CORAN, MODE D’EMPLOI (3)

Posted in Religions, Textes rapportés with tags , , , , , , on 15 août 2014 by alzaz

coran

Chapitre 1

Le Coran dans la vie des musulmans

Farid Esack se remémore l’enfant qu’il était, allant à la madrasa (École coranique) avec le Livre auquel on devait porter plus que de l’attention. Une dévotion bienveillante et exclusive.

« Nous étions reliés à une tradition musulmane universelle et séculaire d’apprentissage de la lecture du Coran. Notre expérience du Coran commence avec l’alphabet, se poursuit en assemblant les mots et, au-delà, en arrive au premier chapitre (al-Fatiha). Elle saute ensuite tout le livre, pour aller directement aux chapitres courts de la fin de la trentième partie du Coran, d’où nous parcourons notre chemin « à reculons ».
Il s’ agit « d’intérioriser les rythmes internes, les structures stables et les dynamiques textuelles. »

Plus tard, le Coran est invoqué dans les situations de la vie. Au quotidien et dans les moments particuliers : pendant la prière, à des funérailles et dans les rituels de rappel, chanté à côté du nouveau-né, du malade ou du mourant. Des versets ornent les intérieurs des maisons qu’ils semblent protéger.

« Sa langue, l’arabe, est une langue sacrée pour les musulmans, constitutive de notre identité. » Un hadith dit 《Les gens aiment les Arabes pour trois raisons : je (Muhammad) suis arabe, le Coran est en arabe et la langue du paradis est l’arabe》(Ibn Manzûr).

Si le Coran assume dans la vie des musulmans beaucoup des fonctions que la Bible assume dans celle des chrétiens, il représente pour les musulmans ce que Jésus-Christ représente pour les chrétiens pieux.

Le Coran est vivant

« Pour les musulmans, le Coran est vivant et possède une personnalité quasi humaine. Mahmoud Ayoub, le savant libanais contemporain, l’explique ainsi :

《Bien que le Coran ait pris la forme et la physionomie d’un discours humain, il reste dans son essence un archétype céleste libre des limitations des sons et des lettres humains. Parce que le Coran est à l’intersection du plan humain de l’existence et de la parole transcendante de Dieu, il est doté de cette personnalité quasi humaine, de sentiments et d’émotions, et il est même prêt, le jour de la résurrection, à s’ opposer à ceux qui l’ont abandonné dans cette vie et à intercéder pour ceux qui se sont nourris de ses enseignements. (Encyclopedia of Religion, page 76).》 »

« Si nous avions fait descendre ce Coran sur une montagne, on aurait vu celle-ci se fendre de la crainte de Dieu. » C.59:21. C’est dire la puissance du Livre. Ce qui entraîne une croyance souvent mêlée de superstitions, cela va sans dire.

« Le Coran assume dans la vie des musulmans : récitation et guidance. »

Le Coran comme parole récitée de Dieu

Dans toutes circonstances le Coran est récité. Il apporte la consolation dans l’au-delà. Mais surtout, sa récitation donne immédiatement réconfort et guérison en ce monde. Le Livre semble continuellement rappeler : « Quoi qu’il en soit, sois assuré que Dieu est là ! Contente-toi d’écouter Sa parole. »

« Le Coran se décrit lui-même comme

《ce qui apporte aux croyants guérison, miséricorde. C.17:82》

Le musulman pieux pense, croit que le Coran rend tout possible, même l’incroyable. Jusqu’à stopper un tremblement de terre !

Sa lecture apporterait une récompense correspondant à dix bonnes actions pour chaque lettre du Coran lue, selon un hadith. Et quand bien même, sa simple récitation, un verset suffirait presque, est un acte vertueux en soi. Livre de guidance morale et légale, le Coran doit avant tout se réciter. Lentement*. Il faut comprendre le discours de Dieu autant que ne pas le comprendre, selon Abû Hâmid al-Ghazâli, cité par Qasem (1979, p. 26).

Le Prophète, qui l’avait pourtant révélé, prenait plaisir à ce qu’on lui récitat le Coran, selon Ibn Mas’ ud. Et les larmes lui coulaient des yeux…

Qur’an signifie re-citation. Le livre à feuillets est secondaire (mushaf). Il ne fait que rappeler : Dis ! Qul !.

* »N’agite pas ta langue pour le hâter : à nous de l’assembler et d’en fixer la lecture et quand Nous l’aurons lu, suis-en bien la lecture. » C.75: 16-18

« Ne prétends pas hâter le Coran. » C.20:114

« Nous avons rendu le Coran facile, en vue du rappel. » C.54:17

« Et psalmodie le Coran distinctement. Nous lancerons sur toi une parole dense. » C.73:4

D’après Sells (1999), il y a en lui (le Coran) quelque chose de spécial : cela se voit dans l’amour des gens pour la voix du Coran, dans l’entremêlement des allusions et des rythmes coraniques dans la production de l’art, de la littérature et de la musique, dans la façon dont le Coran est récité dans les grandes occasions comme dans les circonstances les plus humbles de la vie quotidienne, et dans le zèle que les gens manifestent pour l’apprendre afin de le réciter correctement en arabe… »

Le Coran comme écriture contestée

Un texte qui possède du pouvoir entraîne une concurrence acharnée chez les groupes capables de tout pour gagner le droit de le posséder et de l’interpréter. Traditionalisme et modernisme finissent toujours par s’ affronter. Mais des islamistes se revendiquent aussi du progressisme.

« La pensée religieuse contemporaine a été largement façonnée par les savants traditionnels. Formés dans les matières traditionnelles telles qu’elles sont supposées s’être développées à partir du Prophète Muhammad au cours des siècles médiévaux, ces érudits sont appelés ‘ulamâ ou savants. Mais uniquement au sens où ils sont porteurs de cette tradition. Peu peuvent cependant prétendre posséder une quelconque forme de compréhension approfondie du Coran, ni ne sont engagés dans une étude systématique et continue du texte. » Dans le doute (dalâl, bâtil), l’exégèse s’ appuie sur l’oeuvre d’un commentateur orthodoxe classique. Le Coran s’ est par conséquent retrouvé à une distance respectueuse, qui le rend impossible à approcher de façon cognitive, même par les diplômés de ces institutions. Leur recrutement se faisant sur des élèves à potentiel moins élevé que chez ceux qui passent par les écoles laïques, on peut être étonné des quelques génies qui en sont sortis.

« Coupés de leur environnement pendant leur formation, ils ignorent les problèmes contemporains. Dans les sociétés qui accordent une grande valeur à l’érudition et à la compétence intellectuelle tout en ignorant le pouvoir de l’oralité, il est difficile d’imaginer que trois années passées à mémoriser un livre sans rien comprendre à son contenu puisse catapulter quelqu’un vers le leadership socio-religieux. »

« Beaucoup de musulmans formés à l’occidentale, et qui cherchent des réponses contemporaines et religieusement fondées aux problèmes qu’affronte une société injuste, ressentent que le ‘ulamâ traditionnel ne peut être d’aucune utilité pour leur investigation.

À travers le monde musulman, les liens émotionnels et spirituels que de nombreux jeunes salariés et intellectuels entretiennent avec l’islam les poussent à se tourner ailleurs pour obtenir des réponses qui étayent leur engagement religieux et nourrissent leur vie spirituelle.

Selon un entretien avec Daud Mall (fondateur de l’Arabic Study Circle) du 12 janvier 1990, Mall dit :
《Quant aux clercs, ils étaient embourbés dans la tradition et produisaient un type de musulman replié sur lui. Le groupe étudia le Coran dans le cadre de la langue arabe et d’un engagement dans l’islam des Lumières. Il chercha à promouvoir l’étude de l’islam pour faire de l’arabe la lingua franca des musulmans d’Afrique du Sud, et du Coran un message vivant, significatif et dynamique dans tout foyer musulman de la République d’Afrique du Sud.》

Les oulémas, craignant de perdre leur pouvoir, mirent en garde contre ces étudiants profanes qui 《allaient se perdre.》L’ASC répondit que c’était précisément parce qu’ils étaient perdus qu’ils voulaient accéder au Coran, en se sentant mis en présence 《de nouveaux horizons et de perspectives nouvelles》. Les étudiants se trouvaient 《fortifiés dans leur perception intellectuelles et dans leur vie spirituelle.》

L’Arabic Study Circle représentait en fait le libéralisme islamique et se concentrait sur la pensée et l’action individuelles. Il a montré la voie pour comprendre le Coran à la lumière des conditions socio-religieuses dominantes. Le modernisme a poursuivi sa route avec le Muslim Youth Movement fondé en 1970… »

« Le Muslim Youth Movement (MYM) a développé le modernisme en interagissant avec les mouvements islamiques tels que Jamati Islami (Pakistan), les Frères musulmans (Egypte) et la Muslim Student Association (USA). Ils s’ attachèrent à étudier des traductions du Coran et aborder ce que Sugirtharaja appelle l’《exégèse communautaire》. Leurs réflexions sur le Coran étaient complétées de lectures en groupe d’oeuvres d’autres figures éminentes du mouvement islamique (Hassan al-Bannâ, Sayyid Qutb et Abu l-‘Alâ Mawdûdi). »

Suite aux troubles qui ont eu lieu dans les années 70 en Afrique du Sud, « la prise de conscience accrue des injustices de la société d’apartheid qui en est résulté a conduit de nombreux jeunes musulmans à rechercher des réponses nouvelles aux défis de la vie dans une société divisée. Trois idées maîtresses permirent au MYM de lutter contre l’apartheid :
– l’islam comme religion et comme puissance temporelle,
– la continuité du jihad,
– le Coran comme base exhaustive pour la guidance personnelle et socio-économique quotidienne.

La période qui a immédiatement suivi les soulèvements de juin 76 contre l’apartheid dans l’éducation a vu émerger un modèle bien défini, qui trouvait un sens à leur action politique, tout en contournant le clergé.

« À l’érudit comme au soufi, à la femme au foyer qui veut préparer en abondance pour nourrir une bouche supplémentaire, comme à l’enfant terrifié face au chien qui approche, au modernisme libéral comme au révolutionnaire radical, au clerc traditionaliste et en retrait comme au membre d’une tribu afghane armé d’une kalachnikov, le Coran fournit une signification. L’islam est une ceinture de sécurité coranique. »

 

CORAN, MODE D’EMPLOI (2)

Posted in Religions, Textes rapportés with tags , , , , , , on 14 août 2014 by alzaz

Préface (Extrait)

« L’approche originale de Farid Esack se manifeste dès son introduction. Alors que d’ordinaire le Coran est présenté à partir de l’histoire de sa 《descente》 telle qu’elle est transmise depuis des siècles par la tradition apologétique musulmane, il commence par mettre en valeur ce que représente pour les musulmans d’aujourd’hui ce texte vivant qui 《possède une personnalité quasi humaine》. Car un texte ne se révèle néanmoins vivant qu’à partir du moment où des lecteurs et des auditeurs s’ en saisissent. » Comme le dit Abdennour Bidar, il y a au moins autant de lectures du Coran qu’il y a de lecteurs. L’uniformité et la répétition sont contraires à la vivance du texte.

INTRODUCTION

1er niveau

« Le premier niveau d’approche du Coran peut être comparé à celui d’un amoureux sans esprit critique vis-à-vis de sa bien aimée. Il voit tout en elle. N’est-elle pas

une clarification de toutes choses (C.16:89),
un remède pour tous [les maux] qu’on peut trouver au fond des coeur ? (C.10:57)

Elle est d’ascendance noble, engendrée par delà le monde de la chair et du sang, et née dans la

Mère des cités (C.42:7).

2ème niveau

« Le deuxième niveau d’approche du Coran est celui de l’amoureux érudit. Il veut montrer au monde pourquoi sa bien-aimée est si sublime. Il se lamente sur l’incapacité des autres à reconnaître ce que sont la beauté de sa bien-aimée, l’harmonie de sa conformation et sa sagesse, qui dépassent tout ce qu’on peut imaginer et qui inspirent le respect.

Les érudits sont, entre autres :
Abû l-‘Ala Mawdûdi
Amin Ahsan Islahi
Husayn Tabâtabâ’i
Muhammad Asad
‘A isha ‘Abd al-Rahmân
Muhammad Husayn al-Dhahabî
Muhammad ‘Abd al-‘Azîm al-Zarqani
Abû al-Qâsim al-Khu’i.

3ème niveau

« Le troisième plan de lecture est celui de l’amoureux doué du sens critique.
Sur la question de savoir si le Coran est la parole de Dieu, sa réponse pourrait être : 《Oui, mais cela dépend de ce que l’on entend par « parole de Dieu ».》

Parmi ces amoureux l’on peut citer Fazlur Rahman, Mohammed Arkoun, Abû Zayd et Fuat Sezgin.

4ème niveau

Et maintenant le plan d’approche passe à « l’ami de l’amoureux ». Un intéressé par la relation qu’il a avec l’amoureux et sa bien-aimée.

Celui de l’amoureux doués d’un sens critique et celui-ci sont proches. Il s’ agit en général de non-musulmans qui passent une bonne partie de leur vie à l’étude du Coran et/ou de l’islam. On compte parmi eux :

Wilfred Cantwell Smith,
Montgomery Wyatt,
William Graham et
Kenneth Cragg.

5ème niveau

Le « voyeur », lui, est un pur observateur. Il porte un regard critique et historique sur le texte et sur la religion. Il n’est pas intéressé. Il se veut rationnel, cartésien et analytique. Parfois carrément révisionnistes. citons :

Patricia Crone,
Michael Cook,
John Wansbrough,
Andrew Rippin,
Christoph Luxenborg.

« Ces chercheurs « objectifs » prétendent n’avoir, dans leur approche du Coran, aucune motivation de nature confessionnelle, ni aucune arrière-pensée autre que celle d’analyser le corpus dans l’intérêt de l’érudition. »

6ème niveau

Le dernier plan d’approche de la lecture du Coran est celui que prend le polémiste. Le polémiste a sa propre bien-aimée. Biblique ou sécularisée. Il peut se revendiquer du gnosticisme ou de l’athéisme. Il ne supporte pas que la bien-aimée de l’autre soit plus qu’humaine. D’essence divine. Il veut ramener l’aimée divine au rend de sa propre aimée : simplement humaine et terrestre. De l’ici-bas. Il ira jusqu’à défigurer cette autre pour faire paraître plus belle la sienne.
Jusqu’à accuser l’amoureux de prérogatives religieuses. « Le Coran ne demande-t-il pas de tuer ?, avancent-ils. C’est la bien-aimée qui le lui chuchote. Perfide n’est-elle pas ? » Il faut donc démasquer la bien-aimée, la remettre à sa place.

« Les pamphlets, les tracts et Internet sont les supports d’expression des polémistes. » Ils n’apportent rien au moulin qui puisse le rendre plus efficace.

Pour finir, Farid Esack ne dit pas que son travail avant tout descriptif est désintéressée : « je suis un musulman à l’esprit critique et progressiste, qui étudie le Coran et qui respecte tout effort de recherche sérieuse. « 

Il ne promeut pas une position particulière.

intro

POUR CLARIFIER QUELQUES TERMES.

« Dans l’islam, comme dans toute autre religion, la doctrine s’est développée sur une longue période, et l’un des mots à utiliser avec précaution dans tout travail de recherche critique, pour définir l’opinion de la majorité des érudits musulmans sur un sujet particulier, est « orthodoxie ».
Ce terme suggère qu’il y a une croyance fixée, déterminée par un corps de savants universellement reconnus, que ceux qui sont en désaccord avec elle ou avec des points de détail sont des « hérétiques » et que cette croyance représente l’opinion de la majorité, voire de tous les musulmans.
Ce mot en lui-même est étranger à la tradition savante islamique, où l’on ne trouve que les termes ‘qawl al-salaf al-salih’ (l’opinion des prédécesseurs pieux) ou ‘jamhûr’ (le peuple). »
Pas d’Église en islam, pas de clergé. Une oumma soumise à cette « opinion majoritaire, traditionnelle ou progressiste », populaire ou rurale, non scripturaire ou ésotérique. Il n’y a pas de véritable courant dominant.

L’islam est pluriel et divers.

CORAN, MODE D’EMPLOI (1)

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , , on 14 août 2014 by alzaz

DESCRIPTION DE COUVERTURE

 

coran

 

Albin Michel – Le livre « Coran, mode d’emploi » est une traduction de l’anglais.

« Depuis que l’islam fait régulièrement la « une » de l’actualité internationale, et qu’il est devenu la deuxième religion de France, des centaines de milliers de Français ont, un jour, décidé d’ouvrir et de lire le Coran. Mais ils se sont souvent arrêtés au bout de quelques pages : si le Coran intrigue, il déconcerte aussi le lecteur non averti. Il s’avère vite difficile à pénétrer car il suit une logique qui lui est propre : comme la Bible, il juxtapose plusieurs genres littéraires ; il ne peut être compris en dehors du contexte qui a été celui de sa rédaction ; sa lecture nécessite une connaissance des commentaires différents, voire divergents, qu’en ont fait les musulmans au cours des quatorze siècles de son histoire.

Farid Esack, l’un des « nouveaux penseurs de l’islam » que Rachid Benzine nous a fait découvrir dans un livre de la même collection, dresse ici le panorama des diverses méthodes de lecture du Coran, des plus fondamentalistes aux plus « modernes ». Il montre comment ces dernières s’appuient sur les sciences humaines et utilisent les outils de la critique historique, littéraire, herméneutique, sociologique. Ce faisant, il nous donne les clés de lecture indispensables à une véritable compréhension de l’univers coranique. »

 

L’auteur : Farid Esack

 

farid

 

Farid Esack est un universitaire musulman sud africain. Il est spécialiste d’herméneutique coranique.
Au lycée, Farid Esack fit ses études en droit islamique et théologie. Lors de sa formation universitaire (toujours à Karachi), Il poursuivi ses études en science coranique qu’il compléta par une thèse en herméneutique coranique à Birmingham (Grande Bretagne). En 1994-95, il a été chercheur en herméneutique biblique à la Philosophische Theologische Hochschule, Sankt Georgen, Frankfurt am Main.
Il est célèbre pour s’être engagé dans le dialogue inter-religieux et la lutte contre l’apartheid, il a joué un rôle de premier plan dans l’United Democratic Front, L’Appel de l’Islam, de l’Organisation des personnes contre le sexisme, le cap contre le racisme et la Conférence mondiale sur la religion et la paix. Il a été un chroniqueur politique pour le Cape Times (hebdomadaire), et Beeld Burger (bimensuel), l’Afrique du Sud quotidien et un contexte socio-religieux, chroniqueur pour Al Qalam, un sud-africain musulman journal mensuel. Islamica, un musulman britannique trimestriels et Assalaamu Alaikum, un musulman basé à New York trimestrielle.
Ancien maître de conférences au Département d’études religieuses à l’Université de Western Cape, il a donné des conférences dans plusieurs universités à travers le monde, y compris Amsterdam , Cambridge, Oxford, Harvard, Temple, Le Caire, Moscou, Karachi, Birmingham, Makerere (Kampala), Cape Town et Jakarta sur diverses questions relatives à l’islam et aux musulmans d’ Afrique du Sud. Il est aujourd’hui professeur invité en études religieuses à l’Université de Hambourg.

(Source Homepage Farid Esack)

Esprit et Vie n°120 – janvier 2005 – 2e quinzaine, p. 24.

Né en 1957, en Afrique du Sud, formé à la jurisprudence et à la théologie musulmanes au Pakistan, Farid Esack a participé activement à la lutte contre l’apartheid. Il élabore depuis une vingtaine d’années une théologie islamique de la libération qui s’appuie sur une nouvelle herméneutique coranique.
Dans cet ouvrage, l’intention de l’auteur est de faire connaître à un large public les questions et les débats qui entourent le Coran depuis les origines jusqu’à nos jours.
Son approche est originale. Alors que le Coran est présenté habituellement à partir de l’histoire de sa « descente » par la tradition apologétique musulmane, Farid Esack commence par situer le Livre dans la vie des musulmans. Dès l’origine, la Parole de Dieu est « en prise » avec ce que vivent le Prophète et ses compagnons. La réception du message est aussi importante que le message lui-même. Le livre est ce que les musulmans en ont fait et en font.
L’auteur n’ignore aucune des grandes questions que soulève la pensée critique face au phénomène coranique. Il récapitule ce que les exégètes musulmans (ou non musulmans) disent de la structure du texte, de sa composition et de son assemblage en un recueil. Il expose les débats historiques sur la nature « créée » ou « incréée » du Coran. Il nous initie aux sciences islamiques appliquées à la lecture du Livre : circonstances de la révélation (asbâb al-nuzûl), exégèse coranique (tafsîr), herméneutique contemporaine…
Enfin, Farid Esack indique les thèmes fondamentaux du Coran et développe les implications de la lecture du message coranique dans le comportement personnel, social et économique des musulmans, ainsi que dans les pratiques religieuses instituées en islam.
Dans la préface, Rachid Benzine situe la recherche de Farid Esack dans la mouvance des « nouveaux penseurs de l’islam » qui se font entendre depuis quelques décennies. Il note que les questions abordées par l’auteur le sont aussi par les orientalistes occidentaux et les chercheurs contemporains non musulmans. Cependant, « il est rare de les voir abordées de front par un intellectuel qui se revendique ouvertement de l’islam » (p. 13).

Une nouvelle conscience islamique est-elle en train de naître ?

Syllogisme lepénien

Posted in Textes rapportés on 5 février 2014 by alzaz

Une photo prise au début du XXe siècle nous montre des glaciers gigantesques dans les Alpes. Une photo prise au même endroit au début de ce XXIe siècle montre que les glaciers ont presque tout fondu. Par ailleurs, les photos prises aux mêmes moments (début XXe et début XXIe) dans la ville de Grenoble montrent, la première qu’il n’y a pas de Maghrebins, la deuxième qu’il y en « aurait trop ». Conclusion frontiste : les Maghrebins sont responsables de la fonte des glaces et du réchauffement climatique en général.

La fable des abeilles

Posted in Philosophie de la morale, Textes rapportés with tags , , , , on 4 février 2014 by alzaz

« La fable des abeilles ou Les vices privés font le bien du public« , date du début du XVIIe siècle. L’auteur, Bernard de Mandeville (1670-1733), qui peut être vu comme le père des utilitaristes libéraux à l’éthique cynique, y décrit le monde de cette époque, monarchique, un monde qui semble ne pas avoir été bien altéré par le temps ni par l’instauration de la République. Voici le résumé qu’en fait Michel Onfray :

« Soit une ruche prospère, vivant dans le luxe et le confort, brillant de tous ses feux grâce à ses armes et ses lois, ses sciences et son industrie, ignorant tout autant la tyrannie que la « versatile démocratie », gouvernée par un roi limité par les lois. Dans cette communauté d’abeilles, certains travaillent durs, péniblement, d’autres vivent dans le luxe, l’abondance, et ce sans jamais reculer devant ce qui ce passe habituellement pour vicieux : mensonge, vilénie, hypocrisie, fourberie. Les seconds ne travaillent pas, leur activité consiste à détrousser les premiers.

Dans le détail de cette ruche, les avocats lambinent, car, plus ils font traîner leurs affaires, plus ils se remplissent les poches ; les médecins préfèrent leurs honoraires à la santé de leurs malades ;les militaires marrons, faciles à soudoyer, perdent les batailles pendant que les valeureux partis au combat paient de leur vie leur engagement sincère ; les embusqués font fortune ; les rois et les ministres, insoucieux du bien public, pillent les caisses ; les vendeurs, les commerçants trichent sur le prix de leurs marchandises et volent le chaland ; la justice se laisse acheter, elle rend ses jugements en fonction des sommes perçues ; les magistrats épargnent les puissants, chargent les misérables ; rien que de très normal…

Chaque partie est vicieuse, certes, mais le tout est prospère : les crimes contribuent à la grandeur, les canailles au bien commun, le paradis se construit avec des morceaux d’enfer… »

S’il n’en était pas ainsi, parce que la morale et la probité fairaient force de loi, « les prix chutent, puisque les vendeurs les fixent honnêtement, sans escroquer le client ; les prétoires se vident, car plus aucun litige ne survient depuis que les débiteurs paient les sommes dues de leur plein gré ; les huissiers se tournent les pouces et n’ont plus de travail ; la délinquance disparait ; les prisons se vident ; les serruriers qui vivaient de ce commerce  mettent la clé sous la porte ; les géoliers chôment ; le bourreau n’a plus de tâches. Dans le même temps, les médecins effectuent vraiment leur travail, donc le nombre de leurs collègues diminue dangereusement ; les prêtres, de moins en moins utiles, sont réduits à la portion congrue ; une fois n’est pas coutume, il ne leur reste plus qu’à pratiquer la charité ; les ministres vivent dans la frugalité ; les parasites s’évaporent… Afin de payer leur dette, puisqu’ils sont devenus honnêtes, les créanciers vendent à bas prix équipages, carosses et chevaux. Dès lors, les artisans qui vivaient de ce commerce font faillite : les châteaux disparaissent pour une ridicule poignée d’argent ; les maçons, les charpentiers, les tailleurs de pierre et tous les artisans du bâtiment n’ont plus de chantiers. Les buveurs ayant vidé les tripots, les tenanciers de débits de boisson ne font plus recette. La vertu triomphant, la chasteté menant le bal, les filles de petite vertu, les maquerelles, les souteneurs n’ont plus un sou. Les soupers fins ne sont plus donnés, donc les cuisiniers, les serveurs, les gens de service, les fournisseurs chôment. Les vêtements de soie, de brocart, brodés d’or, les tissus précieux n’ont plus aucune raison d’être, en conséquence les tailleurs, les marchands de tissus, les cousettes, les petites mains sont sans emploi. Les militaires, qui vivaient de passions vicieuses, refusent de porter les armes, ils ne défendent plus le territoire national et laissent entrer quiconque veut s’en emparer… Plus aucun mercenaire ne peut plus être appelé à la rescousse.

La ruche dépérit, sa splendeur passée n’est plus…

Cessons de nous plaindre du cours vicieux du monde, la vertu conduit au dépérissement des nations, le vice en augmente la richesse et la prospérité qui sont les causes du bonheur commun. Se vouloir honnête, c’est se condamner à vivre de glands… »

TRAVAILLER MOINS, TROIS FOIS MOINS

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , , , on 25 juin 2012 by alzaz

Juriste et anthropologue, Baptiste Mylondo donne une vision presque surréaliste du monde du travail et de son marché. Intervenant lors du 16e Carrefours des pensées de 2006, au Mans, il sonne le glas de la valeur-travail  :

 » Le travail tient une place obsédante dans nos vies. Comment ne pas partager le constat dressé par Danièle Linhart ? Mais pourquoi se borner à un questionnement, même vif, et une remise en cause des conditions de travail ? Une telle réflexion, si utile soit-elle, fait l’économie d’une remise en cause de la centralité du travail dans la société qui semble pourtant primordiale. À la question posée (dans ce colloque) – « Travailler plus, travailler moins, travailler autrement ? » -, on peut se contenter de répondre par un bien pâle « travailler autrement » ? Non, disons-le sans détours, il nous faut travailler moins.

Trois fois moins en fait, car il existe au moins trois bonne raisons de remettre en cause la place du travail dans la société et dans nos vies. Tout d’abord, cette remise en cause permettrait d’apporter une réponse crédible et efficace au problème du chômage. ensuite, et cela mérite d’être rappelé, on a tout intérêt à travailler moins puisque le travail est pénible. Enfin, la dernière raison tient au caractère essentiellement futile et superflu d’une large part du travail réalisé aujourd’hui.

Première raison

Il faudrait remettre en cause la centralité du travail dans la société et dans nos vies pour pouvoir apporter une solution au problème du chômage, une idée déjà esquissée par Françoise gollain. Je me contenterai donc de la préciser. Commençons par poser les données du problème. Si l’on simplifie, le chômage repose sur trois éléments :

– premier élément : le chômage se définit par l’absence ou, plus précisément, le manque de travail ;

– deuxième élément : le travail joue un rôle fondamental dans nos vies – comme l’a montré Danièle Linhart ; parmi les multiples fonctions qu’il remplit, retenons-en quatre : il est source de lien social, il participe à la construction de l’identité de l’individu, il est source d’accomplissement et d’épanouissement personnel, enfin le travail est garant de l’utilité sociale de l’individu ;

– troisième élément : l’individu privé d’emploi se sent inutile, se retrouve isolé et va jusqu’à perdre son identité.

Telles sont les données du problème. À présent, comment lutter ? C’est assez simple, en fait. En effet, si le chômage se définit par l’absence ou le manque de travail, c’est bien qu’il nous faut plus de travail, ou plus précisément plus d’emplois. Une solution élémentaire consiste donc à créer davantage d’emplois afin de renouer avec cette Arlésienne qu’est le plein-emploi. Il s’agit bien là d’une évidence et un tel constat n’a rien de révolutionnaire. Et pour cause, c’est sur ce constat que ce sont fondées la quasi totalité des politiques d’emploi depuis que le chômage est redevenu un problème politique. Résultat, 10% de chômage ! Et même si l’on persiste à s’extasier dès que ce chiffre recule d’une décimale, peut-on s’en contenter plus longtemps ? Sans doute pas. Du reste, soyons sérieux, le retour au plein-emploi n’est pas une perspective crédible aujourd’hui. Finalement, les échecs répétés des politiques de l’emploi ont au moins le mérite de nous inviter à réviser le raisonnement trop simpliste sur lequel elles se fondent et à chercher ailleurs la solution contre le chômage.

Nous devons renouveler notre approche du chômage et appréhender ses enjeux économiques et surtout sociaux. Inutile finalement de questionner les causes du chômage, une démarche qui ne fait que nous ramener dans les impasses économiques de la création d’emplois. Plutôt que se demander « pourquoi il y a du chômage ? », il me semble plus pertinent de se demander « pourquoi le chômage constitue-t-il un problème ? ». Or, si l’on pousse la réflexion au-delà du prêt-à-penser économique sans se laisser bercer plus longtemps par le discours ambiant, la réponse a de quoi surprendre. Paradoxalement – et si l’on occulte la question économique qui n’est qu’une question de répartition des richesses – si le chômage est un problème aujourd’hui, c’est uniquement à cause du travail ! Soyons précis, c’est moins le travail en tant que tel qui est en cause ici, que la vision que nous en avons, celle d’un travail conçu comme une valeur sociale, comme une norme et un pilier de notre société. Bref, le problème ce n’est pas le travail mais la valeur-travail.

Danielle Linhart a évoqué les multiples fonctions sociales remplies par le travail et, dans notre société fondée sur le « turbin », le travail sacralisé remplit ses fonctions sociales de manière exclusive ou quasi exclusive. Et c’est finalement tout le problème. En effet, l’individu privé d’emploi est également privé des fonctions sociales qui lui sont attachées. Quel lien social, quelle unité sociale et finalement quelle reconnaissance sociale reste-t-il au chômeur? En revanche, si l’on remet en cause la place du travail et le rôle exclusif qu’il joue au sein de notre société, les problèmes liés au chômage disparaissent. Le chômage peut bien rester l’absence d’emploi, il n’apparaît plus comme ce manque d’emploi qui mine et isole le chômeur.  Ce point est donc essentiel et il suffit de le saisir pour jeter un regard neuf et bien moins alarmiste sur la question du chômage. Attention danger travail, le documentaire de Pierre Carles, en est l’illustration parfaite à travers ses portraits de RMIstes ou de chômeurs privés ou délestés de leur emploi qui s’accommodent à merveille de leur nouvelle situation. Ceux-là ont bien compris que le travail n’a pas toute l’importance qu’on veut bien lui prêter, qu’il y a tellement mieux à faire que de « bosser » sept heures par jour, et ce d’autant plus que, et c’est mon deuxième point, le travail est ennuyeux.

Deuxième raison

Le travail est pénible. J’irai même jusqu’à dire que le travail est pénible par essence. Pour s’en convaincre, une démonstration est-elle vraiment nécessaire ? L’expérience professionnelle de chacun ne suffit-elle pas ? Inutile en tout cas de s’engager dans un débat théorique ou un discours lénifiant sur l’aliénation, contentons-nous au contraire de considérations très concrètes. Aujourd’hui, l’idée dominante est que le travail est épanouissant et participe à l’accomplissement de l’individu. Bien sûr, on admet parfois que des dérèglements contemporains entame quelque peu ce caractère épanouissant de l’activité professionnelle, mais il ne peut s’agir alors que d’une situation exceptionnelle et passagère. N’en doutons pas, une fois ces dérèglements corrigés, le travail redeviendra, comme promis, cette activité épanouissante à laquelle chacun pourra se livrer sans bouder son plaisir… La fable est jolie mais reste malheureusement une fable. Car le travail est bel et bien pénible par essence.

En fait, le travail est pénible à partir du moment où on le fait sous la contrainte, que ce soit une contrainte économique ou une contrainte sociale. Le travail est pénible à partir du moment où l’on n’a pas envie d’y aller, où, le matin, on peine à se lever pour s’y rendre. En fait, le travail est pénible à partir du moment où, le jeudi soir, on se dit : « Vivement le week-end ! ». Evidemment, ce qui est vrai pour le jeudi l’est aussi pour le lundi, le mardi et le mercredi, jusqu’au vendredi soir tant attendu où l’on souffle enfin, appréhendant déjà le lundi matin. Je pense que l’écrasante majorité des travailleurs se reconnaîtra dans ce sentiment trop quotidien. On me répondra sans doute : « , Non, le travail n’est pas pénible, il reste épanouissant. » Soit, admettons, mais dans ce cas admettons aussi que l’on travaille beaucoup trop, qu’il y a quand même des matins où l’on préfèrerait rester sous la couette, qu’il y a même des après-midi où l’on préfèrerait faire la sieste. J’entends d’ici la riposte : « Oui, mais si on commence à raisonner comme ça, on ne va jamais bosser, on ne se lève jamais… » Bien sûr, et pour une raison très simple : le travail est pénible ! CQFD.

Plus de sieste moins de travail ! L’idée est certes séduisante mais, me dira-t-on, c’est oublier l’utilité du travail en tant qu’outil de production. Car si le travail est une valeur sociale aujourd’hui, c’est essentiellement parce que les économistes en ont démontré préalablement la valeur économique. Le travail est donc créateur de « richesses ». Travailler moins revient donc à produire moins de « richesses »… Dans ces conditions est-il réellement souhaitable de moins travailler ? Oui, sans aucun doute, si l’on considère l’utilité du travail effectué et des richesses qu’il permet de produire.

Troisième raison

Il serait donc souhaitable de moins travailler car une large part du travail effectué aujourd’hui est superflue. Un regard critique sur la société qui nous abrite suffit à s’en convaincre. Nous vivons dans une société de consommation qui, par définition, est aussi une société de production. Une société de production, donc une société de travail. Définissons en outre la société de consommation comme une société de « surconsommation », donc de « surproduction » où une large part du travail effectué est inutile.

Cette situation absurde tient en fait à l’étrange religion qui sévit aujourd’hui la nouvelle Saint-Trinité « croissance-travail-consommation ». Au culte de la croissance illimitée s’ajoutent au culte de la consommation futile et un culte du travail.On retrouve donc cette valeur-travail, cette norme du travail et normalement la norme du travail à plein-temps. On dénonce souvent du temps partiel imposé, on parle en revanche moins souvent du temps plein forcé. Après tout, si chacun pouvait définir librement son temps de travail, travaillerions-nous tous autant ? Consommerions-nous autant ? On peut sérieusement en douter.

Il faudrait que chacun puisse convertir librement chaque achat, chaque objet de consommation en temps de travail, se dire : « Tel objet me coûtera tant d’heures de travail » et se demander à chaque fois : « Est-ce que cela vaut vraiment le coup ? ». Prenons un exemple simple : la voiture. Combien d’heures de travail nécessitent la possession et l’utilisation d’une voiture ? Un calcul simple basé sur les chiffres annuels de la fédération française des Automobilistes Clubs permet de le définir. Ainsi, pour un salarié gagnant 1500 euros net par mois et possédant une modeste Clio achetée d’occasion, cela représente sept semaines de travail, presque deux mois. Et si l’on prend une voiture plus luxueuse, disons une Clio neuve, c’est bien treize semaines que ce salarié devra lui consacrer ! Les piétons, cyclistes et tous les usagers des transports en commun s’en réjouiront sûrement.

Ce calcul fort instructif sur le coût, en heures de travail, d’une voiture, peut et doit être appliqué à chaque objet de consommation. Cela permettrait sans doute de relativiser la valeur et finalement l’intérêt des objets en question au regard du temps libre que l’on consent à sacrifier pour les acquérir. Malheureusement, aujourd’hui, un tel raisonnement n’est pas pertinent puisque, du fait de la valeur-travail, le temps de travail nous est imposé. Force est de constater que nous ne vivons pas dans une société du temps de travail choisi. Chacun devrait pourtant pouvoir définir librement son temps de travail en fonction de ses besoins, et non l’inverse comme c’est le cas aujourd’hui.

Dès lors l’amateur de Golf ou celui qui préfère la berline ou le 4×4 climatisé au vélo décidera, à juste titre, de travailler plus pour gagner plus, consommer plus, et assurer ainsi son train de vie élevé. Personnellement, étant adepte de la belote, j’adopte une tout autre devise : consommer moins pour travailler moins. Quiconque connaît la valeur du temps libre partagera sans peine ce point de vue. Car si l’on a l’habitude de dire que « le temps c’est de l’argent », admettons pareillement la formule corollaire : le temps libre c’est de l’argent que l’on décide de ne pas avoir parce que l’on estime qu’il coûterait trop cher à gagner.

En somme, chacun devrait pouvoir définir librement son temps de travail et avec lui le temps libre qu’il souhaite dégager en fonction de ses besoins et de la manière dont il y répond. Or, gageons que si cette possibilité était offerte à tous, si cette société du temps de travail choisi était réalisée, le temps de travail global diminuerait, entraînant avec lui une baisse  de la consommation globale. Mais un tel changement de la société demande un profond changement des mentalités et la remise en cause de la place centrale dévolue au travail. Le vrai problème réside donc dans la difficulté que l’on éprouve ne serait-ce qu’à imaginer une société dans laquelle le travail serai perçu autrement.

La sociologue Dominique Schnapper, auteur d’un livre intitulé Contre la fin du travail – le ton est donné – illustre parfaitement à quel point l’abolition de la valeur-travail semble difficilement imaginable. Citons simplement deux phrases qui semblent particulièrement symptomatiques de l’emprise du travail sur la société. « Il est inimaginable que le travail ne reste pas un axe principal de nos sociétés ». « inimaginable » ? Préférons n’y voir qu’un manque cruel d’imagination. Plus loin : « Le travail ne peut pas ne pas rester une norme parce que nous somme dans une société organisée autour du travail. » L’idée développée ici est donc que le travail est central… parce que le travail est central ! C’est comme si, pour parler du travail des femmes que nous évoquions hier, on se contentait d’affirmer : « La femme ne peut pas ne pas rester au foyer parce que nous sommes dans une société fondamentalement sexiste » ! Dominique Schnapper souligne bien sûr un état de fait, mais il ne faut en aucun cas y voir une fatalité. Au contraire, c’est précisément cette situation, cet état de fait détestable qu’il nous faut changer. Finalement, et pour conclure, s’il y a une chose sur laquelle on doit travailler, c’est bien celle-là. « 

Et là, je souhaite aux juilletistes bonnes vacances…

HIERARCHISATION = DISCRIMINATION (AU TRAVAIL)

Posted in Textes rapportés with tags , , , , , , , , , , on 18 juin 2012 by alzaz

Les sociologues François Vourc’h et Véronique de Rudder, tous deux membres de l’unité de recherche  » Migrations et société  » (URMI), CNRS, université Paris VII Denis Diderot, montrent comment les rapports de force s’établissent au sein de l’entreprise : ordre social raciste, classisme et sexisme. Un des colloques du 16e Carrefour de la pensée qui a eu lieu au Mans en 2006 :

 » Les premiers travaux mettant en évidence la structuration discriminatoire du marché du travail et de l’emploi en France, furent ceux de D. Lochak au milieu des années 1980. Ils soulignèrent les effets discriminatoires, et leurs conséquences, des dispositions légales prises à la fin de la seconde guerre mondiale visant à réserver aux nationaux des milliers d’emplois dont bon nombre ne relevaient nullement de l’exercice direct de la souveraineté nationale ou de la puissance publique ; mesures que l’on pouvait penser pertinentes à la fin des années de guerre, mais qui, au fil du temps, segmentèrent le marché du travail et de l’emploi.

C’est cette exclusion par le droit des non-nationaux qui conforta la logique circulaire, décrite par A. Sayad :

(Une logique) par laquelle les situations de droit et de fait se soutiennent mutuellement (qui) est au principe de toutes les ségrégations (…) et de toutes les dominations (…) génératrices de racisme, l’égalité de droit étant refusée sous prétexte des inégalités de fait et l’égalité de fait étant à son tour impossible en raison de l’inégalité de droit.

Cette « logique circulaire » contribua ainsi à l’exclusion de fait – aggravée par les crises politiques, économiques et sociales successives du dernier quart du XXe siècle -, des enfants d’immigrants, de nationalité française, de ces mêmes emplois, et a alimenté, à son tour, leur propre conviction de n’avoir « aucune chance » d’y accéder. Bien souvent, les entreprises, services publics, administrations concernées ne les ont recrutés que sur des postes précaires, en tant que contractuels ou vacataires, ne leur offrant que peu de perspectives de carrière ou de mobilité professionnelles, ou parfois sur des emplois ciblés comme « interface » entre le public ou la clientèle à laquelle ils avaient affaire (les emplois de « grands frères » ou de « femmes-relais », par exemple…).

Les employeurs ne sont pas les seuls producteurs ni les seuls concernés par cette situation. Il s’agit d’une question qui porte d’une part sur le procès de production de la force de travail, et d’autre part sur son usage, le marché du travail étant un des lieux de leur mise en relation. Alors que l’aval, c’est-à-dire l’usage de la force de travail, relève, pour l’essentiel,  de la compétence des employeurs, y compris quand il s’agit d’emplois publics (État, collectivités régionales et locales, services publics), l’amont, c’est-à-dire les conditions de production, relève, particulièrement en France, de politiques dans lesquelles l’intervention de la puissance publique est largement dominante pour ce qui touche notamment à l’éducation, la santé, le logement, etc.

La lutte contre les discriminations, quelles qu’elles soient, ne peut se contenter de ne cibler que le seul volet emploi et marché du travail, c’est-à-dire ne tenir compte que des effets d’une structuration sociale dans laquelle le racisme, le sexisme et le classisme ne seraient considérés que comme des perturbations secondaires ou ordinaires, et non comme des modes de classements, des ordres sociaux articulés produisant et alimentant dès le départ cette structuration. C’est au milieu des années 1960, grâce aux révoltes des opprimés que s’est amorcé un processus de délégitimation et de mise en évidence des effets structurant de l’ordre social, jusqu’alors couverts sous ceux de l’ordre social classiste. Vingt ans plus tard, ce sont les effets tout aussi violents et structurants de l’ordre social raciste qui émergent.

S’il y a bien de multiples cas et situations dans lesquelles le sexisme et le racisme sont ouvertement invoqués, il en existe bien d’autres dans lesquels il n’est nul besoin de le faire, parfois par crainte de sanctions, mais le plus fréquemment parce que ce qui se passe « va de soi » et apparaît comme le reflet d’attributs spécifiques dont seraient détenteurs les uns et les autres. Il est même possible, parfois, de regretter « sincèrement » l’absence de tel ou tel groupe, tout en se dispensant de comprendre les mécanismes en jeu.

Or, pour bon nombre d’institutions et d’organisations, cette absence d’analyse des effets de leurs propres pratiques les amène à regarder s’agiter, dans « l’aquarium social », les « groupes ethniques » qu’elles ont « constitués ». Elles méconnaissent le fait qu’ils ne sont pas figés, que leurs « contours », leur mode d’appartenance/affiliation et de désappartenance/désafiliation varient en relation avec les conditions de leur production, elles-mêmes liées aux circonstances historiques dans lesquels ils apparaissent, se développent, se modifient ou disparaissent. Comme le rappelle C. Delphy, il n’y a rien dans ces processus de « naturel » ni de primordial :

Les différences (sont) créées de toutes pièces précisément pour constituer ces groupes. Elles sont ensuite « découvertes » comme des faits extérieurs à l’action de la société. Ces différences produisent des hiérarchies (dont) la société se sert pour justifier un traitement différentiel – en réalité inégal, hiérarchique – des groupes et des individus.

Les protestations des groupes en position subordonnée sont rejetées au nom de leur particularisme et l’accusation de communautarisme sanctionne, en particulier en France, leur exigence d’égalité et de dignité. Le retournement du stigmate, c’est-à-dire l’investissement et la valorisation des attributs disqualifiants qui leur sont imputés, est pourtant presque toujours la première, sinon la seule ressource dont peuvent se saisir les dominés pour fédérer une parole collective contestataire. Cette voie revendicative n’est évidemment pas sans risque puisqu’elle offre aux différencialistes de tout poil un atout pour promouvoir leur projet séparatiste à travers le miroir aux alouettes d’une « égalité dans la différence »- au sens propre utopique – qui n’est que le slogan publicitaire des politiques de ségrégation généralisée.

La dénonciation de « l’universalisme abstrait » dans lequel se drapent les dominants renvoie à leur confiscation de fait de l’universalité à leur seul profit, le majoritaire n’est différent de rien, étant lui-même la référence, il échappe à toute particularité.

Ainsi, ce qui relève de l’exigence d’une démocratie pluraliste se trouve-t-il exposé à l’incrimination de dissidence, qui, le plus généralement, vaut accusation de déviance. L’enfermement de « l’autre » dans sa spécificité, revient à lui faire porter la charge de sa situation.

Ce qui s’est passé aux États-Unis dans les années qui suivirent les Civil Arts de 1964 illustre ce processus. Les « libéraux blancs », alors au pouvoir, dépassés par la persistance des révoltes dans les ghettos, déclarèrent qu’ils avaient fait leur « part de travail » en mettant en œuvre les politiques dites d’Equal Opportunities. À leurs yeux, il revenait aux intéressés eux-mêmes de s’emparer des nouvelles dispositions leur garantissant une égalité de traitement, afin de faire la démonstration de leur volonté et surtout de leurs capacités. Le célèbre rapport Moynihan, qui présentait la déstructuration familiale des noirs américains comme la cause essentielle de leurs difficultés persistantes, a été perçu par les militants noirs comme une nouvelle façon de « blâmer la victime ».

Ces militants radicaux rejetèrent l’égalitarisme formel que marquait la référence à la color blindness du fait du préjudice historique dont les noirs américains avaient été victimes pendant des siècles et de la situation désastreuse sur tous les plans dans laquelle elle se trouvait. Ils jugèrent ces mesures à elles seules insuffisantes. C’est la prise en compte de ce lourd passif qui aboutit, quelques années plus tard, à la mise en place des programmes d’affirmative action proprement dits.

Cette opposition entre libéraux et radicaux quant à l’importance et à la nature des mesures à prendre relève bien de deux politiques distinctes. Comme l’ont soulignés Jewson et Mason, refuser de s’intéresser aux conditions effectives de production de la force de travail, et se contenter d’en corriger les effets les plus voyants, c’est rester sur une représentation très « libérale » du marché du travail et plus largement de l’économie. Car les aptitudes, le mérite, les qualifications… ne sont pas des attributs strictement individuels. Ils sont non seulement produits socialement mais aussi transmis socialement : l’éducation, la socialisation, etc. entrent directement et plus efficacement dans l’allocation des places que le simple mérite individuel.

Le principal enjeu repose donc non seulement sur les différences entre les coûts financiers de l’une ou l’autre de ces politiques, mais aussi sur qui, des collectivités ou des entreprises, doit en assurer la charge. La politique libérale à laquelle les employeurs se réfèrent, outre son moindre coût, n’implique finalement rien d’autres, comme le fait remarquer G. Calvès, que le respect de la loi et des principes de l’ethos républicain auxquels ils se réfèrent. L’engouement récent de nombreuses entreprises, organisations et fondations patronales, comme une partie de la classe politique, pour ce qu’on nomme improprement en France la discrimination positive, témoigne de cette ambiguïté. « L’affichage » de leur bonne volonté leur permet de prétendre découvrir une situation dans laquelle ces instances s’exonèrent de toute responsabilité tandis que leur soudaine promotion de la « diversité » masque mal la nécessité dans laquelle elles se trouvent de recruter, parfois massivement, du fait des départs en retraite et de leur impossibilité de pérenniser une discrimination de plus en plus explicitement dénoncée. Cette promotion de la « diversité » sans objectif explicite en matière d’égalisation des droits et des chances, leur laisse en fait les mains libres en matière de gestion des ressources humaines et s’inscrit très exactement dans une perspective libérale.

La posture radicale, en revanche, est d’un coût financier beaucoup plus lourd et nécessite la mise en place de politiques publiques sur une durée qui dépasse largement le temps d’une campagne électorale, fût-elle celle d’une présidentielle. Elles doivent en effet prendre en compte le temps minimum nécessaire à la production de cette force de travail, s’intéresser aux conditions mêmes dans lesquelles elle émerge, et lui garantir que, au final, elle sera bien traitée équitablement.

Mintz et Krymkowski soulignent dans leurs travaux que, plus que la taille des entreprises ou le fait qu’elles appartiennent ou non au secteur public, leur localisation urbaine, les procédures d’embauche et de promotion… c’est fondamentalement le capital social qui explique les différences entre les groupes analysés – hommes/femmes, minorités ethniques ou non… Pour ces auteurs, si les caractéristiques, au sens large, des emplois expliquent les écarts de représentation des femmes en comparaison avec les hommes blancs, elles ne suffisent pas à comprendre les écarts entre les femmes elles-mêmes, blanches, africaines-américaines et hispaniques. Leurs analyses démographiques apportent, selon eux, la preuve que c’est l’éducation qui constitue l’axe majeur de cette « différenciation racialisée » entre « blancs et non blancs » :

Nos résultats fournissent la preuve manifeste de l’importance de l’éducation dans ce processus et reflètent l’avantage des femmes blanches à cet égard : elles étaient plus susceptibles que les hommes blancs, les femmes africaines-américaines ou latines, d’augmenter leur poids dans les professions requérant de hauts niveaux de formation.

La force d’imposition de l’ordre social raciste

La force de l’ordre social raciste, dans les sociétés dites libérales, telles que celles dans lesquelles nous vivons, n’est pas de se substituer aux ordres sociaux classiste et/ou sexiste, mais de s’y articuler. Ces modes de classement et de hiérarchisation se soutiennent les uns les autres, selon des arrangements complexes, du simple cumul aux hiérarchisations variables. Le racisme, aujourd’hui, pèse d’autant plus lourdement, que ce que l’on appelait le « mouvement ouvrier » a largement perdu de sa puissance de socialisation, de sa cohésion interne et de sa capacité à susciter et à fédérer des solidarités ouvrières tant au sein des entreprises ou à l’extérieur, du fait de l’affaiblissement des organisations politiques et/ou sociales (organismes de jeunesse, mouvements populaires, etc.) qui en assurait le relais.

Alors qu’il arrive, cependant, que des femmes brisent le plafond de verre, celles et ceux désignés comme appartenant à des groupes fortement stigmatisés se heurtent à un « plafond en lucite », matière transparente elle aussi mais quasiment incassable : « Les premières ont déjà des difficultés à obtenir des emplois de classes moyennes et/ou de cadres, alors pour les autres c’est encore plus difficile. »

Lorsque les politiques de promotion de l’égalité hommes/femmes ont commencé, en France, à être effectivement mises en œuvre, outre les énormes obstacles pratiques qu’elles ont rencontrés, il y a bien eu de véritables stratégies masculines au sein des partis politiques pour en refuser l’application dès lors qu’elles risquaient de leur porter préjudice.

La création récente de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) marque un tournant en France, surtout depuis qu’elle a été enfin dotée des instruments nécessaires à son action. Elle peut agir par elle-même, ses moyens d’investigation sont larges et ses décisions, que ce soit à la suite d’une saisine ou d’une auto saisine, peuvent déboucher sur un compromis entre victimes et discriminateurs, mais aussi sur des procédures judiciaires. Enfin, comme le note le rapporteur du projet de loi, elle sort du statut ambigu qui était le sien grâce, d’une part à la possibilité nouvelle « d’infliger pour faits de discrimination des sanctions pécuniaires (en la dotant) d’une véritable prérogative de puissance publique dépassant les missions d’influence et de « bons offices » dans lesquels elle a d’abord été cantonnée (pouvoir de recommandation, communication, etc.) » et, d’autre part, à l’élargissement de ses compétences à toutes les discriminations :

(Elle est) compétente pour connaître de toutes les discriminations, directes ou indirectes, prohibées par la loi ou par un engagement international auquel la France est partie (article 1),

sans autre restriction. Dans son article 4, cette même loi précise que

toute personne qui s’estime victime de discrimination peut saisir la Haute Autorité (…qui) peut aussi se saisir d’office des cas de discrimination directe ou indirecte dont elle a connaissance, sous réserve que la victime, lorsqu’elle est identifiée, ait été avertie et qu’elle ne s’y soit pas opposée.

La Halde a rendu son premier rapport annuel en mai 2006. Il fait état de 1822 réclamations, dont « plus du tiers (626) ont donné lieu à une décision définitive ». Ces plaintes sont classées en sept domaines – emploi, lois et règlements, services publics… – et analysés en fonction de onze critères, tels que origine, santé, sexe… Presque la moitié de ces réclamations concernent le domaine de l’emploi (45,3%), et plus du tiers (34%) les critères d’origine. cette notion d’origine est très large puisqu’elle recouvre des situations très diverses qui peuvent « concerner des citoyens originaires  des départements et territoires d’outre-mer, des citoyens français issus de l’immigration, des étrangers, enfin des personnes qui n’appartiennent à aucun des groupes précédents ».

En dépit du fait que la Halde signale un certain nombre de cas relevant de ce que West et Festermaker appellent le « ampersand problem », c’est-à-dire l’effet cumulatif et quasi simultané de plusieurs discriminations, ce classement implique un choix exclusif d’imputation. ainsi, le cas 11, figurant sous le titre « la discrimination syndicale » représente en fait un cas de « harcèlement sur trois critères discriminatoires : l’origine, l’état de santé, l’appartenance syndicale » :

Mohammed est salarié depuis quelques années. Atteint d’une maladie chronique, le diabète, il voit son état de santé se détériorer (…). Son employeur lui a adressé plus de seize lettres d’avertissement concernant ses retards ou ses absences. Un avertissement porte sur un retard de moins de trois minutes. Constatant la dégradation de ses relations de travail, il a adhéré à un syndicat. Le harcèlement n’a alors plus cessé. De nombreux reproches lui sont adressés, bientôt, les propos deviennent clairement racistes, l’appartenance syndicale souvent évoquée, comme l’état de santé de Mohammed. Le harcèlement se poursuit. Le 9 avril, Mohammed dépose une plainte pour harcèlement et injures racistes.

Comme celui-ci, plusieurs cas traités par la Halde auraient tout aussi bien pu être répertoriés sous une double ou une triple rubrique. Cela aboutit à un paradoxe : le critère de sexe ne réunit que 6,2% des saisines et est, à 50% évoqué par des hommes, alors que deux des trois cas détaillés, dans le chapitre emploi et présenté sous le critère d’origine concernent des femmes. L’insertion des différents critères sur lesquels se constituent les discriminations est, de fait, sous estimée et, surtout, elle ne fait l’objet d’aucune réflexion. Ce sont donc les situations potentiellement (et réellement) les plus critiques qui sont les moins bien documentées et les personnes les plus exposées aux traitements inégalitaires qui « disparaissent » ainsi.

Le racisme ou le sexisme : l’occultation réciproque

Comme l’a montré N. Duclos en analysant des centaines de décisions de la justice canadienne, le choix de mettre plus spécifiquement en avant un seul des critères et non deux ou trois a pour conséquence d’entraîner et d’accentuer la non prise en compte des autres. Soit, indique l’auteure, l’accusation privilégie le racisme, et le sexisme est écarté ; soit c’est le sexisme qui est privilégié, et alors c’est le racisme de l’accusé qui est occulté. La conséquence en est que, dans un très grand nombre de situations, il lui a été impossible de savoir dans le premier cas si les victimes étaient des femmes, et dans le second s’il s’agissait de membres de groupes minoritaires reconnus comme tels au Canada.

Pourtant nombreuses sont les situations où une discrimination volontaire en masque une autre plus difficile à mettre en évidence. ce fut le cas lorsque, après des années de répression anti-syndicale, nombre d’entreprises ou de grands groupes industriels (par exemple PSA, Renault, la Société générale, le GAN), soit à la suite de négociations, soit par décisions de justice, furent contraintes d’en corriger les effets par des reconstitutions de carrière et des compensations financières (par comparaison de celles des militants lésés avec de non-syndiqués). Chez Renault, les négociations entre les syndicats et la direction de l’entreprise ont été « rudes », mais ont finalement assez rapidement abouti. Mais elles ont fait apparaître autre chose : la position spécifique des ouvriers spécialisés (OS) immigrés de Renault devenus, à leur corps défendant, assez emblématique de cet effet de masque. De fait, le combat des syndicalistes et de leurs organisations a mis  en évidence que, parmi les syndiqués, certains auraient pu avoir des perspectives de carrière s’ils s’étaient abstenus de militer, alors que d’autres, en raison même de leur statut à part dans l’entreprise – celui d’OS immigrés – militants comme non militants, n’en avaient aucune. S’ils ont été traités comme OS à vie, c’est moins pour leur absence supposée de formation ou de qualification que du fait de leurs origines à la fois professionnelles et nationales. Cette démarche, accompagnée d’une plainte des OS immigrés de chez Renault devant les tribunaux, a été fortement contestée et a soulevé de multiples difficultés au sein des syndicats, lesquels ont beaucoup tardé avant de s’en faire, finalement, le relais.

Reste que tout semble en place pour que puisse émerger ce qui ressemblerait à une amorce de réflexion en matière de discrimination indirecte ou systémique, d’administration de la preuve (réunion de faits concordants pouvant justifier la saisie du procureur de la République, d’une part à cause de la sensibilisation et de l’engagement de certaines entreprises  pour qu’elles procèdent à des tests de leurs propres procédures de recrutement ou d’embauche afin d’en mesurer les possibles biais discriminatoires ; d’autre part par la référence, dans le rapport de la Halde, au testing, dans sa double finalité, celle de l’audit d’un côté, de l’apport de la preuve de l’autre ; deux démarches nécessaires mais fondamentalement distinctes.

Dans le cas des syndicalistes , Renault connaissait parfaitement les conséquences de ses politiques antisyndicales, nul besoin d’une auto-évaluation. Dans celui des OS immigrés, il n’est pas certain qu’une simple auto-évaluation aurait apporté autre chose que le constat que les OS étaient toujours OS puisque, saisie du problème que pose cette discrimination systémique, l’entreprise leur oppose une fin de non-recevoir et refuse de la prendre en compte. Il s’agit bien d’une vision partagée par l’ensemble des responsables de l’entreprise – et aussi, plus largement, par une grande part du personnel y compris les partenaires sociaux – de la légitimité de sa politique sociale. Il s’agit moins d’un aveuglement volontaire que d’effets de système équivalents  à ceux que H. Ravet décrit décrit à propos du recrutement des musiciens d’orchestre. Dans les années 1980-1990, un grave conflit sur la manière de tenir l’instrument empoisonnait à tel point les relations entre les membres de jury de recrutement qu’il a été décidé, afin que chacun puisse se concentrer sur la qualité de l’exécution plutôt que sur la gestuelle, d’installer un rideau masquant les candidats. La conséquence, assez inattendue, fut que les femmes purent enfin incorporer les orchestres dont elles étaient jusqu’alors exclues. En dehors de ceux qui étaient résolument opposés à la présence des femmes musiciennes, et le montrèrent en cherchant à faire annuler certains concours, nul doute que bon nombre de professionnels, y compris des femmes, pouvaient regretter la situation antérieure, sans pour autant prendre conscience de son origine.

À cet aveuglement aux effets de la puissance de l’ordre social sexiste, correspond un aveuglement similaire aux implications provoquées par l’ordre social raciste.

La face mentale de rapports concrets

C’est aussi, paradoxalement, la démonstration que les chiffres, eux-mêmes, ne suffisent pas. Ils permettent de constater tel ou tel écart, tel ou tel dysfonctionnement, mais ne disent rien sur les processus sociaux à l’œuvre et, surtout, ne peuvent être fournis qu’à l’issu d’un processus d’objectivation qui les précède et les dépasse.

En France, les effets des différentes modalités du tri scolaire n’ont pu être montrés statistiquement qu’après que leurs processus de formation en eurent été dévoilés. Les orientations des élèves des milieux populaires, et, parmi eux, plus particulièrement des enfants de familles immigrées, et, globalement, des filles, vers des filières courtes et techniques, supposées mieux leur convenir, compte tenu de leurs contraintes, des caractéristiques de leurs familles et de leurs prétendues chances de succès, sont longtemps restées invisibles. Aujourd’hui encore, l’écrémage de bons élèves autorisés à intégrer les filières et établissements prestigieux reste, en dépit des témoignages de succès comme d’échecs, sans évaluation.

L’exemple, que cite Steve Savner, donné par des recherches menées en 1996 en Virginie, souligne les traitements différenciés selon l’ethnicité ou la race des chômeurs par les agences locales chargées de l’emploi, et permet de mettre en évidence la puissance que provoque cette incorporation, cette face mentale, de l’ordre social raciste dans la routinisation quotidienne des pratiques professionnelles. Il s’agissait de confronter l’offre des prestations offertes ou proposées aux chômeurs par les agents et les demandes ou attentes que ces mêmes chômeurs formulaient. Selon qu’elles concernaient des « blancs », des « noirs » ou des «hispaniques », les réponses étaient totalement opposées ou ne correspondaient nullement aux mêmes prestations. Ainsi, une demande d’aide pour finir ses études a été favorablement accueillie quand elle émana d’un membre du premier groupe, et le suivi de la formation fit même l’objet d’encouragements et d’une attention bienveillante de l’agent, alors que la même demande fut refusée à un chômeur « noir ». De même, une possibilité d’emploi se situant loin du domicile d’un postulant « blanc » suivi par le bureau, fut accompagné d’un chèque afin de lui permettre de faire réparer sa voiture, alors que seuls des bons d’essence, afin qu’ils puissent dédommager un éventuel « covoitureur » furent proposés aux autres. Savner ne propose ni ne donne d’explication sur ces écarts de prestation. Mais l’on peut, sans risquer de se tromper, penser que la question de savoir si les agents de ce service le faisaient consciemment ou non, ne suffit pas comme clé d’analyse de ces comportements. On le sait, en effet, aux USA, l’évaluation de l’équitabilité des procédures est monnaie courante et aurait peut-être pu souligner ces différences, mais la question ne nous semble pas là. Elle réside beaucoup plus sûrement dans les représentations de ce que ces agents avaient de chacun des groupes et de chacune des personnes qu’ils avaient à prendre en charge : dans le Sud des USA, si un blanc n’a pu terminer ses études, il est possible de lui donner une seconde chance, pour les autres c’est dans l’ordre des choses – de ne pas terminer ses études – si l’on peut dire. Un blanc sans voiture, c’est vraiment qu’il rencontre une difficulté momentanée. Pour les autres…

Et là c’est beaucoup plus complexe à traiter. Les données peuvent exister, et, pour certaines questions, existe, sur l’effet du sexisme, sur celui du lieu et du type d’habitation, ou de la scolarisation, etc. Elles permettent de « cartographier » certains désavantages en fonction du niveau de revenu moyen, du taux de chômage ou en fonction d’un croisement d’items. Mais tout le monde sait aussi qu’il vaut mieux, à scolarité égale, habitat, y compris social, équivalent, ou encore fratrie comparable, ne pas pouvoir être catalogué comme « habitant d’un quartier », ou « jeune de banlieue », et qu’il vaut mieux, si l’on est dans ce cas, ne pas habiter une cité… Mais ce savoir a cependant quelque mal à être référé à un autre savoir plus diffus et moins exprimable que le renvoie à l’ordre social « habituel » du classisme, tant les faits paraissent, à proprement parler banals, et quasi « naturel ».

Ces pratiques, sous couvert de leur propre banalité, ont souvent été intégrées dans le traitement routinier des personnes et groupes (candidature d’embauche par exemple), puisqu’elles facilitent et simplifient les choix, au risque de devenir indirectement des indicateurs de la « performance » ou de la capacité à agir des institutions chargées de mettre en place des politiques correctrices qui, par une sorte d’effet en retour, alimentent elles-mêmes l’effet systémique.

Traiter de la question de l’effet de système, en termes d’ordre social, produit et reproduit, dans des rapports sociaux, permet de les réinscrire dans une histoire politique, économique et sociale commune et de cesser d’utiliser, comme le remarquait DuBois dans les années 1940 aux États-Unis l’excuse de l’ignorance ou du fanatisme alors que nous savons « exactement ce qu’il se passe et ce que cela signifie ». « 

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