
Aristote plaçait l’amitié au dessus de la justice. De l’amitié entre individus à la concorde citoyenne, c’est la philia ou amitié entre concitoyens qui, non seulement assure la cohésion de la cité, mais est aussi l’une des conditions fondamentales du bien-être commun, sinon La condition. Sans l’amitié, le politique est un désastre et le “diviser pour mieux régner” devient le fait courant des tyrannies : une république sans amis devient inévitablement despotique, sans pour autant le reconnaître : la société ne peut plus que se mentir par intérêt. La chose publique – la res publica – ne peut être l’affaire de quelques-uns, et pour ce qui est de la France actuelle, une France haineuse il faut le dire, l’histoire replacera un jour les choses à leur juste place. Je ne vise personne en particulier.
Aristote décrit trois sortes d’amitié. Amitiés en vue de l’intérêt, en vue du plaisir, et amitié entre les hommes pour leurs vertus, je dirais pour leur éthique, personnelle mais partagée. Les deux premières sont dites accidentelles car elles ne durent qu’un temps et ne se basent pas sur les ressemblances entre partenaires. La personne aimée n’est pas aimée pour ce qu’elle est, mais en tant qu’elle procure soit un bien, soit du plaisir. Ce sont des amitiés capricieuses, fréquentes et courtes. Amitié des marchands ou amitié des enfants, disait Aristote pour chacun des deux types. La dernière foàrme qu’il cite, qu’il chérit le plus d’ailleurs, forme achevée fondée sur les ressemblances vertueuses, est aussi rare que les hommes de vertus eux-mêmes. Elle est longue à venir car les caractères doivent apprendre à se connaître pour se faire confiance, par apprivoisement de type “petit prince – renard”, mais elle est assez stable et plutôt durable. Rares sont ceux qui perdent leurs qualités morales en viellissant, sinon par sénilité débilisante. Cette forme d’amitié se réalise à travers des actes amicaux, signes de bienveillance mutuelle, et donne lieu à de vrais partages de vie.
Pour Aristote, seule l’amitié des vertus, considérée comme vraie, peut conduire au bonheur. Elle estompe les inégalités entre amis, et, vaut même “égalité“, car elle implique la communauté des biens donnant une cohésion à l’ensemble ami-ami. A l’échelle des individus, on ne peut avoir beaucoup d’amis, car “à vouloir trop de personnes amies, on finit par n’avoir l’amitié de personne” et, d’autre part, on ne saurait servir trop d’amis à la fois.
Mais pour Hannah Arendt, l’amitié est fondamentalement politique : “Chez les grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un “parler-ensemble” constant unissait les citoyens en une polis. Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié, et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d’elles-mêmes), si imprégné qu’il puisse être du plaisir pris à la présence de l’ami, se soucie du monde commun, qui reste inhumain en un sens très littéral, tant que des hommes n’en débattent pas constamment. Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue. Quelque intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu’elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu’au moment où nous pouvons en débattre avec nos semblables. [...] Nous humanisons ce qui se passe dans le monde et en nous en en parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains. Cette humanité qui se réalise dans les conversations de l’amitié, les Grecs l’appelaient philanthropia, “amour de l’homme”, parce qu’elle se manifeste en une disposition à partager le monde avec d’autres hommes.
Je crains que la leçon ne soit ni comprise, ni retenue. Glissant sur la pente de l’envie, de la jalousie, comme dans les années 30, nous aurons un monde encore plus déshumanisé car fermé au dialogue, avec les aléas d’interventions étatiques, autoritaires dans la mesure où elles seront impopulaires, arbitraire quand il n’y a plus de sens commun. Les conditions de la philia n’étant pas réunies, la cohésion ne pourra être maintenue que par la force, artificiellement. Enfin, les états européens n’ont pas saisi la chance de construction qui se présentait à eux : l’Europe fraternelle, l’Europe des peuples n’aura pas lieu. Chacun pour soi et sauve qui peut. Un autre risque se profile : celui du renfermement des pays sur eux-mêmes, avec les menaces de guerres que l’on sait lorsque les nations se sclérosent en entités barbares. Ce qui est à l’échelle des individus se retrouve en géopolitique. L’amitié entre les peuples réaliserait leur bonheur autant qu’elle les humaniserait. Une certaine élite prône aujourd’hui l’intolérance totale (tolérance zéro), faisant le lit de la sauvagerie latente. Si les barbares étaient autrefois ceux qui menaçaient les empires à leurs frontières, ce n’est plus le cas, ils sont parmi nous et ont revêtus les oripeaux de la culture. Il est une barbarie policée, bardée de politesses non sincères mais contraintes, sans amis.
Pour en revenir à la situation économique, on cite “la chute de confiance” et “la crise du crédit“. D’une façon sémantique, cela traduit une perte d’amitié. Pour avoir confiance, nous l’avons dit, il faut se connaître, ce qui sous-entend la mise en place de codes et de règles d’identification, mais également d’opiner le plus justement possible, ensemble et dans le partage : il n’y a pas de place au mensonge là non plus. Crédit vient de credere = croire. On ne croit donc plus ni en l’un, ni en l’autre. C’est tout l’inverse de l’amitié. A l’origine de cette crise il y a la dérèglementation et la dérégulation, ce qui a entraîné plus d’opacité dans le système. Moins de règles, moins de clarté, moins de confiance… On nous cache tout, on nous dit rien ! Pour “réparer” la perte de plusieurs milliers de milliards de dolars, les états libéraux interviennent, sans vouloir faire dans l’oxymoron, et il y a quelque chose de peu cohérent là-dedans. Le résultat, toujours et c’est fatal pour les pauvres, est qu’on privatise les profits pour nationaliser les pertes. D’un côté, quelques types se sont enrichis en nous ruinant une première fois, de l’autre, nous, qui allons doublement payer pour combler le trou de leur dette. Profits privatisés et pertes partagées, tu parles d’amitié.
L’amitié raisonnée n’est encore pas l’amitié la plus pure ; quelque chose biaise qui me rappelle l’ego agissant. Pour l’amitié de complaisance, le plaisir passe et n’est pas toujours sain. Par (dés)intérêt, on peut se passer de l’autre et un service n’est pas systématiquement rendu. Quant aux qualités humaines, les vertus, et si elles changeaient en cours de route ? nul n’est parfait. Amitié pour un tel mais pas pour l’autre, c’est aussi louche que subjectif, une vertu. J’y vois encore l’œuvre de l’Ego individualiste. A mon sens, la seule, la vraie amitié est amour absolu (on peut y mettre un A majuscule par convention, mais c’est idiot), sans conditions, sans raisons particulières, non dirigée, non exclusive, pas intéressée, non calculée. L’amitié comme stase, immuable et incorruptible. Dans ce cas, aucun mariage formant couple (mot féminin utilisé en agriculture : une couple de bœufs) n’a de sens : un harem géant non institué et totalement partagé comme un syncytium symbiotique. La fiesta sans fin et sans gueule de bois. Personne au travail, chacun à l’ouvrage. Mais cela suppose des individus non aliénés, équilibrés par delà la morale, par-delà le Bien et le Mal, par delà la possibilité de jugement, sans avidité et ne comblant que des besoins réels et non phantasmés. Si les bons comptes font les bons amis en ce bas monde de gens cupides, la notion de profit et la volonté de tuer la gratuité (je pense à l’affaire des Petits chanteurs à la gueule de bois qui ne peuvent plus offrir gracieusement leurs voix) me paraîssent stérilisantes et divisent, diaboliquement. L’homme est le seul animal à pouvoir mettre des informations en commun – peut-être les pieuvres dans 100000 ans ; ici, il faut tout acheter, ce qui ralentit le développement et la créativité quand il n’y circule plus d’argent comme moyen. Ceux qui en ont fait un but sont des criminels. Tout compte fait et dans un monde idéal, “nul compte, ni bon ni mauvais, ne peut faire l’amitié vraie“.

Extrait de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote :
“La parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons, et ils sont bons par eux-mêmes. Mais ceux qui souhaitent du bien à leurs amis pour l’amour de ces derniers sont des amis par excellence (puisqu’ils se comportent ainsi l’un envers l’autre en raison de la propre nature de chacun d’eux, et non par accident) ; aussi leur amitié persiste-t-elle aussi longtemps qu’ils sont eux-mêmes bons, et la vertu est une disposition stable. Et chacun d’eux est bon à la fois absolument et pour son ami, puisque les hommes bons sont en même temps bons absolument et utiles les uns aux autres. Et de la même façon qu’ils sont bons, ils sont agréables aussi l’un pour l’autre : les hommes bons sont à la fois agréables absolument et agréables les uns pour les autres, puisque chacun fait résider son plaisir dans les actions qui expriment son caractère propre, et par suite dans celles qui sont de même nature, et que, d’autre part, les actions des gens de bien sont identiques ou semblables à celles des autres gens de bien. Il est normal qu’une amitié de ce genre soit stable, car en elle sont réunies toutes les qualités qui doivent appartenir aux amis. Toute amitié, en effet, a pour source le bien ou le plaisir, bien ou plaisir envisagés soit au sens absolu, soit seulement pour celui qui aime, c’est-à-dire en raison d’une certaine ressemblance ; mais dans le cas de cette amitié, toutes les qualités que nous avons indiquées appartiennent aux amis par eux-mêmes (car en cette amitié les amis sont semblables aussi pour les autres qualités) et ce qui est bon absolument est aussi agréable absolument. Or ce sont là les principaux objets de l’amitié, et dès lors l’affection et l’amitié existent chez ces amis au plus haut degré et en la forme la plus excellente.”
Extrait des Essais de Montaigne (1580-1595) sur l’amitié qu’il entretenait avec Etienne de La Boétie, de trois ans son ainé, livre Ier, chapitre XXVIII :
“Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : «Parce que c’était lui, parce que c’était moi.»
Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous entendions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence1, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits, et lui de quelques années de plus)2, elle n’avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi. Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.“
Montaigne et La Boétie ont été amis pendant 6 ans seulement. Etienne mourra subitement à 38 ans, ce qui laissera Montaigne comme privé d’une partie de lui-même des années durant ; liés par le destin, ils vécurent une amitié fusionnelle. Dix-huit ans après ce décès, Montaigne en est toujours troublé. Pourtant, on ne peut pas dire que La Boétie ait influencé Montaigne. L’amitié était sincère et vraie : non calculée et ineffable.