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LES RELIGIONS ET LA PHILOSOPHIE #2

Posted in Petites histoires de philosophie, Religions with tags , , , , , on 10 juin 2010 by alzaz

SUITE de Les religions et la philosophie #1 

Maimonide (1138-1204)

Contemporain d’Averroès, Maimonide (Moshe ben Maimoun) est né également à Cordoue. Juif, il devra fuir l’Espagne pour le Maroc puis pour l’Egypte afin de préserver sa vie et l’exercice libre de sa religion, menacés par l’intolérance des Almohades (tribus berbères du Sud algérien), et de pouvoir continuer à exercer son métier de médecin.

Le XIIème siècle est celui de l’étude approfondie de la philosophie grecque retrouvée, avec Aristote en tête de proue. D’Aristote, on retient qu’il faut user de sa raison si l’on veut comprendre le monde, dans le but de moins souffrir, mieux, avec le bonheur comme seul objectif. Si le prosélytisme n’est pas de rigueur chez les croyants du judaïsme, les textes ne sont même pas divulgués librement, il devient alors difficile d’ouvrir le débat philosophique sur la composition de la Tora ou du Talmud et de penser leur cohérence. Comment croire si l’on ne peut réfléchir et comment peut-on réfléchir si l’on ne croit ? Du judaïsme, peu de philosophes médiévaux sortiront.

Maimonide était rabbin, exerçait une grande influence sur ses contemporains et penseurs juifs, et s’était engagé à lutter contre toute superstition et tout délire mystique, habituels à cette époque. User de sa raison pour aller à Dieu peut avoir des conséquences bonnes comme mauvaises. Si la raison défaille, on aboutit à l’apocalypse, car vouloir faire correspondre la Parole donnée et les faits réels, le spirituel et le temporel, on applique une justice exterminatrice, jusqu’au-boutiste quand on voudrait éradiquer le mal sur terre. Bien comprise, la religion est utile individuellement comme collectivement (les juifs attachent beaucoup d’importance à la multitude), personnellement comme communément ; la raison permet alors de cheminer, avec la vérité et sa fille, la justice, pour compagnes dans la Vie éternelle (différente de la vie-mort biologique) et en Dieu. Rien n’empêche le mariage religion-raison. Il est temps, si je me réfère à Maimonide, de cesser de lier Dieu à nos concepts d’humains, de Le mêler à nos histoires de pauvres petits granulats cosmiques. Dieu mérite mieux que nos superstitions sensées nous tourner vers Lui. Connaître Dieu, c’est connaître la gouvernance du monde, c’est savoir où commence et où s’arrêtent nos libertés ; ce n’est que par les actions qu’on s’en approche ou bien qu’on s’en éloigne. Maimonide rejoint Averroès sur le plan des allégories scripturaires, des images utilisée pour que le profane en profite un peu, lui aussi pense que la lettre nous égare alors que l’esprit peut nous éclairer.

Maimonide s’est plongé dans la problématique de l’existence de Dieu en émettant deux hypothèses : ou bien le monde est créé, ou bien il est éternel et a toujours été. Dans le premier cas, on admettra sans problème qu’il y a un créateur puisque toute chose engendrée l’est par une cause. On peut évidemment chercher à remonter à la cause première, mais c’est un autre problème. Dans le deuxième cas, si le monde est éternel et qu’on a la preuve que les corps matériels sont corruptibles et éphémères, alors, c’est qu’il existe quelque chose qui n’est pas altérable et qui sera toujours, après que tous les corps matériels ne seront plus. Cet être est forcément sans cause, immuable et éternel… dans tous les cas, Dieu existe bien !

Il faut que tu saches qu’en croyant à la corporéité ou en attribuant à Dieu une des conditions du corps, tu le rends jaloux, tu l’irrites, tu allumes le feu de sa colère, tu es adversaire, ennemi hostile. 

Saint-Thomas d’Aquin (1225-1274)

Comme le XIIème, le XIIIème siècle sera aristotélicien. Thomas d’Aquin sera disciple du philosophe grec, comprenant assez tôt que ce système rationnel conduit à bien des vérités. Mais comment aborder une philosophie qui ne veut pas qu’on croie et conserver sa foi ? Peut-on raisonner et croire en même temps ? Faut-il renier des vérités révélées et non démontrables qui touchent pourtant au plus profond de l’être ? Les vérités d’Aristote sont-elles suffisantes ? Ce sont ces questions qui tarabustent le philosophe médiéval, le poussant à énoncer ses cinq preuves de l’existence de Dieu :

Dieu, premier moteur immobile : dans ce monde, nul corps matériel n’est au repos ; tout se meut, tout est en perpétuel mouvement. Or, pour que les choses soient en mouvement, c’est qu’une force motrice les y a mises. Si l’on remonte, de force en force de la force, à la force première, au premier moteur, il faut bien admettre qu’il ne se meut pas. Il s’agit là, de Dieu, premier moteur non mû.

Dieu est la cause efficiente première : Tout évènement se produisant dans la nature est l’effet d’une cause. En remontant à la cause première de toutes les causes, alors, cette ultime cause, non causée, c’est Dieu -sauf à penser qu’on peut remonter comme ça à l’infini… mais c’est illogique, il faudrait encore une transcendance pour l’expliquer. S’il n’y avait pas de cause première dépourvue de cause, rien ne serait, le monde n’existerait pas.

Dieu est nécessaire en soi, c’est la première nécessité : les choses naissent et meurent, existent et n’existe pas. Or, si tout est de même nature, il n’y aurait plus rien depuis longtemps. Et ce qui n’est pas, doit bien avoir un commencement, ce qui est impossible s’il n’y a pas quelque chose qui est auparavant, et qui en est la raison. Cette chose, non soumise aux lois de l’entropie, est immuable et, de plus, ne peut être une chose. S’il n’y avait rien à un moment donné, il est impossible que rien ne commençât. Or, il y a quelque chose et pas rien, nous en sommes les témoins vivants. Les choses événementielles ne sont pas seulement possibles, il y a du nécessaire dans les choses, bien qu’elles ne possèdent pas en elles la raison de leur nécessité. Si l’on procède comme plus haut, en remontant de nécessité en raison de nécessité, il faut admettre que, contrairement aux choses, il existe quelque chose ayant en lui-même le fondement de sa nécessité, [qui ne prend] pas ailleurs la cause de sa nécessité, mais fournissant leur cause de nécessité aux autres nécessaires.

Dieu est le modèle parfait : le quatrième énoncé tire beaucoup de Platon et d’Aristote ; de Platon, les Idées-formes, parfaites, éternelles et immuables (le Beau, le Vrai, l’Amour, la Justice…) ; d’Aristote les extrêmes, les milieux et les degrés dans les qualités observables des choses. Certains sont à moindres degrés de perfection que les autres, mais jamais le maximum n’est atteint, puisque les choses sont périssables. Parce qu’existe cette échelle des degrés, qui nous situe dans le plus ou moins beau, le plus ou moins vrai… il faut admettre qu’il y a donc quelque chose qui est pour tous les êtres, cause d’être, de bonté et de toute perfection. C’est ce que nous disons Dieu.

Dieu est le guide intelligent de toutes choses : les choses de la nature obéissent à des lois. Toutes n’ont pas l’intelligence d’aller vers leur fin par elles-mêmes. Il faut ordre, une ordination, qui vient de l’extérieur. Les êtres doués d’intelligence, comme l’homme, ne décident pas de naître par eux-mêmes et ainsi de suite en remontant en arrière. L’ordre du monde (l’œil ordonné à la vue, le prédateur à la prédation…) semble vouloir (non par hasard) que chaque chose atteigne son but le meilleur. Si une chose ne dispose pas d’intelligence, il faut bien admettre qu’elle est subordonnée à une intelligence extérieure et supérieure. En remontant en amont d’intelligence ordinatrice en ordinatrice intelligence supérieure, Il y a donc quelque être intelligent, par lequel toutes choses naturelles sont orientées vers leur fin et cet être, nous le disons Dieu.

Il faut faire le bien et éviter le mal. Le but le plus élevé de l’homme est le bonheur.

 

Kant (1724-1804)

Quasiment huit siècles après saint-Anselme -puis Descartes qui aura ajouté Dieu possède toutes les perfections ; or l’existence est une perfection, donc Dieu existe, Kant reprendra l’assertion de l’évêque pour la critiquer : Anselme ne fait que déduire l’existence de Dieu à partir de son seul concept. Or, 100 € possibles ont strictement la même valeur que 100 € réels. Le fait que les réels le soient, n’ajoute rien à leur concept ; l’existence d’une chose n’a rien à voir avec la représentation qu’on en a, elle n’ajoute aucune propriété nouvelle au concept de 100 €. Dire que Dieu existe n’ajoute donc rien au concept qu’on se fait de Dieu, on tourne en rond. Comme si on pouvait retrancher ou ajouter une propriété au concept du carré (voir C’EST QUOI L’IDEAL), celui-ci est invariable. L’existence n’est pas quelque chose qu’on ajoute ou qu’on retranche ainsi en en faisant un prédicat au concept, elle n’est pas une grandeur, pas plus que la notion de perfection ne l’est. On peut simplement dire qu’en vérité l’idée de Dieu existe bel et bien. Mais personne ne peut prouver ni son existence ni sa non-existence, tout est question de foi.

Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous sommes. L’Être suprême est tout aussi indémontrable qu’irréfutable. Obéir au devoir, c’est la liberté elle-même.

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LES RELIGIONS ET LA PHILOSOPHIE #1

Posted in Petites histoires de philosophie, Religions with tags , , , , , on 15 mai 2010 by alzaz

Dieu existe-il ? A-t-il créé le monde ? Peut-on le prouver ? Ces questions qui en rongent plus d’un débordent le cadre de la croyance, elles ont torturé maints philosophes du judaïsme, du christianisme et de l’islam ; des croyants, donc. Le dilemme croire ou comprendre s’est toujours posé à l’homme raisonnable. Croire à l’improbable, c’est prendre (accepter) de manière passive ce qui est un mystère (l’incompris), alors que comprendre (prendre en mettant avec soi) va de l’ordre du vouloir et de la participation-action ; la raison est impliquée. Or, il y a des chances pour que l’envie de concilier philosophie et lecture des Ecritures saintes (Tora, Nouveau Testament et Coran) nous entraîne dans d’indépassables contradictions.

Il existe trois grandes religions dans le monde : le christianisme, l’islam et l’hindouisme. Ignorant tout de la dernière, je n’en parlerai pas. De toute façon, nous n’en sommes pas imprégnés suffisamment pour que cela influe dans nos vies. En revanche, je pourrais aborder le monothéisme abrahamique en commençant logiquement par le judaïsme ; suivraient alors le christianisme et l’islam. Cependant, libre de mon choix, ce sont les naissances des penseurs et croyants ayant posé leur pierre à l’édifice du savoir -je me limite aux plus célèbres- qui primeront dans l’ordre du texte. Pour vous simplifier la tâche, je mets du bleu pour les penseurs du judaïsme, du orange pour le christianisme et du vert pour l’islam. Entre parenthèses, les années de naissance et de décès.

 

Saint-Augustin (354-430)

Si les philosophes n’ont pas toujours eu une vie exemplaire -je pense à Diogène, Augustin fut un gros pécheur avant d’être placé au rang des saints. C’est grâce à son expérience de jeune bringueur, constamment attiré par les plaisirs charnels et jamais satisfait dans ses désirs immédiats de les assouvir, qu’il trouva un jour son inspiration spirituelle dans les Epîtres de saint-Paul. Je précise d’Augustin qu’il était numide -honneur donc à l’Algérie- et qu’il fait partie des derniers philosophes de l’Antiquité.

Dans ses Confessions, Augustin décrit son engouement pour le sexe opposé et décortique les processus qui l’ont conduit à cette situation. Il reconnaît avoir aimé l’amour sans avoir jamais aimé personne. Se posait alors le problème de la fin et des moyens : l’amour, en soi, n’est rien s’il ne va pas à quelqu’un. Prendre le moyen pour le but est une ineptie, un véritable non sens qui mène à l’inversion des valeurs, ainsi qu’on le fait aujourd’hui avec l’argent, les choses et les personnes ; c’est confondre l’amour et l’objet de l’amour. Car il est certain que l’amoureux aime l’état dans lequel il se trouve, ce qui n’implique pas forcément qu’il aime la personne qu’il dit aimer.

Notre jugement se plie à nos sens. Nous agissons comme si la quantité des plaisirs primait sur leur qualité. Nous partons donc dans tous les sens, nous dispersons nos êtres puis nous les perdons dans l’insatisfaction de plaisirs inassouvis. Nous quantifions le bonheur sans être jamais heureux tout à fait. Ce qui sauve Augustin de cette vie qu’il juge dégradante, c’est l’acceptation que les êtres vivants possèdent une essence, profonde. Peu facile à admettre pour un ancien jouisseur matérialiste. Ce focaliser sur cette nature éthérique permit à Augustin de se retrouver, de se rassembler et de ne plus se perdre. L’essence de l’être serait une unité stable, incorruptible et éternelle, une hypostase selon la philosophie grecque. Le reste est éphémère et changeant, et finira de sa belle mort, un jour. Pour Augustin, l’essence de l’être est Dieu, que tous les humains partagent dans leur nature profonde et cachée ; Dieu est plus intérieur à moi-même que moi-même, dit-il pour expliquer comment il est préférable de se détacher des choses vaines de ce monde.

Crois et tu comprendras ; la foi précède, l’intelligence suit. 

 

Saint-Anselme (1033-1109)

La question de l’existence de Dieu restait à prouver et Anselme, un évêque italien, va en proposer une démonstration qui fera autorité durant sept siècles.

Que dit la Tora de Dieu ? Qu’il est le plus grand, c’est à dire que rien de plus grand ne peut être pensé. Si c’est le cas, alors ce plus grand est Dieu. Allahou akbar le rappelle et il est faux de le traduire par Dieu est grand (kebîr). Bien. Pour Anselme, l’athée est insensé puisqu’il nie quelque chose qui peut être pensé. Si on le pense, c’est qu’il existe, se dit Anselme. Comment un être qui aurait le maximum de grandeur ne pourrait-il être pensé ? or, si on peut le penser, c’est bien qu’il existe, nom de d’là. La preuve, c’est que le négateur d’une chose, est bien obligé de penser la chose pour la nier. S’il la pense, c’est qu’elle existe… Il faut pouvoir concevoir l’existence de Dieu si on veut la nier. En pensant Dieu, l’incroyant prouve qu’il croit ! C’est du saint-Anselme, qui rajoutera : la non-existence de quelque chose de tel que rien de plus grand ne peut être pensé n’est pas pensable. Est-ce parce qu’une chose est possible (pensée) qu’elle existe forcément ?

Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre. 

 

Averroès (1126-1198)

Philosophe berbère et musulman (‘abû al-Walîd Muhammad ibn Ahmad ibn Ruchd) né à Cordoue, il sera, après avoir été reconnu, considéré comme hérétique pour les idées qu’il défendait et finalement exilé ; il s’opposait aux théologiens de l’époque qu’il accusait d’être à l’origine de guerres, de conflits et de haines, en s’accrochant à leurs dogmes de manière aveugle.

Dans de très nombreux versets, le Coran s’adresse à ceux qu’il doit fidéliser en commençant par Ô, vous qui êtes doués d’intelligence… ; c’est pourquoi il a été facile, aux musulmans des premiers temps, de faire usage du logos, tel qu’ils le découvraient dans la philosophie grecque d’Aristote, égarée par l’Occident par ailleurs. Le syllogisme d’Aristote sera considéré par Averroès comme le moyen le plus parfait pour apporter la preuve de l’existence de l’être le plus parfait. Or, la preuve n’est apportée que par la connaissance des choses. Au XIIème siècle, le Coran est pris à la lettre, et les théologiens ne disposent d’aucun sens critique à cet égard, car usant de dialectique préformée voire de sophistique bien mal élucubrée.

Pour Averroès, le Coran se présente comme un texte programmatique de la connaissance ; il s’adresse à la réflexion, ce serait commettre une erreur que de croire qu’il doit prendre aux tripes. La connaissance de Dieu est intellectuelle mais simple, le reste, obscur, est superstition ; quiconque le veut peut comprendre la Parole donnée, en saisir l’esprit. Pour cela il faut apprendre à cheminer dans la métaphore. Ainsi, quand les théologiens décrivent la création comme une volonté de Dieu, Averroès leur répond que Dieu n’est pas un homme, que sa volonté de faire exister le monde n’implique pas que celui-ci ait été créé ; au contraire, Averroès montera que l’Univers a peut-être toujours existé (non créé), qu’il pourrait tout aussi bien être éternel et incorruptible et, qu’avec Dieu, où tout se situe dans la métaphore et se lie par l’esprit, il faut s’attendre à tout, même à du n’importe naouak.

Les preuves de l’existence du créateur se réduisent à deux genres : la preuve tirée de la providence et la preuve tirée de la création.

 

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