Qui peut bien la gérer ? L’entreprise. L’eau doit valoriser le capital. Et s’il y a des problèmes, c’est la technologie qui va les résoudre. »

Ricardo Petrella (économiste et professeur à l’université catholique de Louvain).

« Cette mondialisation, c’est effectivement une idéologie, c’est une narration, un discours de légitimation d’un processus historique, qui est évidemment beaucoup plus complexe que cette idéologie, mais qui permet l’appropriation du processus par ceux qui vendent leur idéologie. Or, cette idéologie est « made in USA« , c’est une extension à la planète d’une idéologie fabriquée au États-Unis. Mais je ne voudrais pas tomber dans un antiaméricanisme sommaire, car nous sommes tout à la fois victimes et complices de cette aventure, parce que tous, nous sommes dans le rêve américain aussi, mais ce rêve américain, c’est le rêve de l’infini, c’est le progrès infini, c’est le marché infini, c’est le rêve de la frontière qui se déplace avec l’homme qui avance vers l’Ouest. Quelle mythologie inventer, si j’ose dire, quel contre-mythe inventer à ce mythe-là ? Je n’ai pas de réponse à cette question, mais je pense à un contre-mythe au mythe américain qui nous possède tous -et demain, les Chinois aussi, parce que les Chinois vont entrer dans le mythe de la société infinie. Il faut surtout faire comprendre que la nature n’est pas infinie. Ce n’est pas un hasard si le mythe de la mondialisation bute sur le problème écologique. »

Camille Tarot (professeur de sociologie et d’ethnologie à l’université de Caen)

Mars 2005, 15ème carrefour Le Monde diplomatique Carrefours de la pensée – “L’eau, source de vie, source de conflits“, Le Mans.

MARCHE ET CAPITALISME

Posted in Textes rapportés with tags , , , on 17 avril 2012 by alzaz

Toujours chopé dans le 15ème carrefour ‘Le Monde diplomatique’ ‘Carrefours de la pensée’ sur le thème « L’eau, source de vie, source de conflits », qui s’est déroulé au Mans en Mars 2005, voici un texte extrait du débat. C’est Camille Tarot, professeur de sociologie et d’ethnologie à l’université de Caen, qui s’exprime :

« Alors, nos esprits forts qui croient que les lois de la nature sont quelque chose d’objectif s’insurgent : « Regardez, ces sauvages, ils ne savaient pas raisonner ! » Justement, moi, je crois que les sauvages ont en partie raison : si la société est mal gérée, alors elle dérègle la nature. Et aujourd’hui, c’est ce que nous vivons dans de tout autres contextes. On nous dit que la loi du marché est une réalité objective, au dessus de nous à laquelle nul n’échappe. La loi du marché n’est pas plus mauvaise qu’une autre, mais elle tue la nature puisqu’elle ne lui donne pas le temps de se reproduire. Le problème du capitalisme, c’est le problème du temps.Or, le problème du temps, c’est de maîtriser le désir des hommes en leur disant : « Attends ! Tout est possible, mais attends ! » Mais la règle aujourd’hui, c’est : « Tout tout de suite pour tout le monde. » Ce n’est pas possible. Et la nature crève. Mais c’est l’utopie qui nous gouverne. « Encore plus de marché ! Et plus ce sera commercialisé, mieux ce sera« .

DE L’INTOLERANCE PHILOSOPHIQUE #2

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie idéaliste with tags , , , , , , , , on 12 juin 2011 by alzaz

Hegel, philosophe de l’idéalisme allemand (18-19e siècles), a certes beaucoup apporté au système de pensée dans le monde occidental, il a surtout influencé des gens comme Joseph Goebbels qui l’ont forcément lu, voire étudié. Moi, je ne vais en dire que du mal, ce mec m’écœure un peu, que voulez-vous ? il ne correspond pas à l’idée (préconçue ?) que je me fais du philosophe, cet amoureux inconditionnel de la sagesse au sens de l’étymologie… Pas cool, Hegel, car, pour lui, la fin de l’histoire rime avec dictature, un régime politique pas des plus tolérants. L’intolérance dont on crédite Diogène n’a rien à voir avec l’intolérance affichée par Hegel.

Hegel voulait être – il l’a pensé en tous cas -, le phare de l’humanité toute entière. Mais l’esprit absolu, s’il devait être universel, ne pouvait, selon le maître, qu’être allemand (prussien en l’occurrence) et chrétien. Son système analytique de l’évolution des civilisations était fondé, de façon plus ou moins explicite, sur l’exclusion des peuples, des cultures et des races, tant qu’ils n’appartenaient pas à sa sphère identitaire. Du domaine de l’histoire, Hegel fait systématiquement sortir tous ceux qui n’ont jamais constitué un État au sens occidental du terme. Fi des Amérindiens et des Noirs africains… ceux qu’il nomme peuples an-historique, c’est à dire sans histoire. En faire la négation ne lui suffisant pas, il s’attache minutieusement à faire la preuve de leur état d’infériorité à bien des égards : ils n’ont aucune compétence sexuelle et ne satisfont pas leur dame comme il se doit. On peut reconnaître à Hegel plusieurs talents dont celui des descriptions poétiques ; il dit de l’Afrique : «C’est le pays de l’or, replié sur lui-même, le pays de l’enfance qui au delà du jour de l’histoire consciente est développé dans la couleur noire de la nuit» ; phrase qui ne va pas sans rappeler le discours prononcé à Dakar par le président Sarkozy. Enfance figée depuis l’aube des temps, obscurité de l’ignorance, ignorance du progrès et de toute perfectibilité, absence de toute sapience : il leur faut un bon maître ; un tuteur, en somme. Ce n’est pas seulement de l’histoire que Hegel exclut le Nègre (c’est son expression), il lui dénie sa part d’humanité : ce n’est pas un être humain. Quelques phrases hégéliennes qui trahissent le mal de cette époque où l’on récusait la possibilité d’une âme nègre : «On ne peut rien trouver dans ce caractère qui rappelle l’homme» ; plus loin : «C’est précisément pour cette raison que nous ne pouvons vraiment nous identifier, par le sentiment, à sa nature, de la même façon que nous ne pouvons nous identifier à celle d’un chien» ; ou encore : «C’est dans la race caucasienne seulement que l’esprit accède à l’unité absolue avec soi-même (…). Le progrès (Liberté, Esprit, Logos…) de l’histoire universelle ne se réalise que grâce à la race caucasienne». Les Noirs sont donc mentalement inférieurs aux Blancs, C.Q.F.D. Je cite : «nation infantile, esprit niais, ne s’intéressant à rien, demeure replié sur lui-même, ne fait aucun progrès»… nous l’avons déjà dit.

Mais Hegel n’est pas seulement raciste, en bon phallocrate il en veut énormément aux femmes en général ; il ne leur reconnaît pas plus de qualité – pas tout à fait quand même – qu’il n’en trouve chez les Africains : «(elles) peuvent être certes cultivées, mais elles ne sont pas faites pour les sciences les plus élevées, ni pour la philosophie ni pour certaines formes d’art qui exigent quelque chose d’universel». Les femmes ne disposeraient pas de la Raison que seul le Blanc, chrétien et Allemand peut détenir dans son intégralité ; la femme n’est pas digne de confiance, elle ne peut occuper un poste à responsabilité sociale ou politique. Concernant les peuples arabe et juif, Hegel use du même stratagème pour soumettre à une exclusion méthodique. Beaucoup de mépris à l’encontre de la philosophie arabe à laquelle il ne trouve pas ou prou d’intérêt, disant qu’elle ne brille pas par le contenu au point qu’elle ne donne pas à s’y arrêter un instant : «Ce n’est pas une philosophie, mais un véritable maniérisme». Orient arabe et Occident chrétien sont antinomiques dans la mécanique de la pensée hégélienne ; le caractère de l’Arabe l’empêchant d’accéder à un degré suprême de la Raison. Si la philosophie est l’essence même d’un peuple, comme le prétend Hegel, si les Arabes ne disposent d’aucun système philosophique vrai, alors il faut, on doit les exclure eux aussi du domaine de l’histoire. Avec les juifs et bien qu’il les distinguent des Arabes, Hegel n’est pas plus tendres, bien au contraire. Avec Hegel naît le virus de l’antisémitisme allemand qu’on ne peut, hélas, dissocier d’un certain romantisme germanique et qui fera flores… Brièvement, Hegel accordait à ces deux peuples des accointances avec le fanatisme : fanatisme de conversion chez les Arabes qui souhaite une communauté mondiale unique, faite de musulmans fervents et pratiquants, au monde homogène et totalisant ; fanatisme d’opiniâtreté chez les juifs qui se pensent comme peuple élu, excluant de facto les autres. Bien qu’ayant inventé le concept de Dieu unique et Un, infini et informel, le juif serait un être borné, incapable de prendre conscience de l’esprit infini ou d’appréhender « comme il faut » la notion du divin en tant qu’infinitude. De chemin en chemin, on s’aperçoit que Hegel ne cherche qu’une chose : faire ressortir la supériorité de sa culture d’appartenance en développant une phénoménologie des peuples, excluant toute altérité culturelle : «L’esprit germanique est l’esprit du monde moderne qui a pour fin la réalisation de la vérité absolue en tant que détermination autonome infinie de la liberté». Mais, nous le verrons, la liberté hégélienne n’est pas donnée à tous.

Hegel pense que l’esprit d’universalité trouve son apogée dans le monde germanique et va jusqu’à considérer que sa propre philosophie constitue un sommet suprême, indépassable. La pensée allemande, la sienne, en est l’aboutissement absolu ; c’est lui qui, en impliquant les sciences sociales et humaines dans son système – ce qui est loin d’être stupide -, aurait porté la Philosophie au rang de Science par excellence. Dans son système qu’il étend forcément au politique, il conclue que la fin de l’Histoire ne peut qu’être monarchique. Il envisage pour l’État prussien un monarque totipotent, autocratique, autoritaire, voire totalitaire. Sans cela, dit-il, un peuple ne saurait être qu’une “masse informe”. Hegel – il ne s’en cache pas – est un philosophe anti-démocrate, il préfigure la bête fasciste du XXe siècle (allemande, italienne, nippone) ; le pouvoir d’un seul s’impose, l’individu ordinaire n’est rien face au monarque qui détient le pouvoir de vie et de mort sur ses sujets : «La personne, prise isolément, demeure une réalité subordonnée, qui doit se consacrer à la totalité éthique (le chef, l’État, le Reich). Par conséquent, si l’État exige le sacrifice de la vie, l’individu doit y consentir… En tant qu’individu, je ne suis pas propriétaire de ma vie… Il faut vénérer l’État comme un être divin-terrestre». Il est même étrange, non, de trouver cette devise qu’il donne à la constitution de l’Allemagne idéalisée dans son œuvre la République : “ Un peuple – Un Reich – Un empereur ” !

Hegel voit l’homme parfait et fini en sa connaissance totale et absolue de l’histoire et de la philosophie. Cet homme veut être, comme souvent dans les systèmes philosophiques développés par l’homme : le Grec puis le Latin, dans sa préhistoire, l’alpha ; par le teuton dans sa fin, l’oméga. Mais pour exister, il faut admettre la négation de l’autre, car il ne peut y avoir deux systèmes de pensée, l’un serait le bon, l’autre le mauvais. Le bon devra combattre et éliminer le mauvais ; Hegel prescrit donc la guerre permanente, la paix étant porteuse de dégénérescence marquant l’impossibilité d’atteindre l’absolu. Quand un groupe d’humains vient à se former, Hegel lui conseille de se choisir, en le créant de toutes pièces, un ennemi commun. D’où, l’idée hitlérienne du bouc-émissaire juif pour fédérer le peuple allemand en une masse formelle. Car oui, inspirateur du mouvement nazi (et des néo nazis actuels), Hegel nous a légué cette caractéristique qui persiste, qui semble parfois s’éteindre, mais qui re-naît sans cesse, tel un phoenix le fait de ses cendres : rejet radical et musclé du parlementarisme et du pluralisme politique, refus de remettre au peuple une quelconque souveraineté d’État, négation absolue des Droits de l’Homme, dépendance des institutions vis à vis du pouvoir central (justice, police, presse…). La bête n’est jamais totalement morte ! La philosophie de Hegel a conduit au pire, une fois déjà, la moitié de l’humanité ; elle cultive la haine des autres (xénophobie), l’antisémitisme le plus primaire, le plus abject qui soit, au racisme imbécile des pédants, l’idée de darwinisme social qui veut absolument que le faible soit éliminé par le fort, des notions d’eugénisme négatif… Il n’est pas étonnant de lire, dans Hegel, que les crimes et les pires atrocités sont souhaitables puisqu’ils relèvent du rationnel, sont voulus par la Raison, c’est à dire par Dieu lui-même. Hé oui, Dieu a besoin, pour se connaître en son essence, de s’aliéner dans le monde des humains, dans l’histoire. Dieu est un démiurge qui descend en l’homme historique, sur Terre. De là, à sous entendre que l’Homme parfait, c’est Dieu, que l’homme et Dieu c’est kif kif… Théorie immédiatement réfutée par les théologiens catholiques et protestants de l’époque, pour lesquels c’est le Christ et non « l’histoire » qui représente l’incarnation de Dieu sur Terre. A part ça, on peut trouver matière à philosopher vraiment dans l’imposant travail effectué par le maître allemand, et ne me faites pas dire que l’intolérance est le monopole des peuples germaniques, les autres sociétés humaines, passées, présentes ou à venir, sans distinction de races, de religions ou de cultures, en détiennent une part égale quantitativement et qualitativement.

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