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CORAN, MODE D’EMPLOI (3)

Posted in Religions, Textes rapportés with tags , , , , , , on 15 août 2014 by alzaz

coran

Chapitre 1

Le Coran dans la vie des musulmans

Farid Esack se remémore l’enfant qu’il était, allant à la madrasa (École coranique) avec le Livre auquel on devait porter plus que de l’attention. Une dévotion bienveillante et exclusive.

« Nous étions reliés à une tradition musulmane universelle et séculaire d’apprentissage de la lecture du Coran. Notre expérience du Coran commence avec l’alphabet, se poursuit en assemblant les mots et, au-delà, en arrive au premier chapitre (al-Fatiha). Elle saute ensuite tout le livre, pour aller directement aux chapitres courts de la fin de la trentième partie du Coran, d’où nous parcourons notre chemin « à reculons ».
Il s’ agit « d’intérioriser les rythmes internes, les structures stables et les dynamiques textuelles. »

Plus tard, le Coran est invoqué dans les situations de la vie. Au quotidien et dans les moments particuliers : pendant la prière, à des funérailles et dans les rituels de rappel, chanté à côté du nouveau-né, du malade ou du mourant. Des versets ornent les intérieurs des maisons qu’ils semblent protéger.

« Sa langue, l’arabe, est une langue sacrée pour les musulmans, constitutive de notre identité. » Un hadith dit 《Les gens aiment les Arabes pour trois raisons : je (Muhammad) suis arabe, le Coran est en arabe et la langue du paradis est l’arabe》(Ibn Manzûr).

Si le Coran assume dans la vie des musulmans beaucoup des fonctions que la Bible assume dans celle des chrétiens, il représente pour les musulmans ce que Jésus-Christ représente pour les chrétiens pieux.

Le Coran est vivant

« Pour les musulmans, le Coran est vivant et possède une personnalité quasi humaine. Mahmoud Ayoub, le savant libanais contemporain, l’explique ainsi :

《Bien que le Coran ait pris la forme et la physionomie d’un discours humain, il reste dans son essence un archétype céleste libre des limitations des sons et des lettres humains. Parce que le Coran est à l’intersection du plan humain de l’existence et de la parole transcendante de Dieu, il est doté de cette personnalité quasi humaine, de sentiments et d’émotions, et il est même prêt, le jour de la résurrection, à s’ opposer à ceux qui l’ont abandonné dans cette vie et à intercéder pour ceux qui se sont nourris de ses enseignements. (Encyclopedia of Religion, page 76).》 »

« Si nous avions fait descendre ce Coran sur une montagne, on aurait vu celle-ci se fendre de la crainte de Dieu. » C.59:21. C’est dire la puissance du Livre. Ce qui entraîne une croyance souvent mêlée de superstitions, cela va sans dire.

« Le Coran assume dans la vie des musulmans : récitation et guidance. »

Le Coran comme parole récitée de Dieu

Dans toutes circonstances le Coran est récité. Il apporte la consolation dans l’au-delà. Mais surtout, sa récitation donne immédiatement réconfort et guérison en ce monde. Le Livre semble continuellement rappeler : « Quoi qu’il en soit, sois assuré que Dieu est là ! Contente-toi d’écouter Sa parole. »

« Le Coran se décrit lui-même comme

《ce qui apporte aux croyants guérison, miséricorde. C.17:82》

Le musulman pieux pense, croit que le Coran rend tout possible, même l’incroyable. Jusqu’à stopper un tremblement de terre !

Sa lecture apporterait une récompense correspondant à dix bonnes actions pour chaque lettre du Coran lue, selon un hadith. Et quand bien même, sa simple récitation, un verset suffirait presque, est un acte vertueux en soi. Livre de guidance morale et légale, le Coran doit avant tout se réciter. Lentement*. Il faut comprendre le discours de Dieu autant que ne pas le comprendre, selon Abû Hâmid al-Ghazâli, cité par Qasem (1979, p. 26).

Le Prophète, qui l’avait pourtant révélé, prenait plaisir à ce qu’on lui récitat le Coran, selon Ibn Mas’ ud. Et les larmes lui coulaient des yeux…

Qur’an signifie re-citation. Le livre à feuillets est secondaire (mushaf). Il ne fait que rappeler : Dis ! Qul !.

* »N’agite pas ta langue pour le hâter : à nous de l’assembler et d’en fixer la lecture et quand Nous l’aurons lu, suis-en bien la lecture. » C.75: 16-18

« Ne prétends pas hâter le Coran. » C.20:114

« Nous avons rendu le Coran facile, en vue du rappel. » C.54:17

« Et psalmodie le Coran distinctement. Nous lancerons sur toi une parole dense. » C.73:4

D’après Sells (1999), il y a en lui (le Coran) quelque chose de spécial : cela se voit dans l’amour des gens pour la voix du Coran, dans l’entremêlement des allusions et des rythmes coraniques dans la production de l’art, de la littérature et de la musique, dans la façon dont le Coran est récité dans les grandes occasions comme dans les circonstances les plus humbles de la vie quotidienne, et dans le zèle que les gens manifestent pour l’apprendre afin de le réciter correctement en arabe… »

Le Coran comme écriture contestée

Un texte qui possède du pouvoir entraîne une concurrence acharnée chez les groupes capables de tout pour gagner le droit de le posséder et de l’interpréter. Traditionalisme et modernisme finissent toujours par s’ affronter. Mais des islamistes se revendiquent aussi du progressisme.

« La pensée religieuse contemporaine a été largement façonnée par les savants traditionnels. Formés dans les matières traditionnelles telles qu’elles sont supposées s’être développées à partir du Prophète Muhammad au cours des siècles médiévaux, ces érudits sont appelés ‘ulamâ ou savants. Mais uniquement au sens où ils sont porteurs de cette tradition. Peu peuvent cependant prétendre posséder une quelconque forme de compréhension approfondie du Coran, ni ne sont engagés dans une étude systématique et continue du texte. » Dans le doute (dalâl, bâtil), l’exégèse s’ appuie sur l’oeuvre d’un commentateur orthodoxe classique. Le Coran s’ est par conséquent retrouvé à une distance respectueuse, qui le rend impossible à approcher de façon cognitive, même par les diplômés de ces institutions. Leur recrutement se faisant sur des élèves à potentiel moins élevé que chez ceux qui passent par les écoles laïques, on peut être étonné des quelques génies qui en sont sortis.

« Coupés de leur environnement pendant leur formation, ils ignorent les problèmes contemporains. Dans les sociétés qui accordent une grande valeur à l’érudition et à la compétence intellectuelle tout en ignorant le pouvoir de l’oralité, il est difficile d’imaginer que trois années passées à mémoriser un livre sans rien comprendre à son contenu puisse catapulter quelqu’un vers le leadership socio-religieux. »

« Beaucoup de musulmans formés à l’occidentale, et qui cherchent des réponses contemporaines et religieusement fondées aux problèmes qu’affronte une société injuste, ressentent que le ‘ulamâ traditionnel ne peut être d’aucune utilité pour leur investigation.

À travers le monde musulman, les liens émotionnels et spirituels que de nombreux jeunes salariés et intellectuels entretiennent avec l’islam les poussent à se tourner ailleurs pour obtenir des réponses qui étayent leur engagement religieux et nourrissent leur vie spirituelle.

Selon un entretien avec Daud Mall (fondateur de l’Arabic Study Circle) du 12 janvier 1990, Mall dit :
《Quant aux clercs, ils étaient embourbés dans la tradition et produisaient un type de musulman replié sur lui. Le groupe étudia le Coran dans le cadre de la langue arabe et d’un engagement dans l’islam des Lumières. Il chercha à promouvoir l’étude de l’islam pour faire de l’arabe la lingua franca des musulmans d’Afrique du Sud, et du Coran un message vivant, significatif et dynamique dans tout foyer musulman de la République d’Afrique du Sud.》

Les oulémas, craignant de perdre leur pouvoir, mirent en garde contre ces étudiants profanes qui 《allaient se perdre.》L’ASC répondit que c’était précisément parce qu’ils étaient perdus qu’ils voulaient accéder au Coran, en se sentant mis en présence 《de nouveaux horizons et de perspectives nouvelles》. Les étudiants se trouvaient 《fortifiés dans leur perception intellectuelles et dans leur vie spirituelle.》

L’Arabic Study Circle représentait en fait le libéralisme islamique et se concentrait sur la pensée et l’action individuelles. Il a montré la voie pour comprendre le Coran à la lumière des conditions socio-religieuses dominantes. Le modernisme a poursuivi sa route avec le Muslim Youth Movement fondé en 1970… »

« Le Muslim Youth Movement (MYM) a développé le modernisme en interagissant avec les mouvements islamiques tels que Jamati Islami (Pakistan), les Frères musulmans (Egypte) et la Muslim Student Association (USA). Ils s’ attachèrent à étudier des traductions du Coran et aborder ce que Sugirtharaja appelle l’《exégèse communautaire》. Leurs réflexions sur le Coran étaient complétées de lectures en groupe d’oeuvres d’autres figures éminentes du mouvement islamique (Hassan al-Bannâ, Sayyid Qutb et Abu l-‘Alâ Mawdûdi). »

Suite aux troubles qui ont eu lieu dans les années 70 en Afrique du Sud, « la prise de conscience accrue des injustices de la société d’apartheid qui en est résulté a conduit de nombreux jeunes musulmans à rechercher des réponses nouvelles aux défis de la vie dans une société divisée. Trois idées maîtresses permirent au MYM de lutter contre l’apartheid :
– l’islam comme religion et comme puissance temporelle,
– la continuité du jihad,
– le Coran comme base exhaustive pour la guidance personnelle et socio-économique quotidienne.

La période qui a immédiatement suivi les soulèvements de juin 76 contre l’apartheid dans l’éducation a vu émerger un modèle bien défini, qui trouvait un sens à leur action politique, tout en contournant le clergé.

« À l’érudit comme au soufi, à la femme au foyer qui veut préparer en abondance pour nourrir une bouche supplémentaire, comme à l’enfant terrifié face au chien qui approche, au modernisme libéral comme au révolutionnaire radical, au clerc traditionaliste et en retrait comme au membre d’une tribu afghane armé d’une kalachnikov, le Coran fournit une signification. L’islam est une ceinture de sécurité coranique. »

 

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CORAN, MODE D’EMPLOI (2)

Posted in Religions, Textes rapportés with tags , , , , , , on 14 août 2014 by alzaz

Préface (Extrait)

« L’approche originale de Farid Esack se manifeste dès son introduction. Alors que d’ordinaire le Coran est présenté à partir de l’histoire de sa 《descente》 telle qu’elle est transmise depuis des siècles par la tradition apologétique musulmane, il commence par mettre en valeur ce que représente pour les musulmans d’aujourd’hui ce texte vivant qui 《possède une personnalité quasi humaine》. Car un texte ne se révèle néanmoins vivant qu’à partir du moment où des lecteurs et des auditeurs s’ en saisissent. » Comme le dit Abdennour Bidar, il y a au moins autant de lectures du Coran qu’il y a de lecteurs. L’uniformité et la répétition sont contraires à la vivance du texte.

INTRODUCTION

1er niveau

« Le premier niveau d’approche du Coran peut être comparé à celui d’un amoureux sans esprit critique vis-à-vis de sa bien aimée. Il voit tout en elle. N’est-elle pas

une clarification de toutes choses (C.16:89),
un remède pour tous [les maux] qu’on peut trouver au fond des coeur ? (C.10:57)

Elle est d’ascendance noble, engendrée par delà le monde de la chair et du sang, et née dans la

Mère des cités (C.42:7).

2ème niveau

« Le deuxième niveau d’approche du Coran est celui de l’amoureux érudit. Il veut montrer au monde pourquoi sa bien-aimée est si sublime. Il se lamente sur l’incapacité des autres à reconnaître ce que sont la beauté de sa bien-aimée, l’harmonie de sa conformation et sa sagesse, qui dépassent tout ce qu’on peut imaginer et qui inspirent le respect.

Les érudits sont, entre autres :
Abû l-‘Ala Mawdûdi
Amin Ahsan Islahi
Husayn Tabâtabâ’i
Muhammad Asad
‘A isha ‘Abd al-Rahmân
Muhammad Husayn al-Dhahabî
Muhammad ‘Abd al-‘Azîm al-Zarqani
Abû al-Qâsim al-Khu’i.

3ème niveau

« Le troisième plan de lecture est celui de l’amoureux doué du sens critique.
Sur la question de savoir si le Coran est la parole de Dieu, sa réponse pourrait être : 《Oui, mais cela dépend de ce que l’on entend par « parole de Dieu ».》

Parmi ces amoureux l’on peut citer Fazlur Rahman, Mohammed Arkoun, Abû Zayd et Fuat Sezgin.

4ème niveau

Et maintenant le plan d’approche passe à « l’ami de l’amoureux ». Un intéressé par la relation qu’il a avec l’amoureux et sa bien-aimée.

Celui de l’amoureux doués d’un sens critique et celui-ci sont proches. Il s’ agit en général de non-musulmans qui passent une bonne partie de leur vie à l’étude du Coran et/ou de l’islam. On compte parmi eux :

Wilfred Cantwell Smith,
Montgomery Wyatt,
William Graham et
Kenneth Cragg.

5ème niveau

Le « voyeur », lui, est un pur observateur. Il porte un regard critique et historique sur le texte et sur la religion. Il n’est pas intéressé. Il se veut rationnel, cartésien et analytique. Parfois carrément révisionnistes. citons :

Patricia Crone,
Michael Cook,
John Wansbrough,
Andrew Rippin,
Christoph Luxenborg.

« Ces chercheurs « objectifs » prétendent n’avoir, dans leur approche du Coran, aucune motivation de nature confessionnelle, ni aucune arrière-pensée autre que celle d’analyser le corpus dans l’intérêt de l’érudition. »

6ème niveau

Le dernier plan d’approche de la lecture du Coran est celui que prend le polémiste. Le polémiste a sa propre bien-aimée. Biblique ou sécularisée. Il peut se revendiquer du gnosticisme ou de l’athéisme. Il ne supporte pas que la bien-aimée de l’autre soit plus qu’humaine. D’essence divine. Il veut ramener l’aimée divine au rend de sa propre aimée : simplement humaine et terrestre. De l’ici-bas. Il ira jusqu’à défigurer cette autre pour faire paraître plus belle la sienne.
Jusqu’à accuser l’amoureux de prérogatives religieuses. « Le Coran ne demande-t-il pas de tuer ?, avancent-ils. C’est la bien-aimée qui le lui chuchote. Perfide n’est-elle pas ? » Il faut donc démasquer la bien-aimée, la remettre à sa place.

« Les pamphlets, les tracts et Internet sont les supports d’expression des polémistes. » Ils n’apportent rien au moulin qui puisse le rendre plus efficace.

Pour finir, Farid Esack ne dit pas que son travail avant tout descriptif est désintéressée : « je suis un musulman à l’esprit critique et progressiste, qui étudie le Coran et qui respecte tout effort de recherche sérieuse. « 

Il ne promeut pas une position particulière.

intro

POUR CLARIFIER QUELQUES TERMES.

« Dans l’islam, comme dans toute autre religion, la doctrine s’est développée sur une longue période, et l’un des mots à utiliser avec précaution dans tout travail de recherche critique, pour définir l’opinion de la majorité des érudits musulmans sur un sujet particulier, est « orthodoxie ».
Ce terme suggère qu’il y a une croyance fixée, déterminée par un corps de savants universellement reconnus, que ceux qui sont en désaccord avec elle ou avec des points de détail sont des « hérétiques » et que cette croyance représente l’opinion de la majorité, voire de tous les musulmans.
Ce mot en lui-même est étranger à la tradition savante islamique, où l’on ne trouve que les termes ‘qawl al-salaf al-salih’ (l’opinion des prédécesseurs pieux) ou ‘jamhûr’ (le peuple). »
Pas d’Église en islam, pas de clergé. Une oumma soumise à cette « opinion majoritaire, traditionnelle ou progressiste », populaire ou rurale, non scripturaire ou ésotérique. Il n’y a pas de véritable courant dominant.

L’islam est pluriel et divers.

CORAN, MODE D’EMPLOI (1)

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , , on 14 août 2014 by alzaz

DESCRIPTION DE COUVERTURE

 

coran

 

Albin Michel – Le livre « Coran, mode d’emploi » est une traduction de l’anglais.

« Depuis que l’islam fait régulièrement la « une » de l’actualité internationale, et qu’il est devenu la deuxième religion de France, des centaines de milliers de Français ont, un jour, décidé d’ouvrir et de lire le Coran. Mais ils se sont souvent arrêtés au bout de quelques pages : si le Coran intrigue, il déconcerte aussi le lecteur non averti. Il s’avère vite difficile à pénétrer car il suit une logique qui lui est propre : comme la Bible, il juxtapose plusieurs genres littéraires ; il ne peut être compris en dehors du contexte qui a été celui de sa rédaction ; sa lecture nécessite une connaissance des commentaires différents, voire divergents, qu’en ont fait les musulmans au cours des quatorze siècles de son histoire.

Farid Esack, l’un des « nouveaux penseurs de l’islam » que Rachid Benzine nous a fait découvrir dans un livre de la même collection, dresse ici le panorama des diverses méthodes de lecture du Coran, des plus fondamentalistes aux plus « modernes ». Il montre comment ces dernières s’appuient sur les sciences humaines et utilisent les outils de la critique historique, littéraire, herméneutique, sociologique. Ce faisant, il nous donne les clés de lecture indispensables à une véritable compréhension de l’univers coranique. »

 

L’auteur : Farid Esack

 

farid

 

Farid Esack est un universitaire musulman sud africain. Il est spécialiste d’herméneutique coranique.
Au lycée, Farid Esack fit ses études en droit islamique et théologie. Lors de sa formation universitaire (toujours à Karachi), Il poursuivi ses études en science coranique qu’il compléta par une thèse en herméneutique coranique à Birmingham (Grande Bretagne). En 1994-95, il a été chercheur en herméneutique biblique à la Philosophische Theologische Hochschule, Sankt Georgen, Frankfurt am Main.
Il est célèbre pour s’être engagé dans le dialogue inter-religieux et la lutte contre l’apartheid, il a joué un rôle de premier plan dans l’United Democratic Front, L’Appel de l’Islam, de l’Organisation des personnes contre le sexisme, le cap contre le racisme et la Conférence mondiale sur la religion et la paix. Il a été un chroniqueur politique pour le Cape Times (hebdomadaire), et Beeld Burger (bimensuel), l’Afrique du Sud quotidien et un contexte socio-religieux, chroniqueur pour Al Qalam, un sud-africain musulman journal mensuel. Islamica, un musulman britannique trimestriels et Assalaamu Alaikum, un musulman basé à New York trimestrielle.
Ancien maître de conférences au Département d’études religieuses à l’Université de Western Cape, il a donné des conférences dans plusieurs universités à travers le monde, y compris Amsterdam , Cambridge, Oxford, Harvard, Temple, Le Caire, Moscou, Karachi, Birmingham, Makerere (Kampala), Cape Town et Jakarta sur diverses questions relatives à l’islam et aux musulmans d’ Afrique du Sud. Il est aujourd’hui professeur invité en études religieuses à l’Université de Hambourg.

(Source Homepage Farid Esack)

Esprit et Vie n°120 – janvier 2005 – 2e quinzaine, p. 24.

Né en 1957, en Afrique du Sud, formé à la jurisprudence et à la théologie musulmanes au Pakistan, Farid Esack a participé activement à la lutte contre l’apartheid. Il élabore depuis une vingtaine d’années une théologie islamique de la libération qui s’appuie sur une nouvelle herméneutique coranique.
Dans cet ouvrage, l’intention de l’auteur est de faire connaître à un large public les questions et les débats qui entourent le Coran depuis les origines jusqu’à nos jours.
Son approche est originale. Alors que le Coran est présenté habituellement à partir de l’histoire de sa « descente » par la tradition apologétique musulmane, Farid Esack commence par situer le Livre dans la vie des musulmans. Dès l’origine, la Parole de Dieu est « en prise » avec ce que vivent le Prophète et ses compagnons. La réception du message est aussi importante que le message lui-même. Le livre est ce que les musulmans en ont fait et en font.
L’auteur n’ignore aucune des grandes questions que soulève la pensée critique face au phénomène coranique. Il récapitule ce que les exégètes musulmans (ou non musulmans) disent de la structure du texte, de sa composition et de son assemblage en un recueil. Il expose les débats historiques sur la nature « créée » ou « incréée » du Coran. Il nous initie aux sciences islamiques appliquées à la lecture du Livre : circonstances de la révélation (asbâb al-nuzûl), exégèse coranique (tafsîr), herméneutique contemporaine…
Enfin, Farid Esack indique les thèmes fondamentaux du Coran et développe les implications de la lecture du message coranique dans le comportement personnel, social et économique des musulmans, ainsi que dans les pratiques religieuses instituées en islam.
Dans la préface, Rachid Benzine situe la recherche de Farid Esack dans la mouvance des « nouveaux penseurs de l’islam » qui se font entendre depuis quelques décennies. Il note que les questions abordées par l’auteur le sont aussi par les orientalistes occidentaux et les chercheurs contemporains non musulmans. Cependant, « il est rare de les voir abordées de front par un intellectuel qui se revendique ouvertement de l’islam » (p. 13).

Une nouvelle conscience islamique est-elle en train de naître ?

L’ENCEPHALISATION, POUR QUOI FAIRE ?

Posted in Petites histoires de l'humanité with tags , , , , , , , , on 5 septembre 2010 by alzaz

Certes, l’homme ne descend pas du singe ainsi que le XIXème siècle nous le laissait entendre. Mais tout de même. Notre ancêtre le plus lointain vivait dans un océan chaud, il y a plus de 3,5 milliards d’années ; celui auquel nous devons la colonne vertébrale s’ébattait, toujours dans les eaux troubles de la planète -les continents sont encore vierges- il y a 500 millions d’années ; les mammifères sont présents depuis au moins 200 millions d’années ; les premiers primates apparaissent il y a plus de 70 millions d’années. L’homme est le produit d’une longue transformation dont la plus importante est sans aucun doute celle de son cerveau. Ce phénomène, subit très naturellement pendant plus de 7 milliards d’années, a conduit peu à peu un simien arboricole à rompre les équilibres naturels qui le régissaient : l’homme moderne est devenu un être culturel. Cependant, homo sapiens sapiens détruit le support -je dirais la trame– sur lequel il est pourtant condamné à vivre (tant que celui-ci conserve son intégrité) ou à disparaître en même temps que chute la diversité biologique ; cette extinction majeure des espèces, nous l’avons enclenchée il y a 200000 ans.

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ACQUISITION DE LA STATION DEBOUT

Les créatures qui viennent avant l’Homme dans sa lignée phylogénétique sont déjà marquées par la bipédie, leurs membres postérieurs s’étant allongés. Leur marche était claudicante, elle évoluera de concert avec l’amélioration de la vue, l’établissement de la denture à 32 dents… L’évolution est ici un phénomène graduel. Notre vieil ancêtre hominidé, primate pas encore humain, mesure à peine 80 cm, possède une petite tête (trois fois plus petite que la notre), son régime alimentaire est herbivore, il est partiellement arboricole et se risque à quelques déplacements en milieu plus ouvert (savane). C’est un Australopithèque. Les plus anciens australopithèques connus existent il y a 6 millions d’années (Autralopithecus ramidus), d’autres types morphologiques leur succèderont jusqu’à ce qu’on perde leur trace vers un million d’années. Il faut déjà se mettre en tête, qu’à un (long) moment donné, les derniers australopithèques (Australopithecus robustus, 1,50 m, il marche déjà mieux) côtoyaient à la fois Homo habilis et Homo erectus (entre 1,8 et 1 millions d’années). En aucun cas, l’un disparaît quand un autre genre apparaît, ce n’est pas si simple !

Les moulages endocrâniens des hominidés fossiles, effectués par Ralph Holloway (professeur d’anthropologie de l’Université de Colombia), fournissent d’importantes informations puisqu’elles permettent de bien comprendre le phénomène d’encéphalisation qui nous a métamorphosés. Henry de Lumley écrit : «L’acquisition de la station érigée bipède a entraîné un remaniement de toute l’architecture du squelette, en particulier de la forme du bassin, de la disposition des membres postérieurs, des relations entre les différentes parties des membres antérieurs. Elle a provoqué un développement du cerveau qui est devenu de plus en plus volumineux.» En effet, le volume du cerveau passe de 300 cc chez A. ramidus, à 400 cc chez A. afarensis, à 450 cc chez A. africanus, pour fini à près de 500 cc chez A. robustus.

Ce qui n’en fait pas des humains est l’impossibilité d’user d’un langage plus ou moins articulé. La base du crâne ne dispose pas encore de la flexure nécessaire à un tractus vocal, indispensable pour émettre autre chose que des sons. Leur larynx est situé trop haut et la cavité qu’il forme n’est pas assez volumineuse. Dans le cerveau, les aires du langage ne sont pas différenciées (cap de Broca et aire de Wernicke). Aucun outil aménagé -au sens «manufacturé»- n’a été retrouvé dans les sites à australopithèques.

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APPARITION DE LA PENSEE CONCEPTUELLE ET DU LANGAGE

A partir d’Homo habilis, apparu il y a au moins 3 millions d’années (toujours en Afrique), le crâne, posé en équilibre au sommet de la colonne vertébrale va s’enrouler en arrière, autour d’un axe passant par les oreilles : l’occipital migre en dessous, la proéminence faciale régresse et le crâne se dilate. La station bipède est déjà parfaitement acquise (si bien qu’Homo erectus portera mal bien son nom), elle permet la libération des mains -déjà en œuvre avec Autralopithecus– qui ne servent plus du tout à la locomotion. Les mains vont être associées à la transformation du cerveau. Homo habilis mesurait entre 1,20 et 1,50 m pour 30 à 40 kg. Son cerveau gagne en hauteur, son volume est de 600 cc ; le front est à l’état embryonnaire, bas et fuyant ; un bourrelet sus-orbitaire commence à apparaître ; le menton n’existe pas et la face est prognathe.

Il ne vit plus dans les arbres, peut parler puisque les aires cérébrales du langage sont notables, la cavité buccale est modifiée pour permettre à la langue de se déployer et d’articuler des sons, l’œsophage s’est élargi et le larynx est descendu.  Il est l’Homme et peut désormais concevoir et fabriquer ses premiers outils : c’est la naissance de la pensée conceptuelle. Les outils, faits par H. habilis et retrouvés dans de nombreux sites, sont fort rudimentaires : en cognant un galet à l’aide d’un autre caillou, on obtient un outil tranchant par enlèvement d’un éclat, ce qui permet de couper et de tailler dans les chairs de charognes dont devait être friand notre hominidé -de végétarienne, notre lignée est devenue omnivore, pour ne pas dire carnivore. L’industrie lithique des premiers hommes, archaïque, se résumait à la fabrication de choppers (tranchant sur une seule face du galet) et de chopping-tools (tranchant sur les deux faces). Vivant désormais dans un milieu totalement ouvert (plaine), l’homme premier est vulnérable face aux bêtes sauvages dont il doit être une proie facile. L’invention de l’outil palliera à cette faiblesse naturelle, en même temps que le groupe se constitue en noyau social renforcé, Homo habilis est l’inventeur du campement de base.

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NOTION DE SYMETRIE

Homo habilis n’a pas disparu qu’une autre espèce d’homme est apparue (1,7 à 2 millions d’années ?). Il s’agit d’un nouvel homme, Homo erectus, dont la capacité crânienne varie de 850 à 1250 cc. Le crâne est allongé et bas, l’os frontal est fuyant, le pariétal aplati et rectangulaire, l’occipital anguleux. Le torus sus-orbitaire s’est encore développé. Les os du squelette post-crânien sont proches des nôtres, peu différents. La taille varie entre 1,60 et 1,80 m, c’est plus que pour Homo habilis. Lui aussi apparaît en Afrique mais il quittera le continent pour coloniser la quasi totalité de l’Ancien Monde, il y a environ 1,3 millions d’années (d’autres sorties d’Afrique ont eu toutefois lieu avant cette période). L’Homme de Java, l’Homme de Pékin, l’Atlanthrope algérien, l’Homme de Rabat, l’Homme de Tautavel… sont des H. erectus récents, pour certains, des pré-sapiens.

C’est l’industrie lithique qui distinguera (tardivement) Homo erectus de H. habilis. Il y a environ 1,2 millions d’années, H. erectus passe de l’utilisation de choppers et de chopping-tools ordinaires (voir plus haut) à la fabrication de bifaces. Ces outils, relativement évolués, présentent pour la première fois une symétrie à la fois bilatérale et bifaciale. L’Homme prend donc conscience de la symétrie qu’il voit dans la nature -lui-même possédant une symétrie complexe. Pour simplifier, on appelle Acheuléen, la période durant laquelle l’industrie donnait des bifaces, et Moustérien, celle qui aboutit à la technique dite de Levallois (voir plus bas). La boite à outils d’erectus montre qu’il était un redoutable chasseur. Les liens sociaux ont dû se renforcer pour permettre les actions de groupe et le développement de techniques de chasse. H. erectus aurait domestiqué le feu vers -400000 ans, aucune trace de foyer n’ayant été trouvée qui daterait d’une époque antérieure. Mais selon les chercheurs, il semblerait que c’est en franchissant les 1100 cc de volume crânien moyen chez H. erectus que, partout sur la planète, le phénomène se soit produit de façon concomitante.

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DOMESTICATION DU FEU, SENS DE L’ESTHETIQUE

Il a dû s’en passer des choses dans la célèbre Caune de l’Arago, proche de Tautavel : on y lit impeccablement le passé des hommes préhistoriques qui s’y sont succédés de 690000 ans à 100000 ans. Sur les vestiges d’un campement rupestre, gisent à même le sol des déchets culinaires, des ossements d’animaux chassés, des outils de pierre taillée et… les premiers foyers qui remontent à un peu moins de 400000 ans. A ce propos, H. de Lumley écrit : «Le feu a certainement eu une importance considérable dans l’histoire de l’humanité. Il a été un nouveau facteur d’hominisation. Il a permis d’allonger le jour au dépens de la nuit, l’été au dépens de l’hiver. Il a créé une certaine convivialité : c’est en effet autour du foyer qui éclaire, qui réchauffe, qui réconforte que va s’organiser et se développer la vie sociale…».

L’outillage de pierre se diversifie : pointes, pics, racloirs, présence d’encoches, de denticules… Vers 340000 ans, l’Homme invente une nouvelle et très complexe technique de débitage de la pierre pour fabriquer ses outils : il s’agit de la technique Levallois. De plus, l’homme recherche de belles roches (jaspes, rhyolite de l’Estérel, obsidienne) et non plus des pierres ordinaires, ce qui montre un certain sens de l’esthétique, nouvelle caractéristique humaine. L’utilisation des ocres commencent vers cette époque, on pense aussi qu’un culte au crâne était rendu tant les crânes humains sont sur-représentés parmi les restes osseux.

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RITES FUNERAIRES ET PENSEE RELIGIEUSE

L’Homme de Néandertal (ou Néanderthal) est sûrement issu de l’évolution d’un H. erectus. Son aire de répartition couvrait l’Europe et le Moyen-Orient et on peut dire qu’il est le premier homme non africain. Homo neandertalensis est plus petit que son ancêtre H. erectus, il mesure environ 1,65 m et a une forte carrure. Bien que son squelette diffère peu du notre, il est plus robuste et plus petit que l’Homme moderne. Le crâne est bas, le front est fuyant tout comme le menton n’est toujours pas très développé ; le torus sus-orbitaire est encore très marqué, formant une sorte de visière au-dessus des yeux ; il y a encore prognathisme. Tous ces caractères montrent la filiation à H. erectus et l’on peut même affirmer que Néandertal en est la caricature.

Néandertal apparaît sur le continent eurasien sans doute au moment où l’Homme moderne le fait en Afrique (-200000 ans). Homo sapiens serait donc, lui aussi, africain d’origine, contrairement à l’Homme de Néandertal. Nous ne descendons pas de lui mais nous nous serions génétiquement mélangés au moment de la rencontre des deux types d’hommes (nous comporterions quelques séquences génomiques provenant des Néandertaliens !). Contrairement à ce que nous pourrions penser, le cerveau des Néandertaliens était plus volumineux que le notre : 1450 à 1600 cc contre 1400 cc chez nous, Homo sapiens sapiens. Il y a 35000 ans, Homo neandertalensis disparaît sans laisser de descendance, certainement surpassé par les nouveaux arrivants ou pour d’autres raisons.

La grande invention des Néandertaliens est la sépulture (-100000 ans). Pour la première fois, les Hommes enterrent leurs morts, des offrandes sont disposées avec le défunt dans la fosse. On retrouve de véritables nécropoles (La Ferrassie en Dordogne). Ces sépultures marquent l’apparition des rites funéraires et l’on est en droit de se demander si cela n’induit pas une forme de croyance en une vie future après la mort, c’est à dire un sentiment religieux. L’Homme de Néandertal aurait sans doute connu les premières angoisses métaphysiques avec la peur du néant… D’un point de vue artistique, l’Homme de Néandertal en était resté à l’utilisation d’ocres.

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INVENTION DE L’ART ET CAPACITE D’ABSTRACTION

Il faudra attendre Homo sapiens sapiens pour assister à la naissance d’un véritable sentiment artistique (-35000 ans). D’abord réalisé sous forme de simples gravures pariétales, l’art s’exprimera par la peinture sur roche (les autres matériaux -bois, cuir- ont dû disparaître) et par la sculpture représentative d’animaux. La représentation de l’Homme ne viendra que plus tard, quand celui-ci prendra conscience de lui-même. De même, c’est l’Homme moderne qui inventera la parure, celle-ci devant revêtir tant un rôle esthétique qu’identitaire. Chez nos ancêtres directs (-100000 ans), le front se relève, la face devient plus gracile et le menton fait saillie. Ils enterraient également leurs morts. A partir de -35000 ans, les traits caractéristiques de notre espèce se mettent finalement en place, la stature est plus élevée (1,70 à 1,85 m) et le volume crânien se stabilise autour des 1400 cc. Nous avons perdu la crête sagittale, la protubérance occipitale, le bourrelet sus-orbitaire, le prognathisme ; nous avons gagné un menton, la fosse canine mais notre tête s’est allongée, s’est abaissée et élargie. L’évolution nous rend ensuite plus graciles : affinage du crâne et du squelette en général.

L’apparition du front permet surtout le développement et la mise en place des lobes frontaux antérieurs, siège des associations d’idées. La pensée symbolique est née, l’art peut s’inventer (gravure, peinture, sculpture, parure, collier puis, plus tard, modelage et poterie). Avec l’Homme moderne, l’industrie lithique va s’alléger en même temps qu’elle va se complexifier. Les outils peuvent prendre à peu près toutes les tailles ; cela va de la grande lame tranchante au harpon barbelé et l’aiguille à chas, en passant par le racloir denticulé (-20000 ans). Peu à peu, l’os et l’ivoire prennent un peu de place à la pierre et l’outil s’affine encore, on soigne même son esthétique. Le chasseur invente le propulseur de sagaies (-15000 ans environ), puis l’arc (- 10000 ans ?).

Plus tardivement, alors que les peintures rupestres démontraient un sens marqué pour le réalisme, l’art dégénère vers des représentations plus géométriques, moins impressionnantes. L’Homme a acquis une totale capacité d’abstraction, qui va de paire avec la socialisation devenue plus compliquée. Le culte des morts et les rites funéraires vont devenir plus complexes et des règles vont se préciser. La religion est née, la néolithisation peut commencer mais l’âge d’or est terminé depuis longtemps…

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RUPTURE AVEC L’EQUILIBRE NATUREL

La néolithisation ou révolution néolithique se fera planétairement, sur 2 à 3000 ans. On appelle cette période, et un peu à tord, l’Âge de la pierre polie. Cette ère mène surtout l’Homme à s’émanciper de Dame Nature avec laquelle il vivait en parfait équilibre. Il est difficile de mettre une date sur l’invention de l’agriculture et la domestication de nombreux animaux sauvages (chien, mouton, porc…). Vers -10000 ans sont bâtis les premiers villages, l’Homme se sédentarise. Nous n’en sommes qu’à un stade pré-agricole et les récoltes se font sur des plantes encore sauvages (orge) mais néanmoins abondantes. L’Homme chasse encore et pêche depuis peu (eau douces d’abord, mer ensuite) mais la matière carnée est devenue une alimentation annexe. Puis viennent les premiers gestes pour s’affranchir de la Nature (VIIIème millénaire) : on sème les premiers grains de blé hybride (petit épeautre ou engrain du croissant fertile), de riz (Asie), de lentilles et de pois (Afrique du Nord), de mil (Afrique sub-saharienne) ou de maïs (continent américain). Apparition de la céramique surtout. La sédentarisation s’accentue et le besoin d’agrandir la taille de la communauté se fait sentir ; d’ailleurs, quand la nourriture abonde, la démographie s’accroît jusqu’à, parfois, entrainer une surpopulation. On capitalise les récoltes et les fruits que la terre produit sous la houlette de l’Homme. L’Homme commence à tenir des comptes. On travaille le cuivre, invente le bronze. Des silos apparaissent, des villes surgissent, de plus en plus souvent fortifiées ; des hiérarchies s’établissent entre les Hommes d’une même communauté… Invention de la roue. L’Homme connaît enfin le goût de la propriété privée : on commence à se faire la guerre (premiers charniers) quand les problèmes alimentaires et sanitaires se posent (mauvaise récoltes, épidémies, perte de cheptel, surpopulation…). C’est l’Âge de fer, l’Âge de Kali ! Invention de l’écriture (Epopée de Gilgamesh, Code d’Hammurabi…).

Le cerveau de l’Homme lui dit de s’associer avec autrui (il ferait mieux de perdre ses instincts de prédateur vis-à-vis de son semblable) ; la vie devient plus facile, on réalise des choses que le clan n’aurait su faire (essor considérable de l’agriculture et de la métallurgie). D’un autre côté, l’Homme ne reconnaît que les siens, (ses proches) pas encore ses semblables qui demeureront des étrangers aux yeux de la tribu. Les civilisations seront nécessaires pour produire ce bond vers la socialisation des systèmes politiques ; les règles et les lois apparaissent de concert. Mais le monde est inégalitaire, l’injustice s’établit malgré la Loi. Certains seront même privés de liberté. L’idée de Cité au sens politique (polis) apparaît chez les anciens hellènes qui inventent également la notion de philia (amitié citoyenne inconditionnelle). La monnaie remplace le troc. Côté Nature, la sixième grande extinction commencée au paléolithique moyen s’accentue et elle arrive aujourd’hui à son paroxysme. Des cultes religieux sont rendus au dieu Taureau (maître de la foudre, de l’orage, le dispensateur de la pluie fertilisante), à la déesse Terre qui deviendra parturiente avec le temps. Le mythe, tenace, s’exprime encore de nos jours, même dans les civilisations dites avancées, comme en Espagne par exemple. L’Homme est un être religieux.

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Aujourd’hui, nous sommes les seuls représentant de la lignée humaine, bien incapables de retourner au régime chasse-pêche-cueillette : nous ne sommes plus des prédateurs mais des producteurs de nourriture. Si la population actuelle avoisine les sept milliards d’Homo sapiens sapiens, on peut extrapoler à rebours des temps préhistorique et affirmer que près de cent milliards de nos congénères sont nés, ont vécu et sont morts sur cette terre, à la fois berceau et cercueil de l’humanité, tant que cette dernière n’aura pas acquis un stade mental plus élaboré ; enfin, un niveau qui nous permette de nous assagir et de commencer à économiser la planète et ses ressources limitées. Un jour, peut-être aurons-nous besoin du pétrole pour faire partir les fusées permettant à cette humanité de quitter ce système solaire qui arrivera plus rapidement que nous le croyons à sa fin. Et il n’y aura plus le précieux liquide, on aura fait les cons avec. Espérons que le processus d’encéphalisation du genre humain ne soit pas trop en panne, car nous évoluons guère depuis quelques millénaires. Non, j’exagère un peu, il y a eu Bouddha, Socrate, Jésus, Confucius, Lao Tseu et tous les autres.

L’homme averti voit en l’Homme premier un être qui devait sa liberté à sa propre imperfection, l’un étant proportionnel à l’autre. En acquérant la capacité de discerner ce qui se fait et ce qui ne doit pas se faire -autrement dit, la distinction du bien etdu mal– les hommes vont s’amender en même temps qu’il réduiront leurs degrés de liberté : c’est l’investissement dans le champ du politique. Ainsi, l’Homme a construit de la civilisation, puis de l’utopie qui se transforme toujours en enfer (massacre de masse à terme, génocides). Nos utopies représentent notre goût pour l’avenir, mais avec la nostalgie d’un passé qui ne s’est jamais produit, totalement imaginé, une histoire sans mémoire en quelque sorte. La révolte est la réaction allant de paire avec l’utopie doucereuse que l’on nous sert : le révolutionnaire est, lui aussi, un utopiste, mais agressif ; il procède différemment puisqu’il remet violemment en cause le réel. Où va donc le monde ?

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LES RELIGIONS ET LA PHILOSOPHIE #2

Posted in Petites histoires de philosophie, Religions with tags , , , , , on 10 juin 2010 by alzaz

SUITE de Les religions et la philosophie #1 

Maimonide (1138-1204)

Contemporain d’Averroès, Maimonide (Moshe ben Maimoun) est né également à Cordoue. Juif, il devra fuir l’Espagne pour le Maroc puis pour l’Egypte afin de préserver sa vie et l’exercice libre de sa religion, menacés par l’intolérance des Almohades (tribus berbères du Sud algérien), et de pouvoir continuer à exercer son métier de médecin.

Le XIIème siècle est celui de l’étude approfondie de la philosophie grecque retrouvée, avec Aristote en tête de proue. D’Aristote, on retient qu’il faut user de sa raison si l’on veut comprendre le monde, dans le but de moins souffrir, mieux, avec le bonheur comme seul objectif. Si le prosélytisme n’est pas de rigueur chez les croyants du judaïsme, les textes ne sont même pas divulgués librement, il devient alors difficile d’ouvrir le débat philosophique sur la composition de la Tora ou du Talmud et de penser leur cohérence. Comment croire si l’on ne peut réfléchir et comment peut-on réfléchir si l’on ne croit ? Du judaïsme, peu de philosophes médiévaux sortiront.

Maimonide était rabbin, exerçait une grande influence sur ses contemporains et penseurs juifs, et s’était engagé à lutter contre toute superstition et tout délire mystique, habituels à cette époque. User de sa raison pour aller à Dieu peut avoir des conséquences bonnes comme mauvaises. Si la raison défaille, on aboutit à l’apocalypse, car vouloir faire correspondre la Parole donnée et les faits réels, le spirituel et le temporel, on applique une justice exterminatrice, jusqu’au-boutiste quand on voudrait éradiquer le mal sur terre. Bien comprise, la religion est utile individuellement comme collectivement (les juifs attachent beaucoup d’importance à la multitude), personnellement comme communément ; la raison permet alors de cheminer, avec la vérité et sa fille, la justice, pour compagnes dans la Vie éternelle (différente de la vie-mort biologique) et en Dieu. Rien n’empêche le mariage religion-raison. Il est temps, si je me réfère à Maimonide, de cesser de lier Dieu à nos concepts d’humains, de Le mêler à nos histoires de pauvres petits granulats cosmiques. Dieu mérite mieux que nos superstitions sensées nous tourner vers Lui. Connaître Dieu, c’est connaître la gouvernance du monde, c’est savoir où commence et où s’arrêtent nos libertés ; ce n’est que par les actions qu’on s’en approche ou bien qu’on s’en éloigne. Maimonide rejoint Averroès sur le plan des allégories scripturaires, des images utilisée pour que le profane en profite un peu, lui aussi pense que la lettre nous égare alors que l’esprit peut nous éclairer.

Maimonide s’est plongé dans la problématique de l’existence de Dieu en émettant deux hypothèses : ou bien le monde est créé, ou bien il est éternel et a toujours été. Dans le premier cas, on admettra sans problème qu’il y a un créateur puisque toute chose engendrée l’est par une cause. On peut évidemment chercher à remonter à la cause première, mais c’est un autre problème. Dans le deuxième cas, si le monde est éternel et qu’on a la preuve que les corps matériels sont corruptibles et éphémères, alors, c’est qu’il existe quelque chose qui n’est pas altérable et qui sera toujours, après que tous les corps matériels ne seront plus. Cet être est forcément sans cause, immuable et éternel… dans tous les cas, Dieu existe bien !

Il faut que tu saches qu’en croyant à la corporéité ou en attribuant à Dieu une des conditions du corps, tu le rends jaloux, tu l’irrites, tu allumes le feu de sa colère, tu es adversaire, ennemi hostile. 

Saint-Thomas d’Aquin (1225-1274)

Comme le XIIème, le XIIIème siècle sera aristotélicien. Thomas d’Aquin sera disciple du philosophe grec, comprenant assez tôt que ce système rationnel conduit à bien des vérités. Mais comment aborder une philosophie qui ne veut pas qu’on croie et conserver sa foi ? Peut-on raisonner et croire en même temps ? Faut-il renier des vérités révélées et non démontrables qui touchent pourtant au plus profond de l’être ? Les vérités d’Aristote sont-elles suffisantes ? Ce sont ces questions qui tarabustent le philosophe médiéval, le poussant à énoncer ses cinq preuves de l’existence de Dieu :

Dieu, premier moteur immobile : dans ce monde, nul corps matériel n’est au repos ; tout se meut, tout est en perpétuel mouvement. Or, pour que les choses soient en mouvement, c’est qu’une force motrice les y a mises. Si l’on remonte, de force en force de la force, à la force première, au premier moteur, il faut bien admettre qu’il ne se meut pas. Il s’agit là, de Dieu, premier moteur non mû.

Dieu est la cause efficiente première : Tout évènement se produisant dans la nature est l’effet d’une cause. En remontant à la cause première de toutes les causes, alors, cette ultime cause, non causée, c’est Dieu -sauf à penser qu’on peut remonter comme ça à l’infini… mais c’est illogique, il faudrait encore une transcendance pour l’expliquer. S’il n’y avait pas de cause première dépourvue de cause, rien ne serait, le monde n’existerait pas.

Dieu est nécessaire en soi, c’est la première nécessité : les choses naissent et meurent, existent et n’existe pas. Or, si tout est de même nature, il n’y aurait plus rien depuis longtemps. Et ce qui n’est pas, doit bien avoir un commencement, ce qui est impossible s’il n’y a pas quelque chose qui est auparavant, et qui en est la raison. Cette chose, non soumise aux lois de l’entropie, est immuable et, de plus, ne peut être une chose. S’il n’y avait rien à un moment donné, il est impossible que rien ne commençât. Or, il y a quelque chose et pas rien, nous en sommes les témoins vivants. Les choses événementielles ne sont pas seulement possibles, il y a du nécessaire dans les choses, bien qu’elles ne possèdent pas en elles la raison de leur nécessité. Si l’on procède comme plus haut, en remontant de nécessité en raison de nécessité, il faut admettre que, contrairement aux choses, il existe quelque chose ayant en lui-même le fondement de sa nécessité, [qui ne prend] pas ailleurs la cause de sa nécessité, mais fournissant leur cause de nécessité aux autres nécessaires.

Dieu est le modèle parfait : le quatrième énoncé tire beaucoup de Platon et d’Aristote ; de Platon, les Idées-formes, parfaites, éternelles et immuables (le Beau, le Vrai, l’Amour, la Justice…) ; d’Aristote les extrêmes, les milieux et les degrés dans les qualités observables des choses. Certains sont à moindres degrés de perfection que les autres, mais jamais le maximum n’est atteint, puisque les choses sont périssables. Parce qu’existe cette échelle des degrés, qui nous situe dans le plus ou moins beau, le plus ou moins vrai… il faut admettre qu’il y a donc quelque chose qui est pour tous les êtres, cause d’être, de bonté et de toute perfection. C’est ce que nous disons Dieu.

Dieu est le guide intelligent de toutes choses : les choses de la nature obéissent à des lois. Toutes n’ont pas l’intelligence d’aller vers leur fin par elles-mêmes. Il faut ordre, une ordination, qui vient de l’extérieur. Les êtres doués d’intelligence, comme l’homme, ne décident pas de naître par eux-mêmes et ainsi de suite en remontant en arrière. L’ordre du monde (l’œil ordonné à la vue, le prédateur à la prédation…) semble vouloir (non par hasard) que chaque chose atteigne son but le meilleur. Si une chose ne dispose pas d’intelligence, il faut bien admettre qu’elle est subordonnée à une intelligence extérieure et supérieure. En remontant en amont d’intelligence ordinatrice en ordinatrice intelligence supérieure, Il y a donc quelque être intelligent, par lequel toutes choses naturelles sont orientées vers leur fin et cet être, nous le disons Dieu.

Il faut faire le bien et éviter le mal. Le but le plus élevé de l’homme est le bonheur.

 

Kant (1724-1804)

Quasiment huit siècles après saint-Anselme -puis Descartes qui aura ajouté Dieu possède toutes les perfections ; or l’existence est une perfection, donc Dieu existe, Kant reprendra l’assertion de l’évêque pour la critiquer : Anselme ne fait que déduire l’existence de Dieu à partir de son seul concept. Or, 100 € possibles ont strictement la même valeur que 100 € réels. Le fait que les réels le soient, n’ajoute rien à leur concept ; l’existence d’une chose n’a rien à voir avec la représentation qu’on en a, elle n’ajoute aucune propriété nouvelle au concept de 100 €. Dire que Dieu existe n’ajoute donc rien au concept qu’on se fait de Dieu, on tourne en rond. Comme si on pouvait retrancher ou ajouter une propriété au concept du carré (voir C’EST QUOI L’IDEAL), celui-ci est invariable. L’existence n’est pas quelque chose qu’on ajoute ou qu’on retranche ainsi en en faisant un prédicat au concept, elle n’est pas une grandeur, pas plus que la notion de perfection ne l’est. On peut simplement dire qu’en vérité l’idée de Dieu existe bel et bien. Mais personne ne peut prouver ni son existence ni sa non-existence, tout est question de foi.

Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous sommes. L’Être suprême est tout aussi indémontrable qu’irréfutable. Obéir au devoir, c’est la liberté elle-même.

LES RELIGIONS ET LA PHILOSOPHIE #1

Posted in Petites histoires de philosophie, Religions with tags , , , , , on 15 mai 2010 by alzaz

Dieu existe-il ? A-t-il créé le monde ? Peut-on le prouver ? Ces questions qui en rongent plus d’un débordent le cadre de la croyance, elles ont torturé maints philosophes du judaïsme, du christianisme et de l’islam ; des croyants, donc. Le dilemme croire ou comprendre s’est toujours posé à l’homme raisonnable. Croire à l’improbable, c’est prendre (accepter) de manière passive ce qui est un mystère (l’incompris), alors que comprendre (prendre en mettant avec soi) va de l’ordre du vouloir et de la participation-action ; la raison est impliquée. Or, il y a des chances pour que l’envie de concilier philosophie et lecture des Ecritures saintes (Tora, Nouveau Testament et Coran) nous entraîne dans d’indépassables contradictions.

Il existe trois grandes religions dans le monde : le christianisme, l’islam et l’hindouisme. Ignorant tout de la dernière, je n’en parlerai pas. De toute façon, nous n’en sommes pas imprégnés suffisamment pour que cela influe dans nos vies. En revanche, je pourrais aborder le monothéisme abrahamique en commençant logiquement par le judaïsme ; suivraient alors le christianisme et l’islam. Cependant, libre de mon choix, ce sont les naissances des penseurs et croyants ayant posé leur pierre à l’édifice du savoir -je me limite aux plus célèbres- qui primeront dans l’ordre du texte. Pour vous simplifier la tâche, je mets du bleu pour les penseurs du judaïsme, du orange pour le christianisme et du vert pour l’islam. Entre parenthèses, les années de naissance et de décès.

 

Saint-Augustin (354-430)

Si les philosophes n’ont pas toujours eu une vie exemplaire -je pense à Diogène, Augustin fut un gros pécheur avant d’être placé au rang des saints. C’est grâce à son expérience de jeune bringueur, constamment attiré par les plaisirs charnels et jamais satisfait dans ses désirs immédiats de les assouvir, qu’il trouva un jour son inspiration spirituelle dans les Epîtres de saint-Paul. Je précise d’Augustin qu’il était numide -honneur donc à l’Algérie- et qu’il fait partie des derniers philosophes de l’Antiquité.

Dans ses Confessions, Augustin décrit son engouement pour le sexe opposé et décortique les processus qui l’ont conduit à cette situation. Il reconnaît avoir aimé l’amour sans avoir jamais aimé personne. Se posait alors le problème de la fin et des moyens : l’amour, en soi, n’est rien s’il ne va pas à quelqu’un. Prendre le moyen pour le but est une ineptie, un véritable non sens qui mène à l’inversion des valeurs, ainsi qu’on le fait aujourd’hui avec l’argent, les choses et les personnes ; c’est confondre l’amour et l’objet de l’amour. Car il est certain que l’amoureux aime l’état dans lequel il se trouve, ce qui n’implique pas forcément qu’il aime la personne qu’il dit aimer.

Notre jugement se plie à nos sens. Nous agissons comme si la quantité des plaisirs primait sur leur qualité. Nous partons donc dans tous les sens, nous dispersons nos êtres puis nous les perdons dans l’insatisfaction de plaisirs inassouvis. Nous quantifions le bonheur sans être jamais heureux tout à fait. Ce qui sauve Augustin de cette vie qu’il juge dégradante, c’est l’acceptation que les êtres vivants possèdent une essence, profonde. Peu facile à admettre pour un ancien jouisseur matérialiste. Ce focaliser sur cette nature éthérique permit à Augustin de se retrouver, de se rassembler et de ne plus se perdre. L’essence de l’être serait une unité stable, incorruptible et éternelle, une hypostase selon la philosophie grecque. Le reste est éphémère et changeant, et finira de sa belle mort, un jour. Pour Augustin, l’essence de l’être est Dieu, que tous les humains partagent dans leur nature profonde et cachée ; Dieu est plus intérieur à moi-même que moi-même, dit-il pour expliquer comment il est préférable de se détacher des choses vaines de ce monde.

Crois et tu comprendras ; la foi précède, l’intelligence suit. 

 

Saint-Anselme (1033-1109)

La question de l’existence de Dieu restait à prouver et Anselme, un évêque italien, va en proposer une démonstration qui fera autorité durant sept siècles.

Que dit la Tora de Dieu ? Qu’il est le plus grand, c’est à dire que rien de plus grand ne peut être pensé. Si c’est le cas, alors ce plus grand est Dieu. Allahou akbar le rappelle et il est faux de le traduire par Dieu est grand (kebîr). Bien. Pour Anselme, l’athée est insensé puisqu’il nie quelque chose qui peut être pensé. Si on le pense, c’est qu’il existe, se dit Anselme. Comment un être qui aurait le maximum de grandeur ne pourrait-il être pensé ? or, si on peut le penser, c’est bien qu’il existe, nom de d’là. La preuve, c’est que le négateur d’une chose, est bien obligé de penser la chose pour la nier. S’il la pense, c’est qu’elle existe… Il faut pouvoir concevoir l’existence de Dieu si on veut la nier. En pensant Dieu, l’incroyant prouve qu’il croit ! C’est du saint-Anselme, qui rajoutera : la non-existence de quelque chose de tel que rien de plus grand ne peut être pensé n’est pas pensable. Est-ce parce qu’une chose est possible (pensée) qu’elle existe forcément ?

Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre. 

 

Averroès (1126-1198)

Philosophe berbère et musulman (‘abû al-Walîd Muhammad ibn Ahmad ibn Ruchd) né à Cordoue, il sera, après avoir été reconnu, considéré comme hérétique pour les idées qu’il défendait et finalement exilé ; il s’opposait aux théologiens de l’époque qu’il accusait d’être à l’origine de guerres, de conflits et de haines, en s’accrochant à leurs dogmes de manière aveugle.

Dans de très nombreux versets, le Coran s’adresse à ceux qu’il doit fidéliser en commençant par Ô, vous qui êtes doués d’intelligence… ; c’est pourquoi il a été facile, aux musulmans des premiers temps, de faire usage du logos, tel qu’ils le découvraient dans la philosophie grecque d’Aristote, égarée par l’Occident par ailleurs. Le syllogisme d’Aristote sera considéré par Averroès comme le moyen le plus parfait pour apporter la preuve de l’existence de l’être le plus parfait. Or, la preuve n’est apportée que par la connaissance des choses. Au XIIème siècle, le Coran est pris à la lettre, et les théologiens ne disposent d’aucun sens critique à cet égard, car usant de dialectique préformée voire de sophistique bien mal élucubrée.

Pour Averroès, le Coran se présente comme un texte programmatique de la connaissance ; il s’adresse à la réflexion, ce serait commettre une erreur que de croire qu’il doit prendre aux tripes. La connaissance de Dieu est intellectuelle mais simple, le reste, obscur, est superstition ; quiconque le veut peut comprendre la Parole donnée, en saisir l’esprit. Pour cela il faut apprendre à cheminer dans la métaphore. Ainsi, quand les théologiens décrivent la création comme une volonté de Dieu, Averroès leur répond que Dieu n’est pas un homme, que sa volonté de faire exister le monde n’implique pas que celui-ci ait été créé ; au contraire, Averroès montera que l’Univers a peut-être toujours existé (non créé), qu’il pourrait tout aussi bien être éternel et incorruptible et, qu’avec Dieu, où tout se situe dans la métaphore et se lie par l’esprit, il faut s’attendre à tout, même à du n’importe naouak.

Les preuves de l’existence du créateur se réduisent à deux genres : la preuve tirée de la providence et la preuve tirée de la création.

 

CANTOR, L’INFINI ET DIEU

Posted in Epistémologie with tags , , , , , , on 16 août 2009 by alzaz

Georg Ferdinand Ludwig Philipp Cantor (3 mars 1845, Saint-Pétersbourg – 6 janvier 1918, Halle), dit Cantor tout court, génie mathématicien… Rassurez-vous, je vous passe la majeure partie des raisonnements sur l’infini.

Georg CantorAutre fait de la science qu’ausculte, dans les années 1970-1980, l’épistémologue Pierre Thuillier. Son opinion est celle du penseur qui se veut objectif ; il écarte donc l’existence d’arrière-monde, par respect du principe d’économie, pour ne composer qu‘avec celui-ci. Le scientifique, tout comme l’épistémologue par ailleurs, cherche à comprendre les choses telles qu’elles sont et non telles qu’on voudrait qu’elles soient. L’alchimiste, grand enfant bourré d‘imagination, ne trouve presque jamais l’objet de sa quête et pourtant nombre de « savants » pensent un jour réussir à montrer que Dieu ne joue pas aux dés ou encore qu’il a écrit l’Univers en langage mathématique. Ce sera le cas de ce mathématicien de génie auquel on doit tout de même la découverte des ensembles mathématiques -science qui a mis près d’un siècle à s’imposer dans les programmes scolaires des années 1970 avant d’être abandonnée tant elle est difficilement assimilable par les élèves. L’amour des mathématiques que les hommes attribuent à Dieu ne date pas d’hier. Platon pensait très fort que les dieux passaient une bonne partie de leur temps à faire de la géométrie. Johannes Kepler était persuadé que celui d’Abraham avait écrit le monde sur une partition musicale, la musique étant une forme particulière dans la mathématique, chaque planète possédant un gamme propre ; cela n‘a pas convaincu la communauté des mathématiciens. Leibniz, de son côté, déclara que le monde était tout bonnement le résultat d’un calcul divin.

La géométrie au Moyen-ÂgeAvant le XVIIème siècle, l’Eglise a joué un rôle assez remarquable dans l’évolution des mathématiques. Elle en était aussi le frein, paradoxalement. Les Lumières ont permis au moins d’effectuer une répartition des tâches, les mathématiciens s’occupant peu à peu uniquement de mathématiques et l’Eglise devant se contenter de théologie. Les mathématiques ne doivent avoir aucun lien à la morale, elle ne font que produire des axiomes, des théorèmes et résoudre des équations… Cantor est un mathématicien, il n’y a pas de doute ; on lui doit non seulement la théorie des ensembles mais aussi tout un champ d’investigation laissé libre après sa mort sur les nombres transfinis (gasp !) et l’hypothèse du continu concernant les liens entre ces nouveaux ensembles (re-gasp !).
Thuillier lui reproche immédiatement d’avoir copiné avec le pape Léon XIII et n’hésite pas à le traiter de « dernier des obscurantistes ». Si c’est le droit de Cantor de vouloir prouver la compatibilité de ses théories avec celles de l’Eglise, l’on est en droit également de douter du bien fondé d’une telle croyance. Mais il serait dommage de rejeter par ignorance volontaire des questions qui taraudent l‘homme depuis toujours, la métaphysique l’habitant tout autant que la science l‘attire. Je dirai même que le non-naturel complexe lui sied beaucoup plus dans la réalité que le simple vrai (Relire Le faux le vrai).

Augustin de Thagaste (saint-)Toute la problématique de Cantor réside dans le fait que le monde est bien infini, comme l’affirma Giordano Bruno avant d’être mis sur le bûcher en 1600, et que cet infini échappe à notre sens, même mathématique. S’appuyant sur les écrits de (saint) Augustin (Vème siècle) qui affirme par démonstration théologale que Dieu seul peut penser l’infini comme une chose complète (!), Cantor veut offrir à l’humanité la possibilité d’approcher cette capacité divine en créant la notion d’infini actuel ou infini donné de façon immédiate ou encore infini complètement déterminé (re-re-gasp !). Il invente pour ce faire la notion de nombres transfinis. Pour donner un exemple, je peux citer l’ensemble de nombres pairs qui représentent bien un ensemble infini de nombres mais appréhensible par l’esprit bien qu’il soit difficile de le faire réellement. L’ensemble des nombres pairs serait donc constitué de nombres transfinis. Le fait de définir quelque chose d’infini, par définition incohérent, en a fait bondir plus d’un. On ne peut en effet délimiter quelque chose qui n’a pas de limite. Pour ceux qui ne suivent pas, quel est le plus grand des nombres pairs ? Vouloir se faire précis dans l’infini est impossible. On peut toujours aller plus loin ou, à l’inverse pour ce qui est de l’infiniment petit, on peut toujours diviser un peu plus un intervalle. Définir l’infini est un paradoxe sur lequel certains s’acharnent encore.
Thomas d'Aquin (saint)Pas d’accord avec Cantor était l’Eglise au départ car elle s’en tenait à ce qu’avait écrit (saint) Thomas d’Aquin : Dieu seul est infini et Il n’a pas un seul de ses doigts de pieds dans la nature, dont elle s’entête sur sa présumée finitude. Il semblerait qu’Augustin la convainquit du contraire, au moins partiellement, l‘Eglise n‘ayant pas encore adopté l‘attitude panthéiste. Ce sont les mathématiciens qui commençaient à tourner le dos à Cantor qui n’arrivait pas à formuler la nouvelle axiomatique sur son infini actuel.

Les différents ensembles des nombresRappelons que les nombres peuvent être placés selon leurs propriétés dans différents ensembles. Si les nombres naturels (N) ont mis des milliers d’années à se faire concept, il en a été plus rudement mais moins durablement pour les nombres irrationnels et complexes. Le plus dure ayant été de leur donner une définition claire et de monter un système mathématique sans contradiction dans la pratique. Cantor est bien conscient de cet impératif.
Afin de satisfaire à l’ordre mathématique, il énonça que les nombres transfinis n’étaient dans un certain sens que de nouveaux nombres irrationnels, qui ne posaient plus aucun problème, eux, à la raison. Ainsi, juste après un nombre entier n donné, il existe un nombre w tel qu’il est le plus petit nombre qu’on peut déterminer et plus grand que cet entier (groumf). Le petit génie ne résolvait pas pour autant le problème d’infini actuel pour ses « irrationnels » transfinis…
L’opposant le plus farouche à Cantor fut le mathématicien Léopold Kronecker. Pour lui, les jongleries avec les nombres infinis sont à proscrire et les irrationnels ne sont que des symboles sans existence formelle -pourtant, ils sont bien réels puisqu‘on les utilisent. Le monde est après tout fait de choses entières, donc finies.

NombresConscient de l’exactitude de cette vision, il n’en démordait pas moins en affirmant qu’en se cantonnant au simple rationalisme on s’empêchait de progresser. Il fallait donc aborder la problématique du transfini par le questionnement, jusque dans l’irrationalité s’il le fallait, en se jetant dans la pure métaphysique, pourquoi pas. Simple rappel, la métaphysique est à mettre en rapport avec le pourquoi des choses quand la science n’est lié qu’à leur comment. Une bien grande différence.
C’est alors que Cantor se livre à une joute intellectuelle sur la subjectivité des nombres : ou bien les nombres entiers existent en définition dans la pensée (immanence des nombres ou réalité intrasubjective), ou bien ils existent dans le monde extérieur (transience des nombres ou réalité transsubjective). Que les nombres soient idéaux ou physiques, ils sont dans tous les cas bien réels. Le mathématicien ne crée pas au sens strict mais met à jour des choses qui existent déjà dans l’Univers (le grand tout auquel on appartient). Cantor est alors persuadé d’avoir réglé la question et de pouvoir enfin s’adonner aux mathématiques libres.
Il semblerait que l’obsession d’un dieu intervenant mathématiquement dans la vie de tous les jours ait empêché Cantor de rendre formels ses nombres transfinis. Il s’est lancé à corps perdu dans une sorte de spéculation ontologique par laquelle il n’invente pas au sens de mettre à jour de l’existant mais crée un arrière monde pour ses fameux nombres tout comme Platon en fait un pour les idées-formes (Relire C’est quoi l’idéal ?).

Léon XIIIC’est ici qu’entre en scène l’Eglise. Cantor s’en remet à elle pour intégrer sa nouvelle théorie sur l’infini à la théologie du Vatican et écrit à ce propos : « Pour la première fois, grâce à moi, la philosophie chrétienne disposera de sa vraie théorie de l’infini ».
Cela ne pouvait tomber mieux car quelques temps auparavant, le pape Léon XIII avait publié une encyclique (Aeterni Patris) appelant au rapprochement de l’Eglise et de la science. Non pas par soucis subit d’une réalité matérialiste de celle-ci mais plutôt pour damer le pion aux mécréants et leur indiquer « comment il fallait s’y prendre pour se réconcilier avec les vrais principes de la philosophie chrétienne. » Cela gratouillait depuis des lustres quelques scientifiques qui s’empressèrent de créer un mouvement dit néo-thomiste.

Giordano BrunoC’est donc dans un esprit théologien que l’on s’est emparé de l’infini cantorien, chacun le mettant à sa petite sauce pour défendre sa propre conception du monde divin. Même les critiques restent d’ordre théologal. Si pour nous il est difficile de concevoir la complétude de l’infini, Dieu ne connaît pas cet inconvénient car il voit l’ensemble des nombres tel qu’on n’a pas besoin d’en rajouter un (balèze quand même ce dieu, normal, c‘est Dieu). Le nombre p qui ne finit jamais en décimales serait en fait un nombre fini dans l’idéal ! Tout les mathématiciens, même les plus séduits par la théorie de Cantor, n’arrivent toujours pas à concevoir les nombres comme des entités existant dans la réalité du monde (transience). Un nombre est-il concret ou abstrait ? La question semble sans solution. Toujours est-il que Cantor se heurtait aux théologiens méfiants de ce que la notion d’une nature non naturée car infinie nous conduirait au redoutable panthéisme (Dieu partout dans la nature, donc en l’homme -> sans péché…). Au diable le spinozisme, au bûcher les Giordano Bruno !
Pour plaire au pape, Cantor explique qu’il y a une différence entre l’infini absolu de Dieu (Infinitum æternam increatum sive Absolutum) et l’infini actuel du mathématicien (Infinitum cratægus sive Transfinitum). Seul le deuxième est à notre portée, nous voilà rassurés, l’infini du transfini n’est pas infini (sacrés théologiens). Ouf ! On l’a échappé belle. Nous n’abritons aucune parcelle divine. Une acceptation ecclésiale qui ne faisait que conforter un peu plus, en tout cas, notre mathématicien de génie.

Dieu, mystique croyanceLe rapport qu’a entretenu Cantor à l’Eglise pose des questions si l’on veut comprendre sa démarche. Certains le disent d’origine juive alors qu’on le sait baptisé et éduqué dans l’Eglise évangélique luthérienne. Comment ce rapprochement soudain a-t-il pu avoir lieu entre le mathématicien et l’Eglise catholique ? Rappelons que Kronecker était tellement opposé à Cantor qu’il est allé jusqu’à essayer d’interdire une de ses publications. Un journal important lui a d’ailleurs refusé l’édition de sa nouvelle théorie des types d’ordre. Peu l’encourageaient, il faut le reconnaître.
Vers l’âge de 40 ans, à la même époque, il fait une dépression nerveuse qui l’oblige à consulter les psychiatres puis, vers la fin de sa vie, à des internements de plus en plus fréquents en hôpital psychiatrique. Peut-être a-t-il trouvé du réconfort auprès des gens d’Eglise mais une chose est certaine, adolescent il avait manifesté déjà un côté mystique en évoquant ses pouvoirs qu’il tenait de Dieu. Au premier temps de sa dépression, les lettres que nous avons de lui montrent comment il se sert de cet argument pour défendre sa thèse : ce n’est pas Cantor qui l’avait écrite mais Dieu qui la lui avait inspirée.
Son engouement mystique lui fera même dire qu’il aura finalement mieux servi Dieu et l’Eglise que les mathématiques, qu‘il reconnaît apparemment comme inférieures à la foi catholique.

PsychiatriePersuadé d’avoir dévoilé un grand mystère pour le meilleur de l’humanité, celui de la puissance divine, il mourra pathologiquement bien atteint. De deux choses l’une, ou bien on le juge fou depuis son plus jeune âge et son œuvre ne doit être appréhendée que de manière formelle, mathématique ; ou bien c’est un génie et l’on doit aborder sa théorie avec la plus grande attention, « au niveau de la révélation ontologique », comme « une théologie mathématique » selon les expressions de Pierre Thuillier.
Si tout cela a du sens, si Cantor a bien été un illuminé au sens de la lucidité et non au sens pathologique, il est possible qu’un jour on tire quelque grande chose très positive de sa vision de l’infini transfini. A condition seulement d’accepter en même temps une certaine métaphysique idéaliste dans la science. Vade rétro disent les vrais scientifiques, ça pas possible sans déconstruire la science.
Dernier petit rappel : la Renaissance a été le temps de la déconstruction du christianisme, il en faudrait une autre pour faire un monde qui dépace à nouveau ses limites.
Illusion de couleursFixez le point central le temps qu’il est nécessaire… magique ou scientifique ?

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