MACHIAVEL LE MAL-AIMÉ

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie, Politique with tags , , , , , on 14 juillet 2018 by alzaz

Parce qu’il a dit « mieux vaut être craint qu’aimé et montrer de la cruauté que de la compassion« , on éprouve un certain malaise à évoquer Machiavel, d’autant plus qu’on lui attribut aussi, mais à tort, cette citation : « la fin justifie les moyens« . C’est tout dire, on ne l’aime pas, ce machiavélique philosophe. Car, oui, Machiavel est compté pour philosophe.

Chez lui, l’homme est par nature mauvais, du moins celui de la multitude. La foule est folle, c’est bien connu. Machiavel, avant Spinoza, s’est posé la question sur le que faire du plus grand nombre, comment et par quel bout le prendre, comment le diriger, le gouverner. Dans son oeuvre Le Prince, il propose et expose la meilleure des façons de conduire les hommes dans le vivre ensemble. Les hommes sont ce qu’ils sont, ne rêvons donc pas. L’homme est méchant, Hobbes n’a rien inventé. Point n’est besoin de vouloir obstinément mettre la morale en exergue ou ses alléluias , il faudra ruser avec les passions des hommes. Le but ou la fin justifient tous deux les moyens à employer de manière à conquérir le pouvoir et à le maintenir. Car, si on laisse faire le peuple, c’est le règne de l’anarchie et du désordre assuré.

Effectivement, Machiavel ne marie pas la carpe et le lapin, morale et politique sont antinomiques. Si l’on croit déceler chez ce rude philosophe une certaine immoralité, on se trompe de registre, ses propos sont amoraux, tout au plus ; en-deçà et par-delà toute morale. Machiavel ignore la morale parce qu’elle empêche la possible légitimité du pouvoir. L’homme politique n’est ni un sage ni un saint, il doit s’adapter à ce qu’est la réalité, et si un mal peut contrarier un mal pour un bien, pourquoi se gêner, l’idéal n’étant que très rarement réel ? Le Prince doit posséder à la fois intelligence, courage et ruse, trois qualités faites pour s’adapter aux contingences de l’adversité, autrement dit à bonne ou mauvaise fortune touchant à la multitude.

Ce montrer tantôt lion tantôt renard, tout bon monarque s’y pliera pour le bien-être du royaume tout entier. Force et intrigue doivent être les deux mamelles de l’État, trahir la parole donnée quand il le faut, mais le faire bien, habilement, intelligemment. Faire semblant, pour mieux sévir, qui est servir. Faire croire en sa justice, illusoire, mais valable pour être respecté, car mieux vaut paraître juste et ne pas l’être que l’inverse. Le Prince fait le mal pour un bien futur, quand bien même il ne sera jamais : être sans morale pour la rendre un jour possible. Pour ce faire, il est indispensable de conserver le pouvoir, à n’importe quel prix, par tous les moyens…

De là à dire que Machiavel est un salaud de tyran, un vil sectataire du despotisme, on se gourerait encore, car il ne souscrit pas à l’arbitraire du puissant, mais à l’élasticité de la fonction de dirigeant : celui-ci doit pouvoir n’avoir aucun ami tout en le faisant croire, sinon à ne rien exercer en terme de pouvoir politique. Il n’y a tout simplement pas d’amitié en politique.

Au delà de la loi, même si celle-ci est primordiale pour empêcher la tyrannie et l’anarchie, ce sera toujours la raison d’État qui sera invoquée, très exceptionnellement, cela va de soi. En son nom, « la raison d’État », le Prince peut suspendre la loi, faire violence et renarder finement, du moment qu’il doit se maintenir au pouvoir. Jamais au grand jamais un roi, un président monarque ne doit avoir de scrupules dans sa gouverne, car la fin des fins est de garder le pouvoir pour l’exercer, sans fin.

Question : la doctrine de Machiavel (1469-1527) est-elle acceptable, voire pensable pour et dans une démocratie moderne ? « Le Prince » est écrit en 1513, ouvrage commandé par Laurent de Médicis, publié de façon post mortem en 1532. Le Vatican interdira l’ouvrage de 1559 à 1929 !

Publicités

DE L’INTOLERANCE PHILOSOPHIQUE #2

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie idéaliste with tags , , , , , , , , on 12 juin 2011 by alzaz

Hegel, philosophe de l’idéalisme allemand (18-19e siècles), a, certes, beaucoup apporté au système de pensée dans le monde occidental, il a surtout influencé des gens comme Joseph Goebbels qui l’ont forcément lu, voire étudié. Moi, je ne vais en dire que du mal, ce mec m’écœure un peu, que voulez-vous ? il ne correspond pas à l’idée (préconçue ?) que je me fais du philosophe, cet amoureux inconditionnel de la sagesse au sens de l’étymologie… Pas cool, Hegel, car, pour lui, la fin de l’histoire rime avec dictature, un régime politique pas des plus tolérants. L’intolérance dont on crédite Diogène n’a rien à voir avec l’intolérance affichée par Hegel.

Hegel voulait être – il l’a pensé en tous cas -, le phare de l’humanité toute entière. Mais l’esprit absolu, s’il devait être universel, ne pouvait, selon le maître, qu’être allemand (prussien en l’occurrence) et chrétien. Son système analytique de l’évolution des civilisations était fondé, de façon plus ou moins explicite, sur l’exclusion des peuples, des cultures et des races, tant qu’ils n’appartenaient pas à sa sphère identitaire. Du domaine de l’histoire, Hegel fait systématiquement sortir tous ceux qui n’ont jamais constitué un État au sens occidental du terme. Fi des Amérindiens et des Noirs africains… ceux qu’il nomme peuples an-historique, c’est à dire sans histoire. En faire la négation ne lui suffisant pas, il s’attache minutieusement à faire la preuve de leur état d’infériorité à bien des égards : ils n’ont aucune compétence sexuelle et ne satisfont pas leur dame comme il se doit. On peut reconnaître à Hegel plusieurs talents dont celui des descriptions poétiques ; il dit de l’Afrique : «C’est le pays de l’or, replié sur lui-même, le pays de l’enfance qui au delà du jour de l’histoire consciente est développé dans la couleur noire de la nuit» ; phrase qui ne va pas sans rappeler le discours prononcé à Dakar par le président Sarkozy. Enfance figée depuis l’aube des temps, obscurité de l’ignorance, ignorance du progrès et de toute perfectibilité, absence de toute sapience : il leur faut un bon maître ; un tuteur, en somme. Ce n’est pas seulement de l’histoire que Hegel exclut le Nègre (c’est son expression), il lui dénie sa part d’humanité : ce n’est pas un être humain. Quelques phrases hégéliennes qui trahissent le mal de cette époque où l’on récusait la possibilité d’une âme nègre : «On ne peut rien trouver dans ce caractère qui rappelle l’homme» ; plus loin : «C’est précisément pour cette raison que nous ne pouvons vraiment nous identifier, par le sentiment, à sa nature, de la même façon que nous ne pouvons nous identifier à celle d’un chien» ; ou encore : «C’est dans la race caucasienne seulement que l’esprit accède à l’unité absolue avec soi-même (…). Le progrès (Liberté, Esprit, Logos…) de l’histoire universelle ne se réalise que grâce à la race caucasienne». Les Noirs sont donc mentalement inférieurs aux Blancs, C.Q.F.D. Je cite : «nation infantile, esprit niais, ne s’intéressant à rien, demeure replié sur lui-même, ne fait aucun progrès»… nous l’avons déjà dit.

Mais Hegel n’est pas seulement raciste, en bon phallocrate il en veut énormément aux femmes, en général ; il ne leur reconnaît pas plus de qualité – pas tout à fait quand même – qu’il n’en trouve chez les Africains : «(elles) peuvent être certes cultivées, mais elles ne sont pas faites pour les sciences les plus élevées, ni pour la philosophie ni pour certaines formes d’art qui exigent quelque chose d’universel». Les femmes ne disposeraient pas de la Raison que seul le Blanc, chrétien et Allemand peut détenir dans son intégralité ; la femme n’est pas digne de confiance, elle ne peut occuper un poste à responsabilité sociale ou politique. Concernant les peuples arabe et juif, Hegel use du même stratagème pour soumettre à une exclusion méthodique. Beaucoup de mépris à l’encontre de la philosophie arabe à laquelle il ne trouve pas ou prou d’intérêt, disant qu’elle ne brille pas par le contenu au point qu’elle ne donne pas à s’y arrêter un instant : «Ce n’est pas une philosophie, mais un véritable maniérisme». Orient arabe et Occident chrétien sont antinomiques dans la mécanique de la pensée hégélienne ; le caractère de l’Arabe l’empêchant d’accéder à un degré suprême de la Raison. Si la philosophie est l’essence même d’un peuple, comme le prétend Hegel, si les Arabes ne disposent d’aucun système philosophique vrai, alors il faut, on doit les exclure eux aussi du domaine de l’histoire. Avec les juifs et bien qu’il les distinguent des Arabes, Hegel n’est pas plus tendres, bien au contraire. Avec Hegel naît le virus de l’antisémitisme allemand qu’on ne peut, hélas, dissocier d’un certain romantisme germanique et qui fera flores… Brièvement, Hegel accordait à ces deux peuples des accointances avec le fanatisme : fanatisme de conversion chez les Arabes qui souhaite une communauté mondiale unique, faite de musulmans fervents et pratiquants, au monde homogène et totalisant ; fanatisme d’opiniâtreté chez les juifs qui se pensent comme peuple élu, excluant de facto les autres. Bien qu’ayant inventé le concept de Dieu unique et Un, infini et informel, le juif serait un être borné, incapable de prendre conscience de l’esprit infini ou d’appréhender « comme il faut » la notion du divin en tant qu’infinitude. De chemin en chemin, on s’aperçoit que Hegel ne cherche qu’une chose : faire ressortir la supériorité de sa culture d’appartenance en développant une phénoménologie des peuples, excluant toute altérité culturelle : «L’esprit germanique est l’esprit du monde moderne qui a pour fin la réalisation de la vérité absolue en tant que détermination autonome infinie de la liberté». Mais, nous le verrons, la liberté hégélienne n’est pas donnée à tous.

Hegel pense que l’esprit d’universalité trouve son apogée dans le monde germanique et va jusqu’à considérer que sa propre philosophie constitue un sommet suprême, indépassable. La pensée allemande, la sienne, en est l’aboutissement absolu ; c’est lui qui, en impliquant les sciences sociales et humaines dans son système – ce qui est loin d’être stupide -, aurait porté la Philosophie au rang de Science par excellence. Dans son système qu’il étend forcément au politique, il conclue que la fin de l’Histoire ne peut qu’être monarchique. Il envisage pour l’État prussien un monarque totipotent, autocratique, autoritaire, voire totalitaire. Sans cela, dit-il, un peuple ne saurait être qu’une “masse informe”. Hegel – il ne s’en cache pas – est un philosophe anti-démocrate, il préfigure la bête fasciste du XXe siècle (allemande, italienne, nippone) ; le pouvoir d’un seul s’impose, l’individu ordinaire n’est rien face au monarque qui détient le pouvoir de vie et de mort sur ses sujets : «La personne, prise isolément, demeure une réalité subordonnée, qui doit se consacrer à la totalité éthique (le chef, l’État, le Reich). Par conséquent, si l’État exige le sacrifice de la vie, l’individu doit y consentir… En tant qu’individu, je ne suis pas propriétaire de ma vie… Il faut vénérer l’État comme un être divin-terrestre». Il est même étrange, non, de trouver cette devise qu’il donne à la constitution de l’Allemagne idéalisée dans son œuvre la République : “ Un peuple – Un Reich – Un empereur ” !

Hegel voit l’homme parfait et fini en sa connaissance totale et absolue de l’histoire et de la philosophie. Cet homme veut être, comme souvent dans les systèmes philosophiques développés par l’homme : le Grec puis le Latin, dans sa préhistoire, l’alpha ; par le teuton dans sa fin, l’oméga. Mais pour exister, il faut admettre la négation de l’autre, car il ne peut y avoir deux systèmes de pensée, l’un serait le bon, l’autre le mauvais. Le bon devra combattre et éliminer le mauvais ; Hegel prescrit donc la guerre permanente, la paix étant porteuse de dégénérescence marquant l’impossibilité d’atteindre l’absolu. Quand un groupe d’humains vient à se former, Hegel lui conseille de se choisir, en le créant de toutes pièces, un ennemi commun. D’où, l’idée hitlérienne du bouc-émissaire juif pour fédérer le peuple allemand en une masse formelle. Car oui, inspirateur du mouvement nazi (et des néo nazis actuels), Hegel nous a légué cette caractéristique qui persiste, qui semble parfois s’éteindre, mais qui re-naît sans cesse, tel un phoenix le fait de ses cendres : rejet radical et musclé du parlementarisme et du pluralisme politique, refus de remettre au peuple une quelconque souveraineté d’État, négation absolue des Droits de l’Homme, dépendance des institutions vis à vis du pouvoir central (justice, police, presse…). La bête n’est jamais totalement morte ! La philosophie de Hegel a conduit au pire, une fois déjà, la moitié de l’humanité ; elle cultive la haine des autres (xénophobie), l’antisémitisme le plus primaire, le plus abject qui soit, au racisme imbécile des pédants, l’idée de darwinisme social qui veut absolument que le faible soit éliminé par le fort, des notions d’eugénisme négatif… Il n’est pas étonnant de lire, dans Hegel, que les crimes et les pires atrocités sont souhaitables puisqu’ils relèvent du rationnel, sont voulus par la Raison, c’est à dire par Dieu lui-même. Et oui, Dieu a besoin, pour se connaître en son essence, de s’aliéner dans le monde des humains, dans l’histoire. Dieu est un démiurge qui descend en l’homme historique, sur Terre. De là, à sous entendre que l’Homme parfait, c’est Dieu, que l’homme et Dieu c’est kif kif… Théorie immédiatement réfutée par les théologiens catholiques et protestants de l’époque, pour lesquels c’est le Christ et non « l’histoire » qui représente l’incarnation de Dieu sur Terre. A part ça, on peut trouver matière à philosopher vraiment dans l’imposant travail effectué par le maître allemand, et ne me faites pas dire que l’intolérance est le monopole des peuples germaniques, les autres sociétés humaines, passées, présentes ou à venir, sans distinction de « races », de religions ou de cultures, en détiennent une part égale quantitativement et qualitativement.

DE L’INTOLERANCE PHILOSOPHIQUE #1

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie de la morale with tags , , , , , on 28 mai 2011 by alzaz

Drôle de sujet, non ? Bel oxymore aussi ! Car l’image habituelle que nous avons du philosophe nous ramène presque toujours, et inconsciemment, au bonhomme Socrate ; un vieil homme qui a de la bouteille, d’une extrême sagesse, pas un mot plus haut que l’autre, le bonheur tranquille en plus pour le même prix. Qui peut penser qu’un philosophe pourrait être le contraire de cela : intolérant ? ou encore raciste borné ? Deux exemples de philosophes, et non des moindres, vont illustrer la position parfois douteuse que peuvent prendre certains amoureux inconditionnels de la sagesse : le premier, Diogène de Sinope, né au Ve siècle avant notre ère, fera preuve de beaucoup de cynisme (#1), j’en ai déjà parlé ; et le second, Georg Wilhelm Friedrich Hegel, né en 1770, laissera comme un goût âpre d’antisémitisme d’avant-garde (#2), de quoi inspirer tout le romantisme allemand sur la supériorité de la race… aryenne.

De Diogène, des cyniques en général

Le cynisme, ce mouvement philosophique qui a duré près de neuf siècles (du IVe a.v. J.-C. -au Ve siècle de notre ère), ne s’appuie pas sur un corpus doctrinaire comme les autres courants classiques de la philosophie, il propose seulement des idées-forces et une mise en pratique au quotidien d’un mode de vie fondé sur l’ascèse physique. On pourra toujours rigoler, mais la quête du cynique se veut absolument morale. Cela contraste avec nos habitudes et l’idée qu’on se fait de la morale, mais cette philosophie repose, en pratique, sur la provocation systématique et une franchise bien dérangeante pour plus d’un citoyen. Choquer, installer la gène qui ronge, rendre une situation insupportable, c’est pour le bien de l’homme-esclave endormi sur le bien-fondé des choses pré-établies du système. Le cynique passait son temps à agresser verbalement, à apostropher violemment les citoyens normaux, tout simplement parce qu’il jugeait leurs normes comme étant autant de fausses valeurs, qui plus est, imposées par la société ; tout ce qu’il y a de plus arbitraire en tout cas. Inversement, le cynique passait aux yeux de tous comme un emmerdeur, un empêcheur de tourner en rond, comme l’être le plus intolérant qui fut. Paradoxalement, quand on sait les idées-forces développées dans le cynisme, son adepte est le moraliste le plus permissif de tous, bien trop en avance sur son temps, limite intolérable… donc un incontestable tolérant. Recommandant de braver les tabous, de repousser les interdits que s’était fixé la société grecque (latine ensuite), le cynique est intolérant à l’intolérance ! Ceux qui défendaient la Civilisation et la Cité étaient, puisqu’il ne toléraient pas qu’on puisse les remettre en cause, les moins tolérants finalement.

C’est toujours dans les contextes socio-économiques les plus difficiles, au sein de la classe des déshérités (esclaves, exilés, mendiants, pauvres), que s’est développé le mouvement cynique,  ce par opposition à l’arrogance affichée des plus riches de la société. Les écarts de niveau économique (pauvres/riches) étaient énormes, loin, loin en tout cas du rapport de 1 à 5 préconisé par Aristote, l’homme du juste milieu. On est cynique face à l’injustice, mais aussi devant la vanité et la sottise des nantis. A Rome, ce seront les petits métiers (cordonniers charpentiers, foulons et cardeurs de laine…) qui nourriront le mouvement dans sa version latine. Le cynisme peut paraître rebelle mais il ne veut déclencher aucune révolution qui pourrait renverser un régime ; ce n’est pas un mouvement politique mais une réelle philosophie, puisqu’on y incite au réveil libérateur de l’individu. Diogène, tout grossier qu’on puisse le voir, n’a jamais fait que proposer un processus d’individuation, au sens noble du terme. Une rupture définitive de nos chaînes qui nous emprisonnent sans que nous nous en rendions compte : chaînes du désir superflu, chaînes de l’orgueil de l’ego, chaînes de la peur, de la peine. Pour Diogène, était aussi triple-esclave celui qui se laissait vaincre par le ventre, le sexe et le sommeil ! Les valeurs qui nous font vibrer (renommée, honneur, richesse, pouvoir, gloire, devoirs sociaux), forgées de toutes pièces par l’arbitraire social, les règles pré-établies sans qu’on n’ait jamais eu droit d’en dire mot, sont dans le collimateur de la critique cynique. Tout ce qui conduit au désir non naturel est à bannir, si l’on cherche le bonheur.

Un bon cynique se contente du peu qu’il trouve autour de lui – il revendique son parasitisme qui ne fait que reprendre à l’un ce qui devrait revenir à tous -, il s’identifie ouvertement à l’animal lorsqu’il ne cherche à vivre que selon ce que la nature a fait de nous. Rappelons que les Grecs de l’Antiquité croyaient qu’il y avait eu autrefois un Âge d’or de l’humanité, révolu depuis l’Âge du fer, une lointaine époque préhistorique où l’homme vivait libre et heureux, et qu’il était possible d’y revenir d’une manière ou d’une autre. Si l’image du chien dont on affublait les cyniques grecs n’allait pas sans leur déplaire – ils en avaient fait leur mascotte -, ils s’en servaient le plus souvent possible comme objet pédagogique, comme exemple philosophique à imiter : le chien ne se préoccupe que de satisfaire ses besoins naturels et nécessaires, il sait se contenter de ce que la nature lui offre ; de plus, le chien remue de la queue quand il est content, et aboie après ceux qu’il n’aime pas, va jusqu’à les mordre s’ils deviennent menaçants. A l’instar du chien, le cynique se fiche pas mal du quand-dira-t-on, ne s’embarrasse pas de pudeur, urine ou défèque là où il se trouve, ne connaît pas les fausses contraintes auxquelles se soumettent les gens normaux. Quand on est cynique, on ne fuit pas la foule, même si la foule est folle ; on va où se trouve la populace, dans les rues bien fréquentées, aux jeux olympiques, à la porte des temples ou dans les ports. Le cynique est un urbain, un philosophe de la ville. On pourrait y réveiller en masse les masses d’individus qui s’ignorent ; on blesse, toujours verbalement, de façon injurieuse le plus souvent. Le cynique appelle alors à l’inversion des valeurs coutumières, à leur falsification.

En langue grecque, le terme nomisma avait deux sens : il signifiait la monnaie mais aussi la coutume. C’est en falsifiant (avec son père qui était banquier) un jour la première que Diogène a réalisé la falsification symbolique de la seconde : altération des valeurs traditionnelles et conventionnelles en leur en substituant de nouvelles, plus naturelles. Poussant les choses à leur extrême et pour heurter les consciences, il faisait exprès de faire en sens inversé ce que les autres faisaient dans le soit-disant « bon ordre » : marcher à reculons par exemple ; que l’ordre soit tel ou encore tel, il faut le rejeter pour son côté ridiculement conventionnel. Mais ce qui déplaisait le plus à Diogène et aux autres du même courant, c’était les religions, quelles qu’elles fussent. Toutes relèvent de l’hypocrisie la mieux cultivée. On s’attaquera donc aux diverses croyances et aux superstitions qui font le lit de l’ignorance et donne le pouvoir aux plus malins. A propos des purifications rituelles, Diogène aurait dit, selon Diogène Laërce, «qu’il serait absurde de penser que l’eau des purifications puisse nous débarrasser davantage de nos fautes morales que de nos fautes de grammaire». Diogène exécrait les charlatans et les bonimenteurs qu’il distinguait fort bien des authentiques savants (médecins, philosophes, mathématiciens…). Les premiers nous hypnotisent avec leurs sornettes, quand seuls les seconds pourrait réveiller notre conscience supérieure ; les premiers sèment le désordre et le tumulte en insufflant des inepties perturbatrices, quand les seconds prônent tout simplement la tranquillité de l’âme, la sérénité et la paix intérieure, bref, l’apathie au sens où l’entendaient les anciens.

Donc, le cynique n’est pas moral au sens où nous le voyons. Quand il s’attaque à la moralité des autres, en plus dans une tenue vestimentaire déplorable aux yeux de tous, c’est leur immoralité qu’il combat en réalité. Lui, trouve sa morale dans l’a-moralité, ce qui n’est pas pareil. Les gens qui se disent, ou se trouvent, tout à fait moraux le sont par orgueil, pis, par vanité. Rappelons-nous lorsque Diogène, éclairé d’une simple lanterne, se promenait un soir en disant chercher un homme – entendons un vrai, un comme Platon les aimait, prétendant qu’il y en avait (lui et Socrate, sans doute). Et bien pour Diogène, cet homme idéal n’existait pas et seul l’ascète sans manières pouvait trouver grâce à ses yeux (Diogène ne rate pas d’esquinter quelque peu Socrate, pourtant son ami, tout simplement parce que ce dernier ne crachait pas sur un minimum de confort) : nourriture frugale, abris de fortune, coucher à la dure, pauvreté engagée, volontaire, liberté surtout, liberté absolue. Le cynisme est donc intolérant, il n’y a aucun doute là-dessus, mais cette intolérance est tournée contre ceux qui s’adaptent parfaitement au moule social, ne se posant aucune question pertinente, endormis mollement dans un ronron imperturbable. Ceux-là, les moutons de Panurge, mettent le philosophe en pétard, car c’est par leur comportement « normal » que le monde est ce qu’il est : un enfer d’hypocrisie sociale et de mensonges collectifs. Qui est le plus intolérant ? le non-conformiste qui réveille à la vie ou la société qui se leurre, face à la réalité d’une cité invivable pour les infortunés, ou d’une civilisation basée sur l’inégalité de rang ou de sang ?

Soyons cyniques, c’est facile, ça ne fait appel à aucune connaissance particulière, pas besoin de se rendre dans une école du cynisme, peu de choses comptent : l’honnêteté, la franchise, la simplicité, un franc penchant pour l’austérité matérielle… être vrai, car être vrai, c’est être libre. L’objectif du cynique est donc bien moral, pas politique puisqu’il prône l’individualisme et l’autarcie. Comment faire pour être un authentique philosophe ? à la manière des cyniques, j’entends bien. Marie-Odile Goulet-Cazé (Directeur de recherches au CNRS) donne une description qui peut en effrayer plus d’un : «(Le cynique) déambule pieds-nus dans les rues avec son bâton, qui est à la fois pour lui un bâton de voyageur, de mendiant, et un sceptre royal, avec sa besace symbolique qui contient tout ce qu’il possède, c’est à dire le strict nécessaire pour vivre au jour le jour, avec enfin son petit manteau crasseux, tout mince, en méchante laine, qui lui sert de couverture la nuit et de manteau hiver comme été. Il porte en plus la barbe et les cheveux longs, signes extérieurs de sa volonté d’ensauvagement». Le cynique exprime un fort rejet de la civilisation prométhéenne, celle du progrès volé aux dieux, et propose en échange un retour à la nature sauvage. Un hippie ? un clochard ? Le cynique va plus loin. Diogène se masturbait sur la place publique ; Cratès de Thèbes et sa nana Hypparchia forniquaient en pleine rue, aux yeux et au su de tous… Ces actes étaient-ils mauvais, étaient-ils bons ? Ni l’un ni l’autre disent les cyniques, ils sont indifférents en réalité. C’est la coutume de dire que cela ne ce fait pas, c’est la convention qui les rend impudiques.

Tout intolérant qu’il semble être, Diogène bravant tous les interdits (sauf, Laërce le dit, celui de la violence physique faite à autrui), il fait de la tolérance absolue la règle d’or de son système philosophique. Dans son ouvrage la République, on dit qu’il vantait les mérites d’une sexualité libérée, de l’union libre, de l’absence de classe sociales ou de castes, de l’égalité homme/femme, de la disparition des armées, donc des guerres, de la suppression de l’argent qui les entraîne… L’inceste n’est pas proscrit, l’anthropophagie va jusqu’à être conseillée ! Rassurons-nous, ni Diogène ni aucun autre cynique n’a jamais mangé d’homme, l’histoire ne le dit pas. La morale cynique, si elle peut paraître choquante, a au moins le mérite de nous mettre en garde sur le monde que l’on se crée : «Il s’agissait de faire comprendre que la morale traditionnelle n’est qu’une convention humaine soumise aux intérêts de la société et qu’on ne peut échapper au relativisme éthique qu’en se référant à l’universalité de la nature : aucune morale sociale ne peut prétendre à l’universalité et par conséquent nul n’a le droit d’imposer à autrui ses règles, ni de transformer en dogme ses propres croyances». Quoi de plus tolérant finalement ? Les idéologies concernant la race supposée, la patrie mystifiée et de la religion inventée s’effondrent ; la monnaie n’a plus lieu d’être puisqu’on n’accumule plus pour de cupides raisons ; les guerres deviennent  donc inutiles ; enfin, l’égalité est absolue, tout autant que la liberté des êtres humains peut être réalisée. Cette philosophie des pauvres, des non-instruits, des illettrés et des analphabètes se passe d’école puisqu’elle se réalise tous les jours dans la vie quotidienne. Facile à mettre en pratique, elle n’est pas réservée à une élite intellectuelle ou argentée : elle s’adresse à chacun d’entre nous.

LES RELIGIONS ET LA PHILOSOPHIE #2

Posted in Petites histoires de philosophie, Religions with tags , , , , , on 10 juin 2010 by alzaz

SUITE de Les religions et la philosophie #1 

Maimonide (1138-1204)

Contemporain d’Averroès, Maimonide (Moshe ben Maimoun) est né également à Cordoue. Juif, il devra fuir l’Espagne pour le Maroc puis pour l’Egypte afin de préserver sa vie et l’exercice libre de sa religion, menacés par l’intolérance des Almohades (tribus berbères du Sud algérien), et de pouvoir continuer à exercer son métier de médecin.

Le XIIème siècle est celui de l’étude approfondie de la philosophie grecque retrouvée, avec Aristote en tête de proue. D’Aristote, on retient qu’il faut user de sa raison si l’on veut comprendre le monde, dans le but de moins souffrir, mieux, avec le bonheur comme seul objectif. Si le prosélytisme n’est pas de rigueur chez les croyants du judaïsme, les textes ne sont même pas divulgués librement, il devient alors difficile d’ouvrir le débat philosophique sur la composition de la Tora ou du Talmud et de penser leur cohérence. Comment croire si l’on ne peut réfléchir et comment peut-on réfléchir si l’on ne croit ? Du judaïsme, peu de philosophes médiévaux sortiront.

Maimonide était rabbin, exerçait une grande influence sur ses contemporains et penseurs juifs, et s’était engagé à lutter contre toute superstition et tout délire mystique, habituels à cette époque. User de sa raison pour aller à Dieu peut avoir des conséquences bonnes comme mauvaises. Si la raison défaille, on aboutit à l’apocalypse, car vouloir faire correspondre la Parole donnée et les faits réels, le spirituel et le temporel, on applique une justice exterminatrice, jusqu’au-boutiste quand on voudrait éradiquer le mal sur terre. Bien comprise, la religion est utile individuellement comme collectivement (les juifs attachent beaucoup d’importance à la multitude), personnellement comme communément ; la raison permet alors de cheminer, avec la vérité et sa fille, la justice, pour compagnes dans la Vie éternelle (différente de la vie-mort biologique) et en Dieu. Rien n’empêche le mariage religion-raison. Il est temps, si je me réfère à Maimonide, de cesser de lier Dieu à nos concepts d’humains, de Le mêler à nos histoires de pauvres petits granulats cosmiques. Dieu mérite mieux que nos superstitions sensées nous tourner vers Lui. Connaître Dieu, c’est connaître la gouvernance du monde, c’est savoir où commence et où s’arrêtent nos libertés ; ce n’est que par les actions qu’on s’en approche ou bien qu’on s’en éloigne. Maimonide rejoint Averroès sur le plan des allégories scripturaires, des images utilisée pour que le profane en profite un peu, lui aussi pense que la lettre nous égare alors que l’esprit peut nous éclairer.

Maimonide s’est plongé dans la problématique de l’existence de Dieu en émettant deux hypothèses : ou bien le monde est créé, ou bien il est éternel et a toujours été. Dans le premier cas, on admettra sans problème qu’il y a un créateur puisque toute chose engendrée l’est par une cause. On peut évidemment chercher à remonter à la cause première, mais c’est un autre problème. Dans le deuxième cas, si le monde est éternel et qu’on a la preuve que les corps matériels sont corruptibles et éphémères, alors, c’est qu’il existe quelque chose qui n’est pas altérable et qui sera toujours, après que tous les corps matériels ne seront plus. Cet être est forcément sans cause, immuable et éternel… dans tous les cas, Dieu existe bien !

Il faut que tu saches qu’en croyant à la corporéité ou en attribuant à Dieu une des conditions du corps, tu le rends jaloux, tu l’irrites, tu allumes le feu de sa colère, tu es adversaire, ennemi hostile. 

Saint-Thomas d’Aquin (1225-1274)

Comme le XIIème, le XIIIème siècle sera aristotélicien. Thomas d’Aquin sera disciple du philosophe grec, comprenant assez tôt que ce système rationnel conduit à bien des vérités. Mais comment aborder une philosophie qui ne veut pas qu’on croie et conserver sa foi ? Peut-on raisonner et croire en même temps ? Faut-il renier des vérités révélées et non démontrables qui touchent pourtant au plus profond de l’être ? Les vérités d’Aristote sont-elles suffisantes ? Ce sont ces questions qui tarabustent le philosophe médiéval, le poussant à énoncer ses cinq preuves de l’existence de Dieu :

Dieu, premier moteur immobile : dans ce monde, nul corps matériel n’est au repos ; tout se meut, tout est en perpétuel mouvement. Or, pour que les choses soient en mouvement, c’est qu’une force motrice les y a mises. Si l’on remonte, de force en force de la force, à la force première, au premier moteur, il faut bien admettre qu’il ne se meut pas. Il s’agit là, de Dieu, premier moteur non mû.

Dieu est la cause efficiente première : Tout évènement se produisant dans la nature est l’effet d’une cause. En remontant à la cause première de toutes les causes, alors, cette ultime cause, non causée, c’est Dieu -sauf à penser qu’on peut remonter comme ça à l’infini… mais c’est illogique, il faudrait encore une transcendance pour l’expliquer. S’il n’y avait pas de cause première dépourvue de cause, rien ne serait, le monde n’existerait pas.

Dieu est nécessaire en soi, c’est la première nécessité : les choses naissent et meurent, existent et n’existe pas. Or, si tout est de même nature, il n’y aurait plus rien depuis longtemps. Et ce qui n’est pas, doit bien avoir un commencement, ce qui est impossible s’il n’y a pas quelque chose qui est auparavant, et qui en est la raison. Cette chose, non soumise aux lois de l’entropie, est immuable et, de plus, ne peut être une chose. S’il n’y avait rien à un moment donné, il est impossible que rien ne commençât. Or, il y a quelque chose et pas rien, nous en sommes les témoins vivants. Les choses événementielles ne sont pas seulement possibles, il y a du nécessaire dans les choses, bien qu’elles ne possèdent pas en elles la raison de leur nécessité. Si l’on procède comme plus haut, en remontant de nécessité en raison de nécessité, il faut admettre que, contrairement aux choses, il existe quelque chose ayant en lui-même le fondement de sa nécessité, [qui ne prend] pas ailleurs la cause de sa nécessité, mais fournissant leur cause de nécessité aux autres nécessaires.

Dieu est le modèle parfait : le quatrième énoncé tire beaucoup de Platon et d’Aristote ; de Platon, les Idées-formes, parfaites, éternelles et immuables (le Beau, le Vrai, l’Amour, la Justice…) ; d’Aristote les extrêmes, les milieux et les degrés dans les qualités observables des choses. Certains sont à moindres degrés de perfection que les autres, mais jamais le maximum n’est atteint, puisque les choses sont périssables. Parce qu’existe cette échelle des degrés, qui nous situe dans le plus ou moins beau, le plus ou moins vrai… il faut admettre qu’il y a donc quelque chose qui est pour tous les êtres, cause d’être, de bonté et de toute perfection. C’est ce que nous disons Dieu.

Dieu est le guide intelligent de toutes choses : les choses de la nature obéissent à des lois. Toutes n’ont pas l’intelligence d’aller vers leur fin par elles-mêmes. Il faut ordre, une ordination, qui vient de l’extérieur. Les êtres doués d’intelligence, comme l’homme, ne décident pas de naître par eux-mêmes et ainsi de suite en remontant en arrière. L’ordre du monde (l’œil ordonné à la vue, le prédateur à la prédation…) semble vouloir (non par hasard) que chaque chose atteigne son but le meilleur. Si une chose ne dispose pas d’intelligence, il faut bien admettre qu’elle est subordonnée à une intelligence extérieure et supérieure. En remontant en amont d’intelligence ordinatrice en ordinatrice intelligence supérieure, Il y a donc quelque être intelligent, par lequel toutes choses naturelles sont orientées vers leur fin et cet être, nous le disons Dieu.

Il faut faire le bien et éviter le mal. Le but le plus élevé de l’homme est le bonheur.

 

Kant (1724-1804)

Quasiment huit siècles après saint-Anselme -puis Descartes qui aura ajouté Dieu possède toutes les perfections ; or l’existence est une perfection, donc Dieu existe, Kant reprendra l’assertion de l’évêque pour la critiquer : Anselme ne fait que déduire l’existence de Dieu à partir de son seul concept. Or, 100 € possibles ont strictement la même valeur que 100 € réels. Le fait que les réels le soient, n’ajoute rien à leur concept ; l’existence d’une chose n’a rien à voir avec la représentation qu’on en a, elle n’ajoute aucune propriété nouvelle au concept de 100 €. Dire que Dieu existe n’ajoute donc rien au concept qu’on se fait de Dieu, on tourne en rond. Comme si on pouvait retrancher ou ajouter une propriété au concept du carré (voir C’EST QUOI L’IDEAL), celui-ci est invariable. L’existence n’est pas quelque chose qu’on ajoute ou qu’on retranche ainsi en en faisant un prédicat au concept, elle n’est pas une grandeur, pas plus que la notion de perfection ne l’est. On peut simplement dire qu’en vérité l’idée de Dieu existe bel et bien. Mais personne ne peut prouver ni son existence ni sa non-existence, tout est question de foi.

Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous sommes. L’Être suprême est tout aussi indémontrable qu’irréfutable. Obéir au devoir, c’est la liberté elle-même.

LES RELIGIONS ET LA PHILOSOPHIE #1

Posted in Petites histoires de philosophie, Religions with tags , , , , , on 15 mai 2010 by alzaz

Dieu existe-il ? A-t-il créé le monde ? Peut-on le prouver ? Ces questions qui en rongent plus d’un débordent le cadre de la croyance, elles ont torturé maints philosophes du judaïsme, du christianisme et de l’islam ; des croyants, donc. Le dilemme croire ou comprendre s’est toujours posé à l’homme raisonnable. Croire à l’improbable, c’est prendre (accepter) de manière passive ce qui est un mystère (l’incompris), alors que comprendre (prendre en mettant avec soi) va de l’ordre du vouloir et de la participation-action ; la raison est impliquée. Or, il y a des chances pour que l’envie de concilier philosophie et lecture des Ecritures saintes (Tora, Nouveau Testament et Coran) nous entraîne dans d’indépassables contradictions.

Il existe trois grandes religions dans le monde : le christianisme, l’islam et l’hindouisme. Ignorant tout de la dernière, je n’en parlerai pas. De toute façon, nous n’en sommes pas imprégnés suffisamment pour que cela influe dans nos vies. En revanche, je pourrais aborder le monothéisme abrahamique en commençant logiquement par le judaïsme ; suivraient alors le christianisme et l’islam. Cependant, libre de mon choix, ce sont les naissances des penseurs et croyants ayant posé leur pierre à l’édifice du savoir -je me limite aux plus célèbres- qui primeront dans l’ordre du texte. Pour vous simplifier la tâche, je mets du bleu pour les penseurs du judaïsme, du orange pour le christianisme et du vert pour l’islam. Entre parenthèses, les années de naissance et de décès.

 

Saint-Augustin (354-430)

Si les philosophes n’ont pas toujours eu une vie exemplaire -je pense à Diogène, Augustin fut un gros pécheur avant d’être placé au rang des saints. C’est grâce à son expérience de jeune bringueur, constamment attiré par les plaisirs charnels et jamais satisfait dans ses désirs immédiats de les assouvir, qu’il trouva un jour son inspiration spirituelle dans les Epîtres de saint-Paul. Je précise d’Augustin qu’il était numide -honneur donc à l’Algérie- et qu’il fait partie des derniers philosophes de l’Antiquité.

Dans ses Confessions, Augustin décrit son engouement pour le sexe opposé et décortique les processus qui l’ont conduit à cette situation. Il reconnaît avoir aimé l’amour sans avoir jamais aimé personne. Se posait alors le problème de la fin et des moyens : l’amour, en soi, n’est rien s’il ne va pas à quelqu’un. Prendre le moyen pour le but est une ineptie, un véritable non sens qui mène à l’inversion des valeurs, ainsi qu’on le fait aujourd’hui avec l’argent, les choses et les personnes ; c’est confondre l’amour et l’objet de l’amour. Car il est certain que l’amoureux aime l’état dans lequel il se trouve, ce qui n’implique pas forcément qu’il aime la personne qu’il dit aimer.

Notre jugement se plie à nos sens. Nous agissons comme si la quantité des plaisirs primait sur leur qualité. Nous partons donc dans tous les sens, nous dispersons nos êtres puis nous les perdons dans l’insatisfaction de plaisirs inassouvis. Nous quantifions le bonheur sans être jamais heureux tout à fait. Ce qui sauve Augustin de cette vie qu’il juge dégradante, c’est l’acceptation que les êtres vivants possèdent une essence, profonde. Peu facile à admettre pour un ancien jouisseur matérialiste. Ce focaliser sur cette nature éthérique permit à Augustin de se retrouver, de se rassembler et de ne plus se perdre. L’essence de l’être serait une unité stable, incorruptible et éternelle, une hypostase selon la philosophie grecque. Le reste est éphémère et changeant, et finira de sa belle mort, un jour. Pour Augustin, l’essence de l’être est Dieu, que tous les humains partagent dans leur nature profonde et cachée ; Dieu est plus intérieur à moi-même que moi-même, dit-il pour expliquer comment il est préférable de se détacher des choses vaines de ce monde.

Crois et tu comprendras ; la foi précède, l’intelligence suit. 

 

Saint-Anselme (1033-1109)

La question de l’existence de Dieu restait à prouver et Anselme, un évêque italien, va en proposer une démonstration qui fera autorité durant sept siècles.

Que dit la Tora de Dieu ? Qu’il est le plus grand, c’est à dire que rien de plus grand ne peut être pensé. Si c’est le cas, alors ce plus grand est Dieu. Allahou akbar le rappelle et il est faux de le traduire par Dieu est grand (kebîr). Bien. Pour Anselme, l’athée est insensé puisqu’il nie quelque chose qui peut être pensé. Si on le pense, c’est qu’il existe, se dit Anselme. Comment un être qui aurait le maximum de grandeur ne pourrait-il être pensé ? or, si on peut le penser, c’est bien qu’il existe, nom de d’là. La preuve, c’est que le négateur d’une chose, est bien obligé de penser la chose pour la nier. S’il la pense, c’est qu’elle existe… Il faut pouvoir concevoir l’existence de Dieu si on veut la nier. En pensant Dieu, l’incroyant prouve qu’il croit ! C’est du saint-Anselme, qui rajoutera : la non-existence de quelque chose de tel que rien de plus grand ne peut être pensé n’est pas pensable. Est-ce parce qu’une chose est possible (pensée) qu’elle existe forcément ?

Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre. 

 

Averroès (1126-1198)

Philosophe berbère et musulman (‘abû al-Walîd Muhammad ibn Ahmad ibn Ruchd) né à Cordoue, il sera, après avoir été reconnu, considéré comme hérétique pour les idées qu’il défendait et finalement exilé ; il s’opposait aux théologiens de l’époque qu’il accusait d’être à l’origine de guerres, de conflits et de haines, en s’accrochant à leurs dogmes de manière aveugle.

Dans de très nombreux versets, le Coran s’adresse à ceux qu’il doit fidéliser en commençant par Ô, vous qui êtes doués d’intelligence… ; c’est pourquoi il a été facile, aux musulmans des premiers temps, de faire usage du logos, tel qu’ils le découvraient dans la philosophie grecque d’Aristote, égarée par l’Occident par ailleurs. Le syllogisme d’Aristote sera considéré par Averroès comme le moyen le plus parfait pour apporter la preuve de l’existence de l’être le plus parfait. Or, la preuve n’est apportée que par la connaissance des choses. Au XIIème siècle, le Coran est pris à la lettre, et les théologiens ne disposent d’aucun sens critique à cet égard, car usant de dialectique préformée voire de sophistique bien mal élucubrée.

Pour Averroès, le Coran se présente comme un texte programmatique de la connaissance ; il s’adresse à la réflexion, ce serait commettre une erreur que de croire qu’il doit prendre aux tripes. La connaissance de Dieu est intellectuelle mais simple, le reste, obscur, est superstition ; quiconque le veut peut comprendre la Parole donnée, en saisir l’esprit. Pour cela il faut apprendre à cheminer dans la métaphore. Ainsi, quand les théologiens décrivent la création comme une volonté de Dieu, Averroès leur répond que Dieu n’est pas un homme, que sa volonté de faire exister le monde n’implique pas que celui-ci ait été créé ; au contraire, Averroès montera que l’Univers a peut-être toujours existé (non créé), qu’il pourrait tout aussi bien être éternel et incorruptible et, qu’avec Dieu, où tout se situe dans la métaphore et se lie par l’esprit, il faut s’attendre à tout, même à du n’importe naouak.

Les preuves de l’existence du créateur se réduisent à deux genres : la preuve tirée de la providence et la preuve tirée de la création.

 

Troobbles ziclonix®,

Posted in Psychanalytique on 4 mai 2010 by alzaz

vouloir pas vouloir vouloir est le verbe et le verbe s’est fait chair et la chair se fait chier moins maintenant matin midi minuit

elle voulait quelque chose qui donne sens à sa vie il lui fait cette chair autre chair venue la première pour manger dévorer la matière

pas plus de sens pas moins d’absurdité elle voulait autre chose il lui fait de la chair encore de la chair et pas plus de sens pas moins d’absurdité

absurdité de l’ordre le mâle est le fort et la fleur amusement fleur fécondée pour la deuxième fois ventre ortho para sympathique

il a dû se passer quelque chose elle a dû se casser cette chose et la chose en dedans devient verbe négatif elle ne sait ce que c’est

et la chair voulait pas voulait plus voulait dégager et la chair est chassée la chair empoissée chair lavée séchée emmaillotée rassurée

ça grouille en dedans d’une chair protéines lipides glucides capitalistes accumulation croissance développement éducation instruction

le chaud de la vie durée éternelle enfance comblée ami un seul unique chair à copains quatorze c’est le nombre arrêt prévu mais soudain

quatorze ans c’est le nombre départ nouveau bruine crachin inconnus machins monde trop urbain temps qui tend à sa fin de l’enfance

adolescence boulversée car un moins un nul intime expérience du zéro perte irrémissible du seul qu’on aimait autrement qu’un parent

le suicide c’est pas cool le sien m’a sauvé mais dure est la durée il n’est que dix huit ans docteur maboule loin devant comme une agonie

loin devant ça fout la trouille la chair promise au grand chelem du léviathan machine dressée système impeccable qui de tout temps nous attend

le travail enchaînement assujettissement soumission asservissement qu’il vaut mieux éviter tripalium douloureux imposé bibliquement drogue

accident providence et déjà une échappée laps fugace éphémère bohème fortune des fortunes temps des copains drogue fraternité ratée

amour blessé aussi sombre diagnostique sous réserve prolongée coeur ou tripes arrachés cerveau décapité de l’amant dépité érotique achevée

découverte d’une russie montagneuse les hauts et les bas ignorés enfant ou ado la vie a du ressort la chute fait d’autant plus mal

à vingt ans mange la vie mélange d’angoisses et de promesses temps des copains espoir du renouveau on s’est retrouvé drogués en cabane

dans une étable en fait sales nous étions tentative communautaire vie frustre chargée d’émotions terrible année gravée ineffaçable

les hauts et les bas loin devant ça fout la trouille bohème assombrie d’échecs successifs en amour en amitié vocabulaire devenant vain

le travail vous rattrape éphémère âge d’or de l’oisiveté départ nouveau à zéro en zéro sans savoir-faire sans savoir quoi faire

cinq ans sans rien faire à part le non conforme ne compte pas métiers alimentaires jobs difficiles paye d’indemnisé galère assurés

besoin ou désir là est la question être devenir le verbe s’est fait chair et la chair se fait verbe être ça se paye tout à son prix trop chair

paye merdique galère garantie en restant au niveau du zéro reprise instruction baccalauréat université long le chemin qui monte tripalium

chutes fréquentes shit cannabis acide lsd psylocibes mdma speed héroïne cocaïne opium alcool sexe effort suprême d’étudiant tiraillé

cinq ans à ne rien faire ne se rattrape pas temps qui passe vous remet à zéro le grand léviathan broie avale dévore même avec des diplômes

travail abnégation investissement abrutissement enchaînement assujettissement soumission asservissement qu’il vaut mieux éviter

valium pour tripalium dérivé drogue alcool pétage de plomb sérieux après une guerre des gaules qui a duré huit années montée en enfer

enfer on n’y descend on monte sans possible retour quarantaine obligée danger société en danger zyprexa anti psychotique parano schizoïde

ça a commencé comme ça

troubles bipolaroïdes camisole chimique sociale.

POURQUOI, POUR QUOI, MONSIEUR ARISTOTE ?

Posted in Petites histoires de philosophie, Philosophie rationaliste with tags , , , , , , on 15 avril 2010 by alzaz

A l’âge où l’enfant commence à bien parler, il passe alors par la phase des pourquoi ?, qui sera suivie plus tard par celle des pour quoi ?. Dans le registre des qui suis-je ?, d’où viens-je ? ou des où allons-nous ?, il y a les pourquoi suis-je en ce monde ? pourquoi ai-je un nombril ou deux paires de membres seulement…

Nous ne pouvons appréhender le monde sans chercher constamment des causes aux évènements qui s’y déroulent. A cause de quoi ai-je deux yeux ? Est-ce la même chose que dire pourquoi les ai-je ? Le biologiste vous renverra à votre première question en  des explications relevant des théories sur la sélection naturelle et l’évolution de la vie. Mais en vérité, il se limitera à dire le comment des choses, le pourquoi, impossible à élucider avec des preuves, dépassant le cadre de sa fonction. Seul le métaphysicien vous donnera une explication que vous accepterez ou pas. Vous resterez le plus souvent sur votre fin pour peu que vous soyez un peu réaliste voire rationnel. A la question pour quoi ?, on s’attachera à chercher une finalité aux choses. De même quand il s’agit de comprendre le monde, nous cherchons à connaître les fins qu’il poursuit.

A la différence de Platon qui conseillait de fuir la vie terrestre en pointant notre nez vers un ciel peu probable, Aristote prône de rester les pieds sur terre et de garder la tête froide. Platon nie l’importance de nos cinq sens, leur reprochant de nous mentir en permanence. Aristote, déjà finaliste sur les bords, pense que nos sens sont là et qu’il faut composer avec leur imperfection. En tout cas, ils peuvent servir de point de départ à notre quête de compréhension des choses. Nous observons et nous voyons, nous humons, entendons… Le vent fait bouger les feuilles des arbres, la pluie tombe du ciel, les nuages, ces choses énormes, planent au dessus de nos têtes, la pomme tombe à terre… le chat attrape des souris et ne pousse pas dans les champs, les dents nous servent à mâcher et non à entendre, les mains à saisir les objets et non à marcher, les vaches ne volent pas, mais font du bon lait. Doit-on en déduire que tout sert à quelque chose et que le but poursuivi est défini à l’avance ? Pour Aristote, cette observation à le bénéfice de nous soumettre à la question du sens de notre vie ou de l’existence en général. Trouver le but de sa vie, le poursuivre jusqu’à sa fin, voilà de quoi correctement accomplir une vie.

Pour rendre compte des mouvements de l’Univers, les Grecs distinguaient déjà trois causes :
– les Milésiens avaient découvert la première qui est la cause matérielle. Le type de question, s’y rapportant, est : d’où provient une chose [dans l’exemple, une automobile] et de quoi est-elle faite? Une voiture provient de la concession, et elle est faite de pièces mécaniques, elles-mêmes constituées d’atomes.
– Les Eléates et Pythagorre nommèrent la suivante, qui est la cause formelle. Exemple : quelle est sa forme ou le modèle qu’elle imite? La voiture est un modèle issue de la réflexion d’un concepteur de prototypes, générateur d’idées.
– Quant à la cause efficiente, elle est inventée par Anaxagore. Les questions sont du type quel est le principe ou le mouvement qui lui a donné naissance? La voiture est montée par un ouvrier assembleur de pièces mécaniques.

Pour ce qui est d’Aristote, il revendique la quatrième, comme sa propre découverte : la cause finale ; avec comme question essentielle : Dans quel but a-t-elle été faite? La voiture sert essentiellement à se déplacer d’un point A à un point B, mais elle peut être aussi un objet de culte, un jouet ostensible, pour frimer, paraître supérieur à ce que l’on est réellement…

Si la voiture a besoin de l’ouvrier pour exister, les objets naturels doivent aussi disposer d’un artisan pour être. En général, les objets de la nature portent en eux le principe qui les régit : la graine d’une plante contient en elle le potentiel de son devenir. Pour la comète qui navigue dans l’espace, c’est différent et l’on cherche à comprendre d’où elle provient…

Pour dire qu’Aristote voit des fins partout où il peut les décrire et les expliquer. L’homme n’y échappe pas, il n’est rien quand il est isolé, il ne se suffit pas à lui-même pour arriver à sa fin. Les hommes se regroupent depuis les temps les plus reculés et ce n’est pas sans raisons. Pour Aristote, les hommes sont des animaux politiques, ils ne peuvent vivre qu’en se constituant en Cités (polis). Il en va même de leur postérité puisqu’ils ont besoin d’un autre pour se reproduire. On peut imaginer facilement le début de l’humanité se faisant sous les auspices de la famille d’abord, suivi de près par des associations de parentèles en clans familiaux… pour arriver à la cité structurée, telle que nous la définissons aujourd’hui, et en passant auparavant par l’intermédiaire des tribus ancestrales. Les premiers villages ont été défensifs et se sont transformés en villes fortifiées, puis en villes tout court. La ville est le lieu où les hommes peuvent arriver, s’ils développent leur conscience politique (de Polis, la Cité), à se suffire enfin à eux-mêmes en corrigeant la perte d’autarcie dont la nature les avaient privés. vivre ensemble, c’est nécessaire bien que difficile. Hors la cité, point d’accomplissement parfait de la personne, elle ne pourrait atteindre sa fin, le pour quoi elle est là, à dire, éprouver le Bien, le Beau, le Vrai, le Juste… bref,  toute belle vertu que révéraient nos anciens.

Leçon d’Aristote :

L’homme a-t-il la même fonction que l’animal ? Doit-il vivre selon ses instincts et en suivant ce que ses sens lui enseignent ? S’il diffère de l’animal en terme de but (noble) à poursuivre, il faut écarter l’usage des sens, l’animal ne peut y échapper. De même qu’il faut écarter le plaisir comme souverain bien, l’animal est mû par la quête des plaisirs, fuyant tant qu’il le peut les désagréments ; le plaisir est donc trop banal. Pour Aristote, aux sens, préférons la guidance par la raison, elle est plus salutaire. Si l’on doit se passer des plaisirs, quel but poursuivre, alors ? On constate que chacune de nos actions poursuit son bien propre : je me lave les dents par hygiène, je dors pour me reposer et être moins énervé, je bois pour étancher ma soif. Plus dignement, le médecin professe pour apaiser la douleur de son prochain, l’instituteur transmet un savoir, indispensable, aux enfants de la nation… La hiérarchie des buts humains est ascendante, l’homme ne doit pas régresser, il est condamné à évoluer par élévation. L’homme a des chances de s’accomplir quand il touche les fins les plus subtiles, les plus raffinés et, surtout, les plus utiles à l’humanité. Viser une fin, toujours plus haute, conduit au bien suprême, le souverain bien qui est le bonheur. L’individualiste est fier de n’être qu’individu, un point parmi les points ; il n’est pas sûr qu’il soit vraiment heureux. L’homme politique est une personne sans fierté, craignant trop la vanité facile, et qui n’ose employer les mots en –isme pour se caractériser ; il n’adhère pas au personnalisme, que quelques-uns auront tenté en vain. L’individu n’est pas politique au sens noble du terme, il profite de la Cité mais se fiche pas mal d’atteindre les plus hauts buts ; sa finalité est vénale, ses visées matérialistes et mercantiles ; bref, l’individualiste est un parasite bien malheureux.

%d blogueurs aiment cette page :