Archive pour Libéralisme

La fable des abeilles

Posted in Philosophie de la morale, Textes rapportés with tags , , , , on 4 février 2014 by alzaz

« La fable des abeilles ou Les vices privés font le bien du public« , date du début du XVIIe siècle. L’auteur, Bernard de Mandeville (1670-1733), qui peut être vu comme le père des utilitaristes libéraux à l’éthique cynique, y décrit le monde de cette époque, monarchique, un monde qui semble ne pas avoir été bien altéré par le temps ni par l’instauration de la République. Voici le résumé qu’en fait Michel Onfray :

« Soit une ruche prospère, vivant dans le luxe et le confort, brillant de tous ses feux grâce à ses armes et ses lois, ses sciences et son industrie, ignorant tout autant la tyrannie que la « versatile démocratie », gouvernée par un roi limité par les lois. Dans cette communauté d’abeilles, certains travaillent durs, péniblement, d’autres vivent dans le luxe, l’abondance, et ce sans jamais reculer devant ce qui ce passe habituellement pour vicieux : mensonge, vilénie, hypocrisie, fourberie. Les seconds ne travaillent pas, leur activité consiste à détrousser les premiers.

Dans le détail de cette ruche, les avocats lambinent, car, plus ils font traîner leurs affaires, plus ils se remplissent les poches ; les médecins préfèrent leurs honoraires à la santé de leurs malades ;les militaires marrons, faciles à soudoyer, perdent les batailles pendant que les valeureux partis au combat paient de leur vie leur engagement sincère ; les embusqués font fortune ; les rois et les ministres, insoucieux du bien public, pillent les caisses ; les vendeurs, les commerçants trichent sur le prix de leurs marchandises et volent le chaland ; la justice se laisse acheter, elle rend ses jugements en fonction des sommes perçues ; les magistrats épargnent les puissants, chargent les misérables ; rien que de très normal…

Chaque partie est vicieuse, certes, mais le tout est prospère : les crimes contribuent à la grandeur, les canailles au bien commun, le paradis se construit avec des morceaux d’enfer… »

S’il n’en était pas ainsi, parce que la morale et la probité fairaient force de loi, « les prix chutent, puisque les vendeurs les fixent honnêtement, sans escroquer le client ; les prétoires se vident, car plus aucun litige ne survient depuis que les débiteurs paient les sommes dues de leur plein gré ; les huissiers se tournent les pouces et n’ont plus de travail ; la délinquance disparait ; les prisons se vident ; les serruriers qui vivaient de ce commerce  mettent la clé sous la porte ; les géoliers chôment ; le bourreau n’a plus de tâches. Dans le même temps, les médecins effectuent vraiment leur travail, donc le nombre de leurs collègues diminue dangereusement ; les prêtres, de moins en moins utiles, sont réduits à la portion congrue ; une fois n’est pas coutume, il ne leur reste plus qu’à pratiquer la charité ; les ministres vivent dans la frugalité ; les parasites s’évaporent… Afin de payer leur dette, puisqu’ils sont devenus honnêtes, les créanciers vendent à bas prix équipages, carosses et chevaux. Dès lors, les artisans qui vivaient de ce commerce font faillite : les châteaux disparaissent pour une ridicule poignée d’argent ; les maçons, les charpentiers, les tailleurs de pierre et tous les artisans du bâtiment n’ont plus de chantiers. Les buveurs ayant vidé les tripots, les tenanciers de débits de boisson ne font plus recette. La vertu triomphant, la chasteté menant le bal, les filles de petite vertu, les maquerelles, les souteneurs n’ont plus un sou. Les soupers fins ne sont plus donnés, donc les cuisiniers, les serveurs, les gens de service, les fournisseurs chôment. Les vêtements de soie, de brocart, brodés d’or, les tissus précieux n’ont plus aucune raison d’être, en conséquence les tailleurs, les marchands de tissus, les cousettes, les petites mains sont sans emploi. Les militaires, qui vivaient de passions vicieuses, refusent de porter les armes, ils ne défendent plus le territoire national et laissent entrer quiconque veut s’en emparer… Plus aucun mercenaire ne peut plus être appelé à la rescousse.

La ruche dépérit, sa splendeur passée n’est plus…

Cessons de nous plaindre du cours vicieux du monde, la vertu conduit au dépérissement des nations, le vice en augmente la richesse et la prospérité qui sont les causes du bonheur commun. Se vouloir honnête, c’est se condamner à vivre de glands… »

LES SALARIES EN CONCURRENCE : VIVE LA PRECARITE

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , on 13 juin 2012 by alzaz

Ici, c’est le regard que porte Gérard Filoche, inspecteur du travail (militant), sur le monde du travail, en ce début de XXIe siècle. L’intervention a eu lieu au Mans, en 2006, lors du 16ème Carrefour de la pensée :

 » Ayant osé dire un jour qu’un employeur sur deux était un délinquant, l’Agence France Presse (AFP) m’a immédiatement interpellé : « Vous avez vraiment dit ça ? » « Oui mais je me suis trompé, c’est un peu plus de un sur deux. » Je suis un défenseur de l’ordre social, de l’État de droit dans l’entreprise, de la règlementation comme instrument de la civilisation pour les salariés, parce que ce sont les salariés qui produisent les richesses. Tous les matins, on nous dit : « Il faut baisser le coût du travail ». Moi, je suis de ceux qui pensent qu’il faut plutôt baisser le coût du capital. C’est un vrai choix. Et pour augmenter ce que produisent les salariés, il faut de la règlementation. Je suis totalement à contre-courant de ce qu’on entend le plus couramment à savoir qu’il faut de la souplesse. Pour moi, c’est le droit du travail qui crée le droit au travail, et je crois que c’est la règlementation qui crée de l’emploi et la dérèglementation qui crée le chômage.

Mme Parisot, qui a remplacé M. Seillière, lequel est allé faire en Europe ce qu’il a fait en France, a prononcé cette phrase qu’on ne doit pas cesser de méditer :

La vie, la santé, l’amour sont précaires. Pourquoi le travail ne le serai-il pas ?

Quand on y réfléchit, c’est une apologie de la barbarie, parce que, depuis les origines des temps, les hommes luttent contre la précarité. Ils ont inventé l’agriculture pour lutter contre la précarité de la cueillette, ils ont inventé l’élevage pour lutter contre la précarité de la chasse, nous avons combattu contre la précarité de la soif, de la faim, de la souffrance, et, si vous me permettez, on lutte toujours contre la précarité de nos amours. Et cette femme nous dit : « Tout doit être précaire. » Cela revient àprôner un retour à un stade antérieur à la révolution néolithique. Cro-Magnon est notre idéal. C’est impressionnant d’entendre cela ! De la même façon qu’on nous a répété : « Il faut la concurrence libre et non faussée. » Mais la concurrence libre et non faussée, c’est ce qui a prévalu avant la civilisation, à l’époque où pour un morceau de viande deux humains se battaient, l’un tuant l’autre pour manger seul le morceau de viande convoité. Le début de la civilisation a commencé avec l’établissement de la règle qui a permis aux deux hommes de s’entendre pour survivre et partager le morceau de viande, peut-être inéquitablement au début et ensuite, il faut l’espérer, équitablement. En exigeant une concurrence libre et non faussée, on nous retire la règle qui justement permettait de vivre en bonne entente, de partager. Mme Parisot a dit aussi :

La liberté s’arrête là où commence le Code du travail.

C’est effarant ! Imaginez qu’on applique cela au code de la route : ce serait l’hécatombe assurée ! Elle a dit encore :

Il ne faut plus de durée légale du travail.

Car elle n’est pas seulement contre les 35 heures, elle est contre tout horaire. Le MEDEF a opéré en dix ans un recul idéologique tout à fait significatif. Jusqu’ici, il défendait le contrat contre la loi. Il n’en est plus du tout là. Il ne défend plus les contrat contre la loi, il défend des contrat individuels contre les contrats collecxtifs. C’est tout autre chose, c’est le domaine de la dérèglementation, celui de la négociation de gré à gré, entre le salarié individuel et son employeur, dans lequel le droit du travail doit s’estomper, où l’on remplace le droit du travail par un droit commercial, d’individu à individu. Comme inspecteur du travail, j’avais l’habitude de dire – et je ne faisais là que du droit – que ce qui caractérise un contrat de travail c’est un lien de subordination. Tout salarié est subordonné juridiquement. Il n’y a pas de démocratie dans l’entreprise, il n’y a pas de citoyenneté dans l’entreprise, c’est l’employeur qui détermine unilatéralement la naissance du contrat, la gestion du contrat et la fin du contrat. Soit, mais cette subordination implique un ensemble de contreparties qui sont consignées dans le Code du travail. Lorsque des directeurs de ressources humaines (DRH) me disent : « Je vous présente mes collaborateurs », je fais remarquer que le mot  » collaborateur  » n’est pas dans le Code du travail. Car on tente de faire croire que tout le monde et sur un même pied d’égalité, alors que le droit sépare évidemment le salarié de l’employeur. La réalité est très différente du discours. Quand, dans un chantier, un ouvrier n’a pas ses chaussures de sécurité et pas de casque, je ne m’adresse pas à l’ouvrier, mais au responsable de chantier pour lui dire :

« Monsieur, je vais vous mettre un procès-verbal parce que cet ouvrier n’a pas de chaussures de sécurité et pas de casque. »

La réponse est toujours la même :

« Je lui ai dit cent fois de mettre son casque ! Il ne m’écoute pas !

– Monsieur, vous savez vous faire écouter de lui quand il s’agit de faire travailler et de le faire arriver à l’heure. Il est de votre responsabilité aussi de vous faire écouter de lui pour sa propre sécurité. Il est subordonné, mais en contre-partie, c’est vous qui êtes responsable de sa sécurité, et c’est vous qui allez être sanctionné parce que vous ne respectez pas sa sécurité. »

C’est le principe du droit du travail lié à la subordination que, aujourd’hui, on voudrait gommer en mettant sur le même pied de soi-disant collaborateurs, l’employé et l’employeur, qui signeraient des contrats individuels de gré à gré, de leur plein gré ! En Grande-Bretagne, cela s’appelle l’« opt-out », traduisible par : « renoncer à ses droits, être hors des clous, résilier, sortir de la norme ». Cette rupture de droit a été aménagée par la directive 93/104 au niveau européen quand les 48 heures ont été instaurées pour toute l’Europe, en 1993, sous la forme d’une clause qui permettaient aux salariés britanniques de signer librement un papier selon ils renonçaient librement à leurs droits.

C’est cette philosophie-là qui est en train de se mettre en place pour remettre en cause notre Code du travail. Parce qu’il faut comprendre que les contrats première embauche (CPE) et nouvelle embauche (CNE) sont deux arbres qui cachent la forêt de la réécriture des 3851 articles du Code du travail. Cette réécriture est en route depuis l’été dernier sous l’égide de notre premier ministre, M. de Villepin, et de son ministre du travail, M. Larcher, par une commission qui a découpé les neuf livres du Code du travail en 38 chapitres et qui vise à mêler tout, y compris la question du contrat, y compris la question des grèves, y compris la question du contrôle du travail. Tout ce découpage n’est évidemment pas neutre. Imaginez 120 ans d’histoire du droit social de notre pays, réécrits par l’assemblée UMP d’aujourd’hui, avec comme argument que « le Code du travail est trop compliqué. » Ce sont les mêmes qui ont proposé, l’année dernière, une Constitution de 850 articles au vote de 42 millions d’électeurs. Selon Laurent Hénard, rapporteur UMP, député de Meurthe-et-Moselle, le Code du travail serait obsolète parce qu’il date de 1945 ! On frémit, quand on sait que ce Code du travail est écrit constamment, qu’il est un document vivant. Et aussi un document historique, qui incarne les rapports de force, les luttes sociales. Il n’est pas le même qu’à sa naissance, au début du siècle dernier, alors qu’il comptait trois loi et 80 décrets. Il n’est pas le même après 1936, après 1945, après 1968, il est encore différent quand il régresse en 1986, puis qu’il régresse à nouveau en 1993 avec la loi quinquennale. C’est un code tout à fait vivant, avec des avancées et des reculs. Ceux qui le disent obsolète nous citent souvent, comme preuve, un article qui fait obligation aux entreprises de plus de 300 salariés d’avoir des chambres d’allaitement. Il n’y a plus de chambres d’allaitement, c’est vrai, mais un alinéa qui accompagne l’article dit qu’une femme qui allaite a droit à une heure par jour, payée par l’employeur, pour assurer cet allaitement. Ceci n’est pas obsolète. Chez Virgin, boulevard Montmartre, à Paris, une déléguée syndicale se bat actuellement pour que lui soit payée son heure d’allaitement. Bref, on comprend bien que la réécriture du Code du travail ne se fera non pas à droits constants, mais à droits dégradés. La chambre d’allaitement sera enlevée, mais aussi l’heure payée pour allaiter. Il est prévu 100, 200, 300 modifications de ce type. D’ailleurs, elles ont déjà commencé avant la réécriture du Code du travail. Désormais, on va élire les comités d’entreprise tous les quatre ans au lieu de tous les deux ans. Avant, c’était tous les ans. Dorénavant, le registre d’inspection du travail sera supprimé dans les entreprises. De même que les normes comptables seront faites autrement, de façon à ce qu’on compte au plus près de l’établissement, ce qui permettra de masquer les responsabilités du groupe quand il sera question de licenciement.

À partir de maintenant, attendons-nous à avoir toute une séries de modifications, petites et grandes. Le CPE et le CNE ouvrent la porte toute grande en remettant en cause le contrat à durée indéterminée (CDI). Parce que le CDI est le combat pivot. En 1945, un actif sur deux était salarié. Les autres étaient des artisans, des commerçants, des agriculteurs. Ils étaient actifs mais pas salariés, à tel point qu’ils ne voulaient pas participer aux caisses de sécurité sociale car ils n’avaient pas assez confiance dans un système s’appuyant sur le salariat. Aujourd’hui, neuf actifs sur dix sont salariés. Le salariat est dominant. Il y a 15,7 millions de salariés dans le secteur privé, et 5 millions et demi dans le secteur public. Dans le privé, qu’en est-il du statut ? La précarité monte : nous avons 950000 contrats à durée déterminée (CDD), 650000 intérimaires, 800000 saisonniers, 3,7 millions de temps partiel. Une partie de ces chiffres se recoupe, parce qu’on peut être à temps partiel et en CDI. La précarité proprement dite, le contrat précaire, se situe entre 1,5 et 1,8 sur 10, ce qui signifie que le CDI, avec 8,5 salariés sur 10 est largement dominant. Or, le CDI est un avantage considérable : en termes de droit, son statut est protecteur pour le salarié… même beaucoup trop aux yeux de l’employeur. Alors la précarité grignote. Le CDI est attaqué par tous les bouts : le CPE, c’est pour les jeunes de moins de 26 ans, le CNE, dans les entreprises de moins de 20 salariés, et une loi récente organise le contrat dernière embauche (CDE), des emplois seniors pour les 57-60 ans et les 65-67 ans. Ces trois systèmes cherchent à remettre en cause le CDI. Cela avait été annoncé prématurément dans le rapport de Virville, il y a maintenant deux ans. Ce rapport envisageait de remplacer le CDI par des contrats de mission, ou des contrats à objectifs, qui devaient durer cinq ans. Il n’était pas nécessaire de licencier : tous les cinq ans, le contrat de l’employé était remis en cause. Vous imaginez la vie paisible de l’employé contraint à rechercher un nouveau contrat tous les cinq ans ? Vous arrivez à 25 ans, vous passez 30, vous travaillez bien, vous arrivez à 35, vous vous appliquez et vous y arrivez encore à 40. Mais si, à cet âge, vous avez un doute, mettez les bouchées doubles  pour arriver jusqu’à 45. Ne faiblissez pas entre 45 et 50, parce que sinon vous n’aurez rien entre 50 et 55 et vous risquez d’avoir, entre 55 et 60 ans, bien moins que ce que vous avez eu au début. C’est d’ailleurs ce que propose aujourd’hui la loi sur l’égalité des chances, avec les deux contrats seniors de 18 mois chacun en CDD, entre 57 et 60 ans. Ceci, alors que la convention de l’Union nationale pour l’emploi dans l’industrie et le commerce (UNEDIC) de décembre 2005 a supprimé la filière 5 qui prévoyait 42 mois d’indemnités entre 50 et 60 ans. En fait, l’ensemble est bien coordonné : comme il n’y a plus d’indemnités, ruons-nous vers les nouveaux CDD. Simultanément, la loi prévoit d’autoriser le cumul d’un emploi et de la retraite. Quand on prétend être en lutte affichée contre le chômage, est-ce vraiment une bonne idée ? Une partie des fonctionnaires nés pendant le baby-boom de 1945, 1946 et 1947, qui arrivent maintenant à 61, 62 et 63 ans, qui devraient donc partir et faire ainsi baisser mécaniquement le chômage, vont rester et postuler sur les CDD seniors. Pour faire baisser le chômage, il aurait suffit que M. de Villepin ne fasse rien. En fait, le gouvernement actuel fait tout pour freiner les remplacements : 17000 départs non compensés à France Télécom, idem pour 6000 emplois à EDF et pour un fonctionnaire sur deux.

Aujourd’hui, automatiquement, la jeunesse devrait arriver triomphante sur le marché du travail. 200000, 300000 emplois s’ouvraient à elle. De vrais emplois, pas des substituts précaires (contrat d’insertion vie sociale / CIVIS, stages d’initiation à la vie professionnelle / SIVP, contrat emploi solidarité / CES, contrat emploi consolidé / CEC, emploi-information, formation-insertion). En lieu et place, il leur est proposé des emplois précaires type CPE.

Oui, j’en reviens à Mme Parisot et au CPE. Cent quarante pays de l’Organisation internationale du travail ont signé une convention stipulant qu’on ne peut pas licencier sans motif et, parmi ces pays, il y en a beaucoup dont le droit est bien moins favorable que le nôtre. Toutes les déclarations des droits de l’homme stipulent qu’on ne peut pas licencier sans motif… et en France, on pourrait chasser un jeune sans motif ?

Or, il est bien plus difficile de faire valoir ses droits quand il n’y a pas de motif que quand il y a un motif. Les avocats le savent bien. Pire, à partir du moment où vous n’avez plus de motif pour vous défendre, où vous pouvez être licencier du jour au lendemain sans protection, tous vos droits en amont régressent. Quels droits allez-vous oser défendre si on peut vous mettre dehors sans motif ? Si votre patron vous demande de servir un café, servez-le. S’il vous demande de faire des heures supplémentaires, faites-les. S’il ne vous les paie pas à la fin du mois, ne dites rien. Si vous avez un frère syndicaliste, ne le fréquentez plus. Si vous êtes homosexuel et que votre patron est homophobe, cachez-vous. J’ai connu des salariés licenciés abusivement, comme on dit, sans cause réelle et sérieuse, et même économiquement de façon non justifiée, pour des raisons boursières. On peut organiser une défense, individuelle, ou collective avec la puissance publique, ou avec l’appui de l’opinion via les médias, mais tous ces combats tombent quand vous n’avez plus de motif à faire valoir. Quand on fait reculer le droit du licenciement, on met en péril tous les droits qui jusqu’ici étaient reconnus au travailleur pendant son travail.

Pour défendre le CPE, on a prétendu que le CDD était pire que le CPE. C’est faux, un CDD est au moins motivé par un surcroît exceptionnel de travail ou par le remplacement d’un salarié absent. Si un CDD est de six mois, il est de six mois. On peut faire deux CDD, trois, non, parce qu’alors il devient requalifiable en CDI. Avec les CDD, on ne peut pas contourner les effectifs, les seuils sociaux sont de 11 ou 50 employés, ce qui implique des obligations pour l’employeur. Ainsi, au-delà de 50 salariés il faut un comité d’entreprise. J’ai eu affaire à un brasseur qui ne voulait pas d’un tel comité : il trichait sur le nombre d’employés, il s’arrêtait à 47, 48 ou 49. L’inspecteur du travail a pu faire les comptes et imposer un comité d’entreprise. Il ne pourrait pas le faire avec des CPE, parce qu’ils ne comptent pas dans les effectifs. On pourrait rajouter d’autres preuves de régression : le CDD donne droit à 1O% d’indemnités de précarité, alors que le CPE n’en donne que 8% ; la durée du CDD ne peut excéder 18 mois, alors que le CPE va jusqu’à 24 mois ; avec le CDD on ne peut pas embaucher sur un poste pour lequel il y a eu licenciement économique, alors qu’avec le CPE, c’est possible, etc.

Le CPE est bien une régression généralisée des droits. Ce n’est pas seulement un combat des jeunes, c’est aussi un combat du droit, c’est un combat de civilisation, c’est un combat pour la dignité. Si jamais les jeunes perdaient sur le CPE, le CNE s’appliquerait. Cela concerne 4,5 millions de salariés. C’est à peu près le périmètre des entreprises de moins de 20 salariés. Et ensuite, le CDI serait remis en cause pour tout le monde. Et ne soyons pas candide comme cette jeune fille qui, interviouwée à la radio et plaidant contre les blocages  des universités, ajoutait : « Ah ! Mais moi, je ne me ferai pas virer : je travaillerai bien. » Ce qui prouve que l’expérience est la chose qui se partage le moins. Car enfin, les salariés de Hewlett Packard travaillaient très bien, ils étaient, paraît-il, les plus pointus au monde et les plus compétitifs. Ce qui n’a pas empêché de les licencier. Il y a des millions de gens qui travaillent bien et qu’on licencie quand même, souvenons-nous de Moulinex, LU, Danone.

La dérèglementation touche tout le monde. On tente de dérèglementer la durée du travail sur une vie, mais aussi sur la semaine, sur le mois et/ou sur l’année. La première réduction du temps de travail, en France, date de Philippe le Bel qui avait interdit que les paysans travaillent avant le levé du jour et après le coucher du soleil. Aujourd’hui, au contraire, on a inventé les forfaits jours. Jusqu’ici, on avait respecté des horaires, 10 heures maximales pour la journée ou 48 heures maximales pour la semaine. Au début du siècle dernier, on se battaient pour les trois huit : 8 heures de loisirs, huit heures de repos et huit heures de travail. C’était plein de bon sens pour le corps humain, la santé humaine, la santé civique, la santé citoyenne, la santé sportive, la santé associative, la santé culturelle. Le grand mot est maintenant flexibilité. J’ai inspecté une entreprise de nettoyage qui comptait 145 salariés. Ils commençaient à Nanterre le matin avant l’ouverture des bureaux, à midi, ils étaient dans le deuxième arrondissement de Paris, et le soir à Montreuil après la fermeture des bureaux. Avec quelques 280 heures ou 300 heures par mois, ils étaient payés au smic, et les heures de déplacement oubliées. L’entreprise me donnait des heures officielles mais non pas les heures réelles, jusqu’à ce qu’un salariés me fournisse un document interne portant le décompte des heures effectuées, qui prouvait le dépassement des 10 heures par jour et des 48 heures par semaine. Bref, tout ce qu’il fallait pour dresser 145 procès-verbaux. Le responsable de l’entreprise a souhaité négocier pour éviter les amendes. Il a embauché 55 personnes pour se mettre en règle avec la loi : le droit du travail crée du droit au travail, la dérèglementation en supprime. Faites respecter la puissance de la loi, c’est celle de la République. Le droit doit exister dans l’entreprise. Ce n’est pas une zone de non-droits. Tout ce que veut le Medef, tout ce dont on parle aujourd’hui en termes de réécriture du Code du travail, est facile à résumer : les entreprises et ceux qui nous gouvernent aujourd’hui veulent moins de lois, moins de conventions, moins de juges, moins de syndicats, moins d’institutions représentatives du personnel et moins d’inspections du travail. Et ils s’attaquent à tout ça en ce moment, systématiquement. Cela ne créera que des malheurs, malheurs humains, individuels et collectifs, malheurs sociaux et même économiques, parce que, pour l’économie, il vaut mieux des gens bien formés, bien payés, et bien dans leur peau. Car ils sont bien plus productifs que les précaires. Mais de ceci on se moque, c’est le profit à court terme qui compte. La dérèglementation, c’est du court terme, c’est tout ce qu’on peut tirer immédiatement des gens qui travaillent.

On développe une image idéologique de l’entreprise. Dans une émission radiophonique à laquelle j’étais invité, le présentateur en avait dressé la définition caricaturale suivante :

« Une entreprise, c’est un produit, des chefs, des clients. »

J’ai rétorqué :

« Vous n’avez rien oublié ? 

Mais non M. Filoche. Qu’est-ce que j’ai oublié ? »

Pendant ce temps, les techniciens, de l’autre côté de la vitre, qui avaient tout compris, scandaient :

« Nous ! nous ! nous ! »

Oui, l’idéologie véhiculée aujourd’hui tend à occulter les salariés. La suite de l’émission radiophonique compléta le tableau : à propos du salaire des patrons des grandes entreprises, le même journaliste libéral évoqua le cas de Owen-Jones, parti avec une énorme compensation, des dizaines de millions d’euros, pour sa retraite. Voyant ma désapprobation, il essaya de justifier le propos :

« Oui, mais il fait vivre 50000 personnes ! »

Ce à quoi j’ai répondu :

« Non, ce sont 50000 personnes qui le font vivre. »

Car c’est bien cela qu’il nous faut rétablir, les droits des salariés. Ceux qui produisent, ce sont les salariés. Qu’est-ce qu’un employeur sans salariés ? On essaie de nous expliquer qu’il faut de moins en moins de droits pour ceux d’en bas, alors que ce sont ceux qui produisent les richesses de ce pays. Du droit, de la civilisation, du partage, c’est un avenir ! La précarité, c’est le passé et la régression.

MARCHANDISATION DE L’EAU ET MONDIALISATION

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , on 17 avril 2012 by alzaz

« La mondialisation est surtout une narration, une narration des classes dirigeantes qui essaient de légitimer le monde qu’ils sont en train de créer en disant : « C’est la mondialisation. C’est nous. Nous sommes en train de faire notre société mondiale. » Et même s’il reconnaissent qu’il y a des limites, ils disent que c’est normal. La mondialisation est donc importante par rapport à l’eau parce qu’elle est pleine de symbolique.

La mondialisation a quatre symboliques fondamentales : primo, c’est le marché qui est la mondialisation, le marché comme transaction entre individus libres. Plus le marché est mondial, plus la liberté augmente.

La deuxième symbolique, est d’affirmer que le seul acteur important à l’échelle mondiale, c’est l’entreprise, ce n’est pas l’État. L’État-Nation est trop petit, le pouvoir politique est trop segmenté. C’est l’entreprise libre qui peut agir ou exploiter toutes les ressources naturelles de la planète pour justement opérer sur le marché, afin que chacun puisse optimiser son utilité individuelle en tant que consommateur, en tant qu’actionnaire, pas en tant que citoyen.

La troisième symbolique de la mondialisation, c’est le capital, le capital important, le capital essentiel. La source principale de la richesse, c’est le capital privé, ce n’est plus le travail. Le travail est un coût pour le capital. Le capital mondial est la grande source de la liberté, la grande source de la richesse.

Et la quatrième symbolique, consiste à dire que la mondialisation est la fille de la science, de la technologie, de l’information, de la connaissance. La mondialisation est donc l’expression de la connaissance.

Comment tout ceci se traduit-il lorsqu’on l’applique à l’eau ?

L’eau, c’est une marchandise. Qui peut bien la gérer ? L’entreprise. L’eau doit valoriser le capital. Et s’il y a des problèmes, c’est la technologie qui va les résoudre. »

Ricardo Petrella (économiste et professeur à l’université catholique de Louvain).

« Cette mondialisation, c’est effectivement une idéologie, c’est une narration, un discours de légitimation d’un processus historique, qui est évidemment beaucoup plus complexe que cette idéologie, mais qui permet l’appropriation du processus par ceux qui vendent leur idéologie. Or, cette idéologie est « made in USA« , c’est une extension à la planète d’une idéologie fabriquée au États-Unis. Mais je ne voudrais pas tomber dans un antiaméricanisme sommaire, car nous sommes tout à la fois victimes et complices de cette aventure, parce que tous, nous sommes dans le rêve américain aussi, mais ce rêve américain, c’est le rêve de l’infini, c’est le progrès infini, c’est le marché infini, c’est le rêve de la frontière qui se déplace avec l’homme qui avance vers l’Ouest. Quelle mythologie inventer, si j’ose dire, quel contre-mythe inventer à ce mythe-là ? Je n’ai pas de réponse à cette question, mais je pense à un contre-mythe au mythe américain qui nous possède tous -et demain, les Chinois aussi, parce que les Chinois vont entrer dans le mythe de la société infinie. Il faut surtout faire comprendre que la nature n’est pas infinie. Ce n’est pas un hasard si le mythe de la mondialisation bute sur le problème écologique. »

Camille Tarot (professeur de sociologie et d’ethnologie à l’université de Caen)

Mars 2005, 15ème carrefour Le Monde diplomatique Carrefours de la pensée – “L’eau, source de vie, source de conflits“, Le Mans.

MARCHE ET CAPITALISME

Posted in Textes rapportés with tags , , , on 17 avril 2012 by alzaz

Toujours chopé dans le 15ème carrefour ‘Le Monde diplomatique’ ‘Carrefours de la pensée’ sur le thème « L’eau, source de vie, source de conflits », qui s’est déroulé au Mans en Mars 2005, voici un texte extrait du débat. C’est Camille Tarot, professeur de sociologie et d’ethnologie à l’université de Caen, qui s’exprime :

« Alors, nos esprits forts qui croient que les lois de la nature sont quelque chose d’objectif s’insurgent : « Regardez, ces sauvages, ils ne savaient pas raisonner ! » Justement, moi, je crois que les sauvages ont en partie raison : si la société est mal gérée, alors elle dérègle la nature. Et aujourd’hui, c’est ce que nous vivons dans de tout autres contextes. On nous dit que la loi du marché est une réalité objective, au dessus de nous à laquelle nul n’échappe. La loi du marché n’est pas plus mauvaise qu’une autre, mais elle tue la nature puisqu’elle ne lui donne pas le temps de se reproduire. Le problème du capitalisme, c’est le problème du temps.Or, le problème du temps, c’est de maîtriser le désir des hommes en leur disant : « Attends ! Tout est possible, mais attends ! » Mais la règle aujourd’hui, c’est : « Tout tout de suite pour tout le monde. » Ce n’est pas possible. Et la nature crève. Mais c’est l’utopie qui nous gouverne. « Encore plus de marché ! Et plus ce sera commercialisé, mieux ce sera« .

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