Archive pour Utilitarisme

La fable des abeilles

Posted in Philosophie de la morale, Textes rapportés with tags , , , , on 4 février 2014 by alzaz

« La fable des abeilles ou Les vices privés font le bien du public« , date du début du XVIIe siècle. L’auteur, Bernard de Mandeville (1670-1733), qui peut être vu comme le père des utilitaristes libéraux à l’éthique cynique, y décrit le monde de cette époque, monarchique, un monde qui semble ne pas avoir été bien altéré par le temps ni par l’instauration de la République. Voici le résumé qu’en fait Michel Onfray :

« Soit une ruche prospère, vivant dans le luxe et le confort, brillant de tous ses feux grâce à ses armes et ses lois, ses sciences et son industrie, ignorant tout autant la tyrannie que la « versatile démocratie », gouvernée par un roi limité par les lois. Dans cette communauté d’abeilles, certains travaillent durs, péniblement, d’autres vivent dans le luxe, l’abondance, et ce sans jamais reculer devant ce qui ce passe habituellement pour vicieux : mensonge, vilénie, hypocrisie, fourberie. Les seconds ne travaillent pas, leur activité consiste à détrousser les premiers.

Dans le détail de cette ruche, les avocats lambinent, car, plus ils font traîner leurs affaires, plus ils se remplissent les poches ; les médecins préfèrent leurs honoraires à la santé de leurs malades ;les militaires marrons, faciles à soudoyer, perdent les batailles pendant que les valeureux partis au combat paient de leur vie leur engagement sincère ; les embusqués font fortune ; les rois et les ministres, insoucieux du bien public, pillent les caisses ; les vendeurs, les commerçants trichent sur le prix de leurs marchandises et volent le chaland ; la justice se laisse acheter, elle rend ses jugements en fonction des sommes perçues ; les magistrats épargnent les puissants, chargent les misérables ; rien que de très normal…

Chaque partie est vicieuse, certes, mais le tout est prospère : les crimes contribuent à la grandeur, les canailles au bien commun, le paradis se construit avec des morceaux d’enfer… »

S’il n’en était pas ainsi, parce que la morale et la probité fairaient force de loi, « les prix chutent, puisque les vendeurs les fixent honnêtement, sans escroquer le client ; les prétoires se vident, car plus aucun litige ne survient depuis que les débiteurs paient les sommes dues de leur plein gré ; les huissiers se tournent les pouces et n’ont plus de travail ; la délinquance disparait ; les prisons se vident ; les serruriers qui vivaient de ce commerce  mettent la clé sous la porte ; les géoliers chôment ; le bourreau n’a plus de tâches. Dans le même temps, les médecins effectuent vraiment leur travail, donc le nombre de leurs collègues diminue dangereusement ; les prêtres, de moins en moins utiles, sont réduits à la portion congrue ; une fois n’est pas coutume, il ne leur reste plus qu’à pratiquer la charité ; les ministres vivent dans la frugalité ; les parasites s’évaporent… Afin de payer leur dette, puisqu’ils sont devenus honnêtes, les créanciers vendent à bas prix équipages, carosses et chevaux. Dès lors, les artisans qui vivaient de ce commerce font faillite : les châteaux disparaissent pour une ridicule poignée d’argent ; les maçons, les charpentiers, les tailleurs de pierre et tous les artisans du bâtiment n’ont plus de chantiers. Les buveurs ayant vidé les tripots, les tenanciers de débits de boisson ne font plus recette. La vertu triomphant, la chasteté menant le bal, les filles de petite vertu, les maquerelles, les souteneurs n’ont plus un sou. Les soupers fins ne sont plus donnés, donc les cuisiniers, les serveurs, les gens de service, les fournisseurs chôment. Les vêtements de soie, de brocart, brodés d’or, les tissus précieux n’ont plus aucune raison d’être, en conséquence les tailleurs, les marchands de tissus, les cousettes, les petites mains sont sans emploi. Les militaires, qui vivaient de passions vicieuses, refusent de porter les armes, ils ne défendent plus le territoire national et laissent entrer quiconque veut s’en emparer… Plus aucun mercenaire ne peut plus être appelé à la rescousse.

La ruche dépérit, sa splendeur passée n’est plus…

Cessons de nous plaindre du cours vicieux du monde, la vertu conduit au dépérissement des nations, le vice en augmente la richesse et la prospérité qui sont les causes du bonheur commun. Se vouloir honnête, c’est se condamner à vivre de glands… »

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