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TRAVAILLER MOINS, TROIS FOIS MOINS

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , , , on 25 juin 2012 by alzaz

Juriste et anthropologue, Baptiste Mylondo donne une vision presque surréaliste du monde du travail et de son marché. Intervenant lors du 16e Carrefours des pensées de 2006, au Mans, il sonne le glas de la valeur-travail  :

 » Le travail tient une place obsédante dans nos vies. Comment ne pas partager le constat dressé par Danièle Linhart ? Mais pourquoi se borner à un questionnement, même vif, et une remise en cause des conditions de travail ? Une telle réflexion, si utile soit-elle, fait l’économie d’une remise en cause de la centralité du travail dans la société qui semble pourtant primordiale. À la question posée (dans ce colloque) – « Travailler plus, travailler moins, travailler autrement ? » -, on peut se contenter de répondre par un bien pâle « travailler autrement » ? Non, disons-le sans détours, il nous faut travailler moins.

Trois fois moins en fait, car il existe au moins trois bonne raisons de remettre en cause la place du travail dans la société et dans nos vies. Tout d’abord, cette remise en cause permettrait d’apporter une réponse crédible et efficace au problème du chômage. ensuite, et cela mérite d’être rappelé, on a tout intérêt à travailler moins puisque le travail est pénible. Enfin, la dernière raison tient au caractère essentiellement futile et superflu d’une large part du travail réalisé aujourd’hui.

Première raison

Il faudrait remettre en cause la centralité du travail dans la société et dans nos vies pour pouvoir apporter une solution au problème du chômage, une idée déjà esquissée par Françoise gollain. Je me contenterai donc de la préciser. Commençons par poser les données du problème. Si l’on simplifie, le chômage repose sur trois éléments :

– premier élément : le chômage se définit par l’absence ou, plus précisément, le manque de travail ;

– deuxième élément : le travail joue un rôle fondamental dans nos vies – comme l’a montré Danièle Linhart ; parmi les multiples fonctions qu’il remplit, retenons-en quatre : il est source de lien social, il participe à la construction de l’identité de l’individu, il est source d’accomplissement et d’épanouissement personnel, enfin le travail est garant de l’utilité sociale de l’individu ;

– troisième élément : l’individu privé d’emploi se sent inutile, se retrouve isolé et va jusqu’à perdre son identité.

Telles sont les données du problème. À présent, comment lutter ? C’est assez simple, en fait. En effet, si le chômage se définit par l’absence ou le manque de travail, c’est bien qu’il nous faut plus de travail, ou plus précisément plus d’emplois. Une solution élémentaire consiste donc à créer davantage d’emplois afin de renouer avec cette Arlésienne qu’est le plein-emploi. Il s’agit bien là d’une évidence et un tel constat n’a rien de révolutionnaire. Et pour cause, c’est sur ce constat que ce sont fondées la quasi totalité des politiques d’emploi depuis que le chômage est redevenu un problème politique. Résultat, 10% de chômage ! Et même si l’on persiste à s’extasier dès que ce chiffre recule d’une décimale, peut-on s’en contenter plus longtemps ? Sans doute pas. Du reste, soyons sérieux, le retour au plein-emploi n’est pas une perspective crédible aujourd’hui. Finalement, les échecs répétés des politiques de l’emploi ont au moins le mérite de nous inviter à réviser le raisonnement trop simpliste sur lequel elles se fondent et à chercher ailleurs la solution contre le chômage.

Nous devons renouveler notre approche du chômage et appréhender ses enjeux économiques et surtout sociaux. Inutile finalement de questionner les causes du chômage, une démarche qui ne fait que nous ramener dans les impasses économiques de la création d’emplois. Plutôt que se demander « pourquoi il y a du chômage ? », il me semble plus pertinent de se demander « pourquoi le chômage constitue-t-il un problème ? ». Or, si l’on pousse la réflexion au-delà du prêt-à-penser économique sans se laisser bercer plus longtemps par le discours ambiant, la réponse a de quoi surprendre. Paradoxalement – et si l’on occulte la question économique qui n’est qu’une question de répartition des richesses – si le chômage est un problème aujourd’hui, c’est uniquement à cause du travail ! Soyons précis, c’est moins le travail en tant que tel qui est en cause ici, que la vision que nous en avons, celle d’un travail conçu comme une valeur sociale, comme une norme et un pilier de notre société. Bref, le problème ce n’est pas le travail mais la valeur-travail.

Danielle Linhart a évoqué les multiples fonctions sociales remplies par le travail et, dans notre société fondée sur le « turbin », le travail sacralisé remplit ses fonctions sociales de manière exclusive ou quasi exclusive. Et c’est finalement tout le problème. En effet, l’individu privé d’emploi est également privé des fonctions sociales qui lui sont attachées. Quel lien social, quelle unité sociale et finalement quelle reconnaissance sociale reste-t-il au chômeur? En revanche, si l’on remet en cause la place du travail et le rôle exclusif qu’il joue au sein de notre société, les problèmes liés au chômage disparaissent. Le chômage peut bien rester l’absence d’emploi, il n’apparaît plus comme ce manque d’emploi qui mine et isole le chômeur.  Ce point est donc essentiel et il suffit de le saisir pour jeter un regard neuf et bien moins alarmiste sur la question du chômage. Attention danger travail, le documentaire de Pierre Carles, en est l’illustration parfaite à travers ses portraits de RMIstes ou de chômeurs privés ou délestés de leur emploi qui s’accommodent à merveille de leur nouvelle situation. Ceux-là ont bien compris que le travail n’a pas toute l’importance qu’on veut bien lui prêter, qu’il y a tellement mieux à faire que de « bosser » sept heures par jour, et ce d’autant plus que, et c’est mon deuxième point, le travail est ennuyeux.

Deuxième raison

Le travail est pénible. J’irai même jusqu’à dire que le travail est pénible par essence. Pour s’en convaincre, une démonstration est-elle vraiment nécessaire ? L’expérience professionnelle de chacun ne suffit-elle pas ? Inutile en tout cas de s’engager dans un débat théorique ou un discours lénifiant sur l’aliénation, contentons-nous au contraire de considérations très concrètes. Aujourd’hui, l’idée dominante est que le travail est épanouissant et participe à l’accomplissement de l’individu. Bien sûr, on admet parfois que des dérèglements contemporains entame quelque peu ce caractère épanouissant de l’activité professionnelle, mais il ne peut s’agir alors que d’une situation exceptionnelle et passagère. N’en doutons pas, une fois ces dérèglements corrigés, le travail redeviendra, comme promis, cette activité épanouissante à laquelle chacun pourra se livrer sans bouder son plaisir… La fable est jolie mais reste malheureusement une fable. Car le travail est bel et bien pénible par essence.

En fait, le travail est pénible à partir du moment où on le fait sous la contrainte, que ce soit une contrainte économique ou une contrainte sociale. Le travail est pénible à partir du moment où l’on n’a pas envie d’y aller, où, le matin, on peine à se lever pour s’y rendre. En fait, le travail est pénible à partir du moment où, le jeudi soir, on se dit : « Vivement le week-end ! ». Evidemment, ce qui est vrai pour le jeudi l’est aussi pour le lundi, le mardi et le mercredi, jusqu’au vendredi soir tant attendu où l’on souffle enfin, appréhendant déjà le lundi matin. Je pense que l’écrasante majorité des travailleurs se reconnaîtra dans ce sentiment trop quotidien. On me répondra sans doute : « , Non, le travail n’est pas pénible, il reste épanouissant. » Soit, admettons, mais dans ce cas admettons aussi que l’on travaille beaucoup trop, qu’il y a quand même des matins où l’on préfèrerait rester sous la couette, qu’il y a même des après-midi où l’on préfèrerait faire la sieste. J’entends d’ici la riposte : « Oui, mais si on commence à raisonner comme ça, on ne va jamais bosser, on ne se lève jamais… » Bien sûr, et pour une raison très simple : le travail est pénible ! CQFD.

Plus de sieste moins de travail ! L’idée est certes séduisante mais, me dira-t-on, c’est oublier l’utilité du travail en tant qu’outil de production. Car si le travail est une valeur sociale aujourd’hui, c’est essentiellement parce que les économistes en ont démontré préalablement la valeur économique. Le travail est donc créateur de « richesses ». Travailler moins revient donc à produire moins de « richesses »… Dans ces conditions est-il réellement souhaitable de moins travailler ? Oui, sans aucun doute, si l’on considère l’utilité du travail effectué et des richesses qu’il permet de produire.

Troisième raison

Il serait donc souhaitable de moins travailler car une large part du travail effectué aujourd’hui est superflue. Un regard critique sur la société qui nous abrite suffit à s’en convaincre. Nous vivons dans une société de consommation qui, par définition, est aussi une société de production. Une société de production, donc une société de travail. Définissons en outre la société de consommation comme une société de « surconsommation », donc de « surproduction » où une large part du travail effectué est inutile.

Cette situation absurde tient en fait à l’étrange religion qui sévit aujourd’hui la nouvelle Saint-Trinité « croissance-travail-consommation ». Au culte de la croissance illimitée s’ajoutent au culte de la consommation futile et un culte du travail.On retrouve donc cette valeur-travail, cette norme du travail et normalement la norme du travail à plein-temps. On dénonce souvent du temps partiel imposé, on parle en revanche moins souvent du temps plein forcé. Après tout, si chacun pouvait définir librement son temps de travail, travaillerions-nous tous autant ? Consommerions-nous autant ? On peut sérieusement en douter.

Il faudrait que chacun puisse convertir librement chaque achat, chaque objet de consommation en temps de travail, se dire : « Tel objet me coûtera tant d’heures de travail » et se demander à chaque fois : « Est-ce que cela vaut vraiment le coup ? ». Prenons un exemple simple : la voiture. Combien d’heures de travail nécessitent la possession et l’utilisation d’une voiture ? Un calcul simple basé sur les chiffres annuels de la fédération française des Automobilistes Clubs permet de le définir. Ainsi, pour un salarié gagnant 1500 euros net par mois et possédant une modeste Clio achetée d’occasion, cela représente sept semaines de travail, presque deux mois. Et si l’on prend une voiture plus luxueuse, disons une Clio neuve, c’est bien treize semaines que ce salarié devra lui consacrer ! Les piétons, cyclistes et tous les usagers des transports en commun s’en réjouiront sûrement.

Ce calcul fort instructif sur le coût, en heures de travail, d’une voiture, peut et doit être appliqué à chaque objet de consommation. Cela permettrait sans doute de relativiser la valeur et finalement l’intérêt des objets en question au regard du temps libre que l’on consent à sacrifier pour les acquérir. Malheureusement, aujourd’hui, un tel raisonnement n’est pas pertinent puisque, du fait de la valeur-travail, le temps de travail nous est imposé. Force est de constater que nous ne vivons pas dans une société du temps de travail choisi. Chacun devrait pourtant pouvoir définir librement son temps de travail en fonction de ses besoins, et non l’inverse comme c’est le cas aujourd’hui.

Dès lors l’amateur de Golf ou celui qui préfère la berline ou le 4×4 climatisé au vélo décidera, à juste titre, de travailler plus pour gagner plus, consommer plus, et assurer ainsi son train de vie élevé. Personnellement, étant adepte de la belote, j’adopte une tout autre devise : consommer moins pour travailler moins. Quiconque connaît la valeur du temps libre partagera sans peine ce point de vue. Car si l’on a l’habitude de dire que « le temps c’est de l’argent », admettons pareillement la formule corollaire : le temps libre c’est de l’argent que l’on décide de ne pas avoir parce que l’on estime qu’il coûterait trop cher à gagner.

En somme, chacun devrait pouvoir définir librement son temps de travail et avec lui le temps libre qu’il souhaite dégager en fonction de ses besoins et de la manière dont il y répond. Or, gageons que si cette possibilité était offerte à tous, si cette société du temps de travail choisi était réalisée, le temps de travail global diminuerait, entraînant avec lui une baisse  de la consommation globale. Mais un tel changement de la société demande un profond changement des mentalités et la remise en cause de la place centrale dévolue au travail. Le vrai problème réside donc dans la difficulté que l’on éprouve ne serait-ce qu’à imaginer une société dans laquelle le travail serai perçu autrement.

La sociologue Dominique Schnapper, auteur d’un livre intitulé Contre la fin du travail – le ton est donné – illustre parfaitement à quel point l’abolition de la valeur-travail semble difficilement imaginable. Citons simplement deux phrases qui semblent particulièrement symptomatiques de l’emprise du travail sur la société. « Il est inimaginable que le travail ne reste pas un axe principal de nos sociétés ». « inimaginable » ? Préférons n’y voir qu’un manque cruel d’imagination. Plus loin : « Le travail ne peut pas ne pas rester une norme parce que nous somme dans une société organisée autour du travail. » L’idée développée ici est donc que le travail est central… parce que le travail est central ! C’est comme si, pour parler du travail des femmes que nous évoquions hier, on se contentait d’affirmer : « La femme ne peut pas ne pas rester au foyer parce que nous sommes dans une société fondamentalement sexiste » ! Dominique Schnapper souligne bien sûr un état de fait, mais il ne faut en aucun cas y voir une fatalité. Au contraire, c’est précisément cette situation, cet état de fait détestable qu’il nous faut changer. Finalement, et pour conclure, s’il y a une chose sur laquelle on doit travailler, c’est bien celle-là. « 

Et là, je souhaite aux juilletistes bonnes vacances…

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